La Plage @ Marie Hermanson
Tous les étés, Ulrika et ses parents passent les vacances dans une petite station balnéaire sur la côte suédoise. Tous les étés, la petite fille puis l’adolescente, y retrouve son « amie d’été », la plus proche et la plus chère à son cœur, Anne-Marie Gattman, une enfant longue et dégingandée, blonde comme les blés, brillante et séduisante. Dès leur première rencontre, Ulrika, petite brune un peu boulotte tombe sous le charme d’Anne-Marie et de sa famille. Il faut dire que les parents de sa copine sont des personnes relativement célèbres dans le milieu intellectuel suédois, auteurs, l’un et l’autre, d’articles et d’essais reconnus. Vingt-quatre ans plus tard, elle revient sur les lieux de son enfance, accompagnée de ses deux enfants. La villa des Gattman est toujours là, inchangée, même salon au canapé rayé, rocking chair blanc et coussin au tissus oriental, même jardin rocailleux… Ils descendent tous les trois sur la plage aux coquillages si chère à son enfance, et là c’est tout son passé qui lui saute au visage, ce fameux été 1972 où tout s’est arrêté, le dernier qu’elle partagea avec les Gattman. Cet été-là, Maya, la petite sœur adoptive d’Anne-Marie a mystérieusement disparu sur la plage, laissant la famille exsangue, dévastée. Très étrangement, et comme si le destin les y conduisait, les deux garçons découvrent un tunnel creusé dans les anfractuosités des rochers, et tout au bout, une tête de squelette…
Ulrika remonte le temps et ses souvenirs, jusqu' à cette époque qui la marqua à tout jamais et fit d’elle une des grandes spécialistes des mythes et légendes liés aux disparitions. Elle se revoit très précisément, enfant puis adolescente, conquise par la tribu Gattman dont elle aurait tant voulu être un membre à part entière. Tandis qu’elle égraine ses souvenirs, en parallèle et successivement, chapitre après chapitre, une deuxième voix se fait jour, celle d’une certaine Kristina, une étrange et mystérieuse jeune femme, coupée du monde et des autres, incapable de communiquer par les mots, comme privée de parole. La jeune femme installée dans une petite maison à l'abandon au bord de la mer partage son temps entre de longues balades et la collecte d'oeufs, nids, coquillages, petits squelettes d'animaux qu'elle dispose ensuite un peu partout dans sa cabane. Elle vit seule et ne désire qu'une chose : rester à l'écart des autres, les humains jusqu'à ce qu'un jour, au bord de la plage....
Les récits des deux femmes, Kristina et Ulrika se tissent et s'entremêlent habilement, entraînant le lecteur à leur suite dans les profondeurs du souvenir, du silence, de l'absence et de ses mystères.
Deux mondes vont ici s'entrechoquer, celui des "vivants", de l'enfance animée et colorée, celui du silence et de la solitude choisie seulement habitée du bruit des animaux et de la mer.
Un très beau livre sur le souvenir, comme un regard jeté par-dessus l'épaule sur ces années d'enfance enfouies sous le sable, sans nostalgie ni complaisance, mais avec minutie et perspicacité, sur la différence aussi et l'impossibilité de communiquer, de franchir la fragile paroi qui protège et isole à tout jamais.
Envoûtant, magnifique et troublant, j'ai beaucoup aimé.
Les avis tous enchantés de Cathulu, Cuné, Karine et Anne.
"Je pense que Maja est comme ce genre de reflet noir. Normalement, les hommes sont toujours une fenêtre à travers laquelle on voit un autre monde. Mais Maja est une surface sombre et lisse, tout ce qu'on voit en elle est le reflet de soi-même. Si on lui demande quelque chose, elle nous renvoie la même question. Tu viens de te rendre compte à quel point c'est désagréable. Et quand on la prend dans ses bras, on ne ressent pas de douceur ni de point commun, juste son propre désir. Quand on se fâche contre elle, on est confronté à sa propre rage et à son impuissance.
Quand on voit Maja, on ne voit que le reflet de soi-même, pas clair comme dans un miroir normal, mais sombre, flou, une image fantomatique. C'est une expérience effrayante qui ne laisse personne indifférent.
Je crois que c'est exactement ça qui est arrivé à notre famille. Chacun s'est regardé dans le miroir noir. Et chacun a réagi de manière différente."
Editions Le Serpent à plumes - Juin 2009


















