18 juillet 2008

Wisconsin @ Mary Relindes Ellis

Voilà un roman surprenant, violent, enivrant, animé d’un souffle rare. Un de ceux que vous gardez bien au chaud dans un coin de votre cœur au cas où l’envie ou la capacité de lire disparaitrait.
Il est triste certes, mais surtout tellement juste, on le sent, on le devine, aucune tricherie. D’ailleurs, c’est tout simple, j’ai tour à tour été ce garçon de huit ans, effondré devant la tortue à la gueule explosée, victime de la barbarie adolescente de son grand-frère et de son ami. Pensez-donc, quel garçon n’a pas mis un jour un pétard dans la gueule d’un crapaud, juste pour voir. Billy, du haut de ses huit ans, perçoit avec acuité l’horreur de la situation, l’injustice effarante. Il souffre, là debout, les bras ballants, maugrée puis se révolte quitte à se faire pendre par les pieds du haut du pont, comme la dernière fois…
Billy qui aime son frère James de dix ans son aîné pourtant plus que tout au monde, tout autant que sa mère, un peu folle disent les voisins. James, le héros, un garçon pas méchant en fait, juste violent de temps à autres comme pour faire écho au père, monstrueux dans son alcoolisme, son incapacité à faire quoi que ce soit de ses dix doigts, sauf de semer la désolation, la mort. James, celui qui s’était juré de les protéger. Celui qui par le suite ne cessera de hanter la crête, avant de trouver refuge auprès des siens.
« Ainsi je ne serai plus jamais séparé d’eux. »

A peine une centaine de pages plus loin, j’ai été cette mère adossée à l’évier de sa cuisine, devant les trois hommes attablés. Votre fils, Madame, a disparu au Vietnam.
Et elle imagine le regard de ces hommes sur elle, elle sait qu’elle sent l’eau de vaisselle et les relents de café, que ses bigoudis roses ont glissé. Qu’elle paraît folle, un peu, ses mèches brunes en désordre qui pendouillent. Elle a compris tout de suite, elle le leur dit. Elle sait que James ne reviendra pas. Elle les met à la porte, pour finir. Après, il faut annoncer la nouvelle à Billy, le bercer, le porter, frappé de tristesse jusqu’à son lit et attendre le retour du mari, ivre mort comme d’habitude.
La violence est la donne quotidienne de cette famille et n’eût été l’amour que porte la mère, Claire, à ses deux fils, il y a fort à parier qu’elle se serait tranché les veines un jour ou l’autre. Ses fils, mais aussi la terre, cette nature incroyablement présente qui l’entoure et dont elle mesure la puissance peu à peu, comme une révélation. Le souffle de cette terre, la pulsation de vie qui s’en exhale par ondes, semblable aux battements de son cœur.
Et puis, il y a ce couple de voisins, Ernie, l’inoubliable qui sait et connaît cette terre, sang mêlé, mi indien mi français. Rosemary sa femme, si belle mais qui n’a pas su, pas pu lui donner d’enfants. Et pourtant ces deux-là veillent tant qu’ils peuvent sur les garçons, un peu les leurs en fin de compte.
L’écriture de Mary Relindes Ellis excelle à dépeindre les paysages de ce Wisconsin qu’elle habite et connaît si bien. Il vibre sous ses mots, on le touche, on l’entend, pour un peu, il serait là sous nos pieds. Il y a quelque chose de mystique dans cette contrée où les morts apparaissent comme pour signaler leur disparition à tout jamais, où les renards et les oiseaux annoncent plus sûrement qu’ailleurs un malheur imminent, où la biche et son petit sauvent Claire et Billy de l’innommable. La terre ne saurait mentir.

Pat Conroy, l’auteur du fantastique « Prince des marées »* écrit à son sujet :
« Wisconsin est un roman fort et audacieux qui cherche un difficile équilibre entre la violence et le pardon. Ellis parle d’une famille à laquelle on ne voudrait surtout pas appartenir mais qui n’en est pas moins inoubliable. Singulier et bouleversant. »
Et comme il a raison…
Tamara et Fashion ont beaucoup aimé, leurs billets témoignent de l’enthousiasme qui happe le lecteur à la lecture de cette fresque.
Ah, oui, il faut le lire, quitte à en avoir le cœur écrabouillé.
« Le prince des marées » fut mon coup de cœur de l’été 2OO6, « Wisconsin » est sans conteste celui de cet été.
* Surtout lisez le billet de Cuné, je n'ai pas su en parler après elle :) ou si mal.... (et celui de Plume salée aussi, bien sur :)))

16 juillet 2008

La fugue @ Valérie Sigward

« Dans sa chambre, il y avait une étagère spéciale où il rangeait ses robots. Un jour, il me les a tous donnés. Sur les murs, il y avait des posters de Jim Morrison et un de Lara Croft. Il écoutait les Doors, Louise Attaque, Nirvana, et The Wall des Pink Floyd qu'il avait piqué aux parents, il le mettait à fond en faisant ses devoirs.
Quand on lui demandait si ça allait, il répondait toujours " très bien ", ce qu'il avait fait de sa journée, il répondait " des trucs ", et si ça marchait à l'école " ouais ".
Il ne piquait jamais dans les magasins alors que, pendant un moment, il était copain avec un mec qui n'arrêtait pas.
Le dimanche, on allait manger chez mamie et c'était clair que c'était son préféré car elle lui caressait les cheveux tout le temps et qu'il se laissait faire.
Avant de sortit avec Marie, il est sorti avec une fille qui s'appelait Annabelle et une autre Sophie.
Personne ne comprend pourquoi il s'est jeté d'un pont. »
Extrait quatrième de couverture.

Livre de « l’après ». Comment vivre avec l’absent, le fantôme de celui qui est parti sans crier gare, tombé d’un pont, comme une pierre au petit matin. Pas évident quand on a quinze ans, et quand tous les jours on voit ses parents vivre et bouger au ralenti, abasourdis, effarés de tant de douleur. Pourquoi ?
Théo a quinze ans, un an s’est passé depuis et s’il a envie de vivre encore envers et contre tout, il ne peut plus là, avec ses parents, dans cette maison morte de l’intérieur. Alors il part, enfin il décide de partir, pas définitivement, non, juste le temps de trouver sa place, la sienne, pas celle du frère de celui qui…
En chemin, il croise Marie, la petite amie de son frère. Les mots vont être enfin dits, la lettre d’adieu du grand frère imaginée à défaut d’avoir jamais été écrite. La colère et l’amour exprimés tout simplement.
« La fugue » est un livre à mon sens époustouflant de justesse. Pas un moment Valérie Sigward ne verse dans le mélo, mais tout en douceur, et avec les mots mêmes de l’adolescence, elle nous fait partager le désarroi, la peine incommensurable de cet adolescent à peine sorti de l’enfance, mais dont la lucidité, la clairvoyance, l’envie de vivre pleinement forcent l’admiration.

Extrait :
Le week end suivant, ils ont repeint le salon, un truc orangé ocre, on aurait dit que le chat avait gerbé ses croquettes sur les murs. Ils étaient radieux.
- Qu’est-ce que tu en penses ? ça égaye non ?
Ils me regardaient plein d’espoir, le rouleau à la main, les cheveux couverts de peinture, lui il en avait plein les lunettes, il faisait pitié. Je n’ai pas eu le cœur de sortir mon histoire de gerbi.
- Ouais c’est chouette, c’est cool même.
Je les ai aidés à finir.
»

Les avis de Clarabel, Laure...

15 juillet 2008

La main de Dieu @ Yasmine Char

Ce que l’on retient de ce livre, c’est une petite silhouette fragile et gracile, mi fille mi garçon qui saute par-dessus les décombres, dans sa drôle de robe verte à volants, chaussées de bottes de cow-boy, inconsciente et courageuse tout à la fois. Tous les jours, elle court rejoindre le lycée français de Beyrouth, parce qu’elle veut apprendre, sortir de la maison, prison tout autant que bulle de coton, La Villa Blanche où vit la famille de son père. Dehors, c’est la guerre, le danger, la mort au coin de la rue, le tireur embusqué on ne sait où prêt à descendre ce qui bouge, en bas…
Sa mère, une française, élégante et provocante, se faisant fi des coutumes du pays, les a quittés il y a peu, pour un autre.
« Ma mère, son incroyable élégance. Elle est osseuse à la manière des aristocrates, un rien l’habille. Lorsqu’elle se promène dans les rues de la capitale, les gens s’arrêtent et la regardent la passer. Les enfants tendent les bras pour toucher l’or de ses cheveux. Ils s’agglutinent autour d’elle et j’ai envie de les mordre pour les tenir à distance. J’ai peur qu’elle se trompe d’enfant, qu’elle en prenne une au hasard d’une boucle brune qui aurait le privilège de humer le parfum de sa peau. Elle est l’incarnation du fantasme d’un peuple de noirauds. Blonde aux yeux clairs. Blonde au sourire poli, avec une distance. On croit que la distance c’est l’écueil de la langue. Elle ne dément pas mais la distance est ailleurs, elle se situe au point de départ du désenchantement. De ce qu’il lui a raconté, de que ce qu’elle a imaginé, de ce qui l’attendait. »

Le père, ce pourrait être un personnage à la « Jean Rochefort », se laisse engloutir par le chagrin, calfeutré dans sa chambre, errant sans but dans son peignoir de bain, une éternelle cigarette à la main.
« Il s’était transformé, bien malgré lui, en héros du désespoir. »
Tout en bas, il y a la grand-mère, une femme imposante et obèse, allongée de jour comme de nuit sur son lit, grignotant des bonbons à n’en plus finir. Elle fut une femme magnifique et libre, la guerre l’a privée de tout. Elle attend la fin de quelque chose.
Les tantes et l’oncle aimeraient bien réduire la jeune fille au silence, au respect des coutumes. Sans succès. Il y a des oiseaux que l’on en peut enfermer ou empêcher de chanter.
Alors elle court, tout le temps, toujours, et un matin croise un homme dans l’église en ruine. Il est, lui dit-il, reporter de guerre et français. Immédiatement elle tombe sous son emprise, parce qu’il est français comme sa mère, qu’il incarne le danger, l’inconnu, la fin de l’enfance, et que finalement, lui n’hésite pas à la prendre dans ses bras.
« Quelquefois je m’endors dans ses bras, dans son odeur. Il sent bon la sueur et la cigarette, il sent le parfum de l’Occident. Si je me réveille dans cette odeur, je le désire immédiatement. »
Et puis vient la question de l’amant, celle qu’elle attend sans oser l’entendre encore…
Celle qui explosera comme une bombe, elle le sait déjà. Celle qui mêle l’amour et la guerre et lui donne une étrange et discordante dimension.
« Une autre question me hante, la principale. Plus importante que la guerre. (…) Elle revient sans cesse. Elle est liée à l’amant. C’est lui l’initiateur. Il a dit des mots et ces mots ont roulé dans ma tête jusqu’à former une interrogation. Je ne veux pas lui poser la question. Il l’attend. J’ai quinze ans, je ne comprends pas grand-chose à l’amour mais cette question, je sais qu’il l’attend. La réponse sera démesurée. J’ai cette intuition. De l’extérieur, cela ressemblera à une phrase jetée avec négligence, mais moi, de l’intérieur, j’aurai l’impression de recevoir des éclats d’obus dans le corps. »
Ce court roman, une centaine de pages tout au plus, se lit d’une traite. Pas une once de superflu, pas une page qui manque, tout y est, admirablement retranscrit d’une plume qui jamais ne vacille. La fin de l’enfance, de l’innocence, le bruit de la guerre et du chaos, les existences chavirées et la découverte de l’amour, à quinze ans, dans ce qu’il a de plus violent.

« La main de Dieu » a obtenu le Prix Landerneau.

Extrait :
« Ce jour-là, je suis coiffée à la Jean Seberg. Longtemps je crois que c’est un homme parce que j’ai les cheveux réellement courts. Je ne pose pas de questions malgré ce scandale de plus dans la famille, ces cheveux de fille coupés pour composer l’allure d’un garçon alors que les filles de ma classe ont des nattes de princesses orientales. De longues nattes jusqu’aux reins, lourdes et soyeuses, que les élèves s’amusent à tirer. J’ai les cheveux courts d’une belle américaine que je n’ai jamais vue, mais ce n’est pas une coquetterie d’actrice. Une manière de faire propre à ma mère et cela m’enchante, déjà à cet âge, d’être en dehors. Après son départ, je me laisserai pousser les cheveux. Drus et désordonnés, en bataille comme l’intérieur de moi. Je laisserai pousser en mesurant son absence, centimètre après centimètre, mois après mois, puis je finirai pas couper. Peut-être à l’instant où Jean Seberg monte dans sa Renault blanche pour y mourir, j’ai dit « coupez » pour ne plus avoir à espérer. »

Les billets de Caroline, Amanda, Stéphanie, Cathulu, Fashion, Alice... J'espère ne pas en oublier !


14 juillet 2008

14 juillet champêtre

13 juillet 2008

Un chapeau léopard @ Anne Serre

"Pendant vingt ans, quinze ans, et de plus en plus intensément avec le temps, le Narrateur eut l'œil fixé sur Fanny, son amie. Il la considéra mille fois de dos, de profil, de face avec douceur car Fanny redoutait un peu les regards dans les yeux. Il était sensible à son corps dur, ferme, et parfois à demi mort comme celui de L'Homme pétrifié. Dans ce corps, quelque chose était figé et ne circulait pas : le sang ? la lymphe ? C'était avec des mots, ses mots – pauvres choses – que le Narrateur tentait de redonner vie à ce corps, d'y faire circuler la vie bouillonnante, intrépide, qui se tenait ramassée en Fanny au creux de son ventre comme un poing serré, une pierre, un enfant mort, une pauvre bête empaillée."
Fanny est une femme multiple, changeante, morcelée. En elle cohabitent une multitude de Fanny qui se succèdent invariablement, inopinément. Elle est une et puis une autre, heureuse, brillante, joueuse, triste, pensive, sévère et inatteignable. Elle porte en elle un poids indicible et incommunicable. D’après les psychiatres, elle serait sans doute « schizophrène », mais ce mot, elle comme le narrateur le refuse, l’ignore, « Vous contournez le mot ; elle le contourne aussi. Il est un rocher. ».
Le narrateur la suit et la connait depuis l’enfance. Entre eux deux, un lien étrange et indestructible, une amitié qui frôle l’amour sans jamais se l’avouer. Fanny n’est pas aimable, trop changeante, insupportable, mais elle n’en reste pas moins fascinante et profondément attachante jusque dans ses errements. Inoubliable, nécessaire et irremplaçable.
Quand le roman débute, sous la dictée du narrateur et l’impulsion de l’auteur, son double derrière le rideau, Fanny est déjà morte, elle avait à peine quarante trois ans. Morte de devoir sans cesse penser sa vie, comme si elle l’écrivait au fur et à mesure mais n’en dirigeait pas le cours.
Le narrateur s’interroge, depuis sa jeunesse, il ne fait que ça, lire, apprendre et s’interroger encore. Ecrire des histoires sous l’impulsion de l’auteur. N’est-il pas lui aussi un peu fou ?
Mais qu’est-ce que la folie ?
« Seul le mot fou est inabordable. », tant il draine derrière lui des images stéréotypées qui en masquent le sens véritable.
Fanny est morte d’avoir trop pensé sa vie, d’avoir traîné derrière elle une cohorte de fantômes, le poids du passé.
« Comme j’aimerais être bête ! » dit-elle parfois. Autrement dit : ne pas penser. Ne pas être obligé de penser sans cesse. Car en effet c’est très fatigant et préoccupant de devoir tout examiner à chaque moment à la loupe, de ne pouvoir aller librement ici et là, la tête ailleurs, le nez au vent. Mais dans le cas de certains, la survie – ou du moins le croient-ils – dépend de cette réflexion incessante, appliquée à tout, tout le temps. »
Et Fanny, le sait bien, comme le narrateur inextricablement et éternellement lié à elle, même après sa mort, la vie le jeune femme est par essence le matériau même du travail de l’écrivain.
« Car au fond, c’était le même travail qu’écrire. ».
Et sonder la folie de Fanny, c’est s’engager un peu plus avant dans le mystère étonnant de l’acte d’écrire, de narrer des histoires.
« Pareil au profus matériau de la vie auquel un texte donne une forme et un sens, le chaos et le mystère des émotions de Fanny demandaient à être travaillées. Elle était l’exemple vivant de ce à quoi un Narrateur doit s’affronter chaque jour à chaque heure. Elle était un livre avant le livre. ».
Anne Serre signe ici un livre magnifique, exigent, et très intrigant.
A la vérité, il demande à être lu et relu pour en percevoir toute la profondeur, tant il aborde avec sensibilité et délicatesse, les thèmes de la folie certes, mais aussi l’écriture, la relation subtile et étonnante qui s’établit entre l’auteur et son narrateur, relation schizophrène, double, une mise en abyme tout à fait enrichissante.
Pas de doute, ce livre exige certainement la lecture d’un des précédents romans d’Anne Serre, « Le narrateur » paru au Mercure de France en 2005.

« On ne sait jamais qui sont et de quoi sont capables les êtres que l’on aime. »

11 juillet 2008

Le jour où Albert Einstein s'est échappé @ Joseph Bialot

Bastien Lesquettes, l’"Albert Einstein" de la maison de retraite des Cannabis, en a assez. Voilà trois ans qu’il moisit parmi les vieux, abandonné pour trois mois par ses enfants, jamais venus le rechercher, trop contents de s’en être débarrassés. Pas trop tôt, devaient-ils penser...
« Je veux m’en aller… », ne cesse-t-il de se répéter sans jamais franchir le cap, jusqu’au jour où, prenant le mors aux dents, il se déclare à lui-même, « je m’en vais. ». Et d’une pierre d’un coup, sans crier gare, l’air de rien, les mains dans les poches, presque en sifflotant, il s’en va, le bonhomme, droit comme un I, sa liberté et son intégrité d’homme recouvrées.
Tout au bout du voyage, il y a Paula. Paula qu’il n’a pas revue depuis des années mais qu’il a toujours aimée, viscéralement, physiquement, amoureusement. Il part la rejoindre.
Sur son chemin de fuite, il rencontre un chauffeur de taxi, Laurent. L’homme au début méfiant, n’en finit plus de l’écouter, happé par l’histoire du vieil homme, il le laisse parler, le laisse souffler pour le relancer encore et encore sur le chemin de ses souvenirs, de son passé.
« Appuyé au zinc, je fais face à la rue. Un coin de Saint Ouen près des Puces. Laurent ne pose aucune question. Il attend que je continue ma vidange, que je balance les mille tonnes que je traîne avec moi, l’immense baluchon qui m’a poussé à tracer la route aujourd’hui. »
Retrouver Paula, c’est remonter à la source de son histoire, aux origine de sa vie d’homme, à la seconde guerre mondiale. Les souvenirs et les images se pressent, violentes, dures, cruelles. Il y a Léa, assassinée par les nazis alors même qu’elle mettait au monde leur fils ; Michel, son meilleur ami, son mieux que frère, entré avec lui en résistance. Les camps pour certains, l’évasion pour lui. Paula retrouvée, perdue… Son mariage de « raison », ses enfants qui n’y entendent rien.
Ceux qui ont traversé l’indicible horreur et perdu en même temps que leurs amis, jusqu'à leur âme, resteront à jamais seuls, éloignés des autres, les vivants aveuglés d’illusions.
Ce qu’ils ont vécu, Léa, Michel, Paula, lui et tous les autres, personne ne pourra le comprendre, à peine vaguement se le figurer, sans jamais en ressentir la terrible réalité.

Voilà un roman magnifique, bouleversant, dérangeant.
J’avoue avoir été un peu agacée au tout début du récit, par le personnage d’Einstein que je trouvais par trop amer et violent. Rien ni personne ne semblaient avoir grâce à ses yeux. Vociférant à qui mieux mieux, il vomit le monde et les hommes qui l’entourent avec une hargne incroyable. Mais les pages défilent, le personnage prend de l’ampleur, et curieusement au contact de Laurent s’humanise, s’adoucit sans que paradoxalement son discours en soit affaibli. Bien au contraire…
Bastien n’est pas aigri, juste blessé profondément, jusqu’au plus intime de lui-même, bardé de cicatrices épaisses (on ne pleure pas une cicatrice, elle fait mal en silence) qu’il camoufle au mieux, pour rester debout.
Bastien est un homme fier, un homme d’exception, un survivant et en réalité il n’y a pas de place dans le monde ordinaire -, y-en-a-t-il eu jamais ? – pour lui…
Une très belle histoire d’amour, d’amitié et de liberté.

Extraits
(la lettre de Michel)
« La lettre de Michel, posée sur la table. J’ai lentement déchiré l’enveloppe et déplié le papier qu’elle contenait. Pour moi, c’était un testament mais un testament unique. La feuille était blanche, vierge de tout signe, de toute phrase. Ce n’était que l’incroyable message venu de l’autre monde, un avertissement clair. Par l’absence de mots, Michel m’informait de son incapacité à me faire partager sa douleur. Je ne pouvais que constater le vide dans lequel il avait vécu mais restais dans l’impossibilité d’y pénétrer avec lui. Par les flots d’infos qui jaillissaient de chaque rapatrié, par les journalistes, par les bandes d’actualité dans les cinémas, il nous était enfin permis de voir et de savoir ce qui s’était passé à « Pitchipoï », mais pas de le ressentir. Aucun être normal n’avait accès à ce monde où tout ce qui définit l’humain, je dis bien tout, s’était brusquement inversé. »

Paula et Bastien
« Sortis physiquement intacts de la tuerie mais avec un vide qui nous unissait et nous séparait à la fois, nous savions, comme beaucoup d’autres, que ce n’était pas la mort de Dieu qui avait rendu tout possible mais la mort de l’humain. Nous vivions en fusion, essayant toujours d’être un. Mais on n’obtient pas un être valide en fusionnant deux invalides. »
Les billets de Anne, Papillon, Caroline.... (mais j'en oublie peut-être ?)



10 juillet 2008

L'incroyable histoire de Mademoiselle Paradis @ Michèle Halberstadt

Maria Theresia von Paradis semblait dès sa naissance, bénie des fées qui se penchèrent sur son berceau, un certain 15 mai 1759. Fille unique de Joseph Anton, conseiller de l’impératrice d’Autriche, celui-ci s’écria en la découvrant encore emmaillotée dans ses langes :
« Les fées de la beauté et du talent se sont penchées sur cet enfant ! ». La petite fille grandit dans un état de grâce permanent, jusqu’au jour de ses cinq ans, où elle se réveilla totalement aveugle. Elle se réfugia alors dans le piano et développa des talents de musicienne d’exception, excellant tout aussi bien dans l’interprétation que dans la composition. Mais son père ne se résout pas à la cécité qui maintient sa fille, juge-t-il, hors du monde. Son orgueil de père en est à vrai dire profondément blessé. La jeune-fille, elle, n’en a cure, ce qu’elle aime, ce qui la passionne et la maintient en vie, réside tout entier dans la musique, le reste lui importe peu. Elle subit les souffrances de divers traitements imposés par son père, un homme que l’on découvre peu à peu comme étant un monstre d’égoïsme, particulièrement violent à ses heures. Rien y fait, Mademoiselle Paradis reste aveugle, quelques souffrances et migraines en plus. Elle fait promettre à son père, le jour de ses dix-sept ans, de ne plus jamais rien tenter pour la guérir. Le père promet jusqu’au jour où il rencontre Mesmer, célèbre médecin mélomane et magnétiseur.
Maria Theresia ne résiste pas au charme étrange et réellement magnétique qui émane de Mesmer, elle dit « oui » presque à l’instant. S’en suivra une histoire d’amour doublée d’une curieuse guérison. Qui de l’amour ou du magnétisme aura eu raison…
La jeune-fille en recouvrant un semblant de vue découvrira aussi le monde qui l’entoure et cette découverte n’arrive pas sans son lot de déceptions, mais pire encore, ses talents de pianiste semblent se réduire comme peau de chagrin au fur et à mesure qu’elle recouvre la vue…
Michèle Halberstadt signe ici un agréable roman inspiré d’une histoire vraie curieusement très méconnue. Bref, un joli moment de lecture, peut-être pas inoubliable, mais divertissant.

Les billets de Cathulu, Fashion, Florinette, et Alice (je suis assez d'accord sur l'adjectif "gentillet" :)

09 juillet 2008

L'Eté dernier @ Niels Fredrik Dahl

Un an après « l’été dernier », celui qui vit la fin de leur amour, un homme se souvient - dans la maison de campagne qu’il s’apprête à vider pour la vendre - du temps passé, de la passion qui l’unissait depuis sept ans à sa femme Siri. Ils n’étaient plus tout jeunes déjà quand ils s’étaient rencontrés, tous deux divorcés, tous deux avec une vie « avant », bien remplie, mûre et sans illusions. Et pourtant leur rencontre fut une révélation, une véritable entente tant charnelle qu’intellectuelle. Sans elle, je ne suis personne se plait-il à se répéter dans une sorte de monologue intérieur, un lent et précis récapitulatif de cet été dernier, celui où il comprit peu à peu, que s’il aimait et aime toujours Siri, il y a en elle une part d’ombre, une et peut-être même plusieurs autres Siri auxquelles il n’avait pas et n’aurait jamais accès.

Connait-on vraiment et toujours ceux que l’on aime ?
Tandis que le doute, et sa complice la jalousie, peu à peu s’insinuent dans son esprit, il réalise à quel point elle était parfois loin de lui, intouchable, et infiniment plus vulnérable qu’il ne l’avait cru jusqu’alors. Même le paysage qui l’entoure, la campagne environnante entre mer, lac et forêt, véritable havre de paix et de tranquillité, semble devenir menaçant, tant il arbore et cache tout à la fois les indices de la rupture annoncée.
Un très beau roman, sur la quête d’un amour perdu.
La fin merveilleusement amenée, reste ouverte….
J’ai beaucoup aimé.

ICI le billet de Michel qui m’avait donné très envie de découvrir ce livre. Merci pour cette belle découverte :)

07 juillet 2008

Le temps d'une chute @ Claire Wolniewicz

Le livre commence sur une chute. Madelaine Delisle tombe de la terrasse de son appartement parisien, alors qu’elle se penche et se penche encore un peu plus avant, munie d’une paire de jumelles afin d’apercevoir de plus près un manteau rose qui passe dans la rue ;
« Au loin une tâche rose, un rose violent, presque violet, celui qu’on appelait Rose Schiaparelli parce que la couturière l’avait mise à la mode. »
Le temps d’une chute, c’est toute sa vie qui défile sous ses yeux, petits et grands moments.
Madelaine est une ancienne couturière, une créatrice, une artiste capable de rivaliser avec les grands noms de la mode. De cet art elle a fait sa vie, à la sortie de l’orphelinat où son père l’a abandonnée, sitôt sa mère morte.
Madelaine a dû se battre toute jeune et plus encore le succès arrivant. Se battre, travailler, tout oublier, se jeter à corps perdu dans la mode, les vêtements, les ourlets et les métrages de tissu.
Vie toute faite de passion, de drames aussi. Née trois ans après la fin de la première guerre mondiale, elle a tout juste dix-huit ans quand éclate la seconde. Madelaine rencontrera beaucoup d’hommes après Martial son premier amour de jeunesse, mais deux compteront plus que les autres, Georges, le mari de sa deuxième patronne, revenu épuisé et à moitié fou des tranchées, puis Tadeusz, le rescapé des camps de la mort qui deviendra son mari et le père de sa fille unique.
L’histoire de Madelaine est rythmée par les défilés, les créations, le tourbillon de la mode. Les plus grands noms de la haute couture émergent et disparaissent, les générations de couturiers se succèdent, la jeune-fille devenue femme, puis vieille dame. Mais tout au creux de son cœur, reste un petit caillou dur, une blessure jamais refermée. La vie a parfois un goût amer, insupportable, une odeur de peur acide et tenace.
Pourquoi les mégères lui font-elles toujours aussi peur, pourquoi fuit-elle le contact et la présence de sa fille, pourquoi toujours ce goût du malheur qui vient la rattraper même en plein succès ?
« Le temps d’une chute » est un roman qui se lit d’une traite, le style élégant et classique est agréable à l’oreille, mais sans réelle surprise. Les personnages sont bien campés, attachants, forts et présents, mais presque trop fugacement abordés, ils s’évanouissent un peu trop tôt.
Bref, j’aurais aimé deux cents pages de plus, le temps d’entrer plus avant dans leur intimité.
Un joli roman qui se clôture par une jolie chute.
Eh oui, la vie ne réserve pas que des drames finalement, mais peut-être faut-il appeler le bonheur avec ferveur pour qu’il daigne pointer le nez et finalement faire