Wisconsin @ Mary Relindes Ellis
Il est triste certes, mais surtout tellement juste, on le sent, on le devine, aucune tricherie. D’ailleurs, c’est tout simple, j’ai tour à tour été ce garçon de huit ans, effondré devant la tortue à la gueule explosée, victime de la barbarie adolescente de son grand-frère et de son ami. Pensez-donc, quel garçon n’a pas mis un jour un pétard dans la gueule d’un crapaud, juste pour voir. Billy, du haut de ses huit ans, perçoit avec acuité l’horreur de la situation, l’injustice effarante. Il souffre, là debout, les bras ballants, maugrée puis se révolte quitte à se faire pendre par les pieds du haut du pont, comme la dernière fois…
Billy qui aime son frère James de dix ans son aîné pourtant plus que tout au monde, tout autant que sa mère, un peu folle disent les voisins. James, le héros, un garçon pas méchant en fait, juste violent de temps à autres comme pour faire écho au père, monstrueux dans son alcoolisme, son incapacité à faire quoi que ce soit de ses dix doigts, sauf de semer la désolation, la mort. James, celui qui s’était juré de les protéger. Celui qui par le suite ne cessera de hanter la crête, avant de trouver refuge auprès des siens.
« Ainsi je ne serai plus jamais séparé d’eux. »
A peine une centaine de pages plus loin, j’ai été cette mère adossée à l’évier de sa cuisine, devant les trois hommes attablés. Votre fils, Madame, a disparu au Vietnam.
Et elle imagine le regard de ces hommes sur elle, elle sait qu’elle sent l’eau de vaisselle et les relents de café, que ses bigoudis roses ont glissé. Qu’elle paraît folle, un peu, ses mèches brunes en désordre qui pendouillent. Elle a compris tout de suite, elle le leur dit. Elle sait que James ne reviendra pas. Elle les met à la porte, pour finir. Après, il faut annoncer la nouvelle à Billy, le bercer, le porter, frappé de tristesse jusqu’à son lit et attendre le retour du mari, ivre mort comme d’habitude.
La violence est la donne quotidienne de cette famille et n’eût été l’amour que porte la mère, Claire, à ses deux fils, il y a fort à parier qu’elle se serait tranché les veines un jour ou l’autre. Ses fils, mais aussi la terre, cette nature incroyablement présente qui l’entoure et dont elle mesure la puissance peu à peu, comme une révélation. Le souffle de cette terre, la pulsation de vie qui s’en exhale par ondes, semblable aux battements de son cœur.
Et puis, il y a ce couple de voisins, Ernie, l’inoubliable qui sait et connaît cette terre, sang mêlé, mi indien mi français. Rosemary sa femme, si belle mais qui n’a pas su, pas pu lui donner d’enfants. Et pourtant ces deux-là veillent tant qu’ils peuvent sur les garçons, un peu les leurs en fin de compte.
L’écriture de Mary Relindes Ellis excelle à dépeindre les paysages de ce Wisconsin qu’elle habite et connaît si bien. Il vibre sous ses mots, on le touche, on l’entend, pour un peu, il serait là sous nos pieds. Il y a quelque chose de mystique dans cette contrée où les morts apparaissent comme pour signaler leur disparition à tout jamais, où les renards et les oiseaux annoncent plus sûrement qu’ailleurs un malheur imminent, où la biche et son petit sauvent Claire et Billy de l’innommable. La terre ne saurait mentir.

Pat Conroy, l’auteur du fantastique « Prince des marées »* écrit à son sujet :
« Wisconsin est un roman fort et audacieux qui cherche un difficile équilibre entre la violence et le pardon. Ellis parle d’une famille à laquelle on ne voudrait surtout pas appartenir mais qui n’en est pas moins inoubliable. Singulier et bouleversant. »
Et comme il a raison…
Ah, oui, il faut le lire, quitte à en avoir le cœur écrabouillé.













