Une adolescence américaine vient de paraître ce mois-ci, aux éditions Philippe Rey, précédé, il y a peu du premier roman de Joyce Maynard, Baby love. L'occasion rêvée de découvrir ou redécouvrir cet auteur qui avait déjà passionné la bullosphère avec son désormais célèbre en France "Long week-end" édité par Philipe Rey itou, mais également disponible en poche chez 10/18 (et prochainement au cinéma )
Comment ne pas tomber sous le charme de cette femme épatante et talentueuse ?
Romans, récits autobiographiques, chroniques, elle explore tous les genres avec la même acuité, une immense sensibilité et beaucoup de modestie.
Tout a commencé pour elle à dix-huit ans seulement, lorsqu'elle publie dans le New York Times un article sur les jeunes de sa génération, gageure absolue pour la jeune fille qu'elle est à l'époque, un peu solitaire, mal dans son corps, et terriblement impressionnée par les autres étudiants de Yale dont elle envie l'aisance et l'apparente sérénité (elle qui appréhende plus que tout le moment fatidique où il lui faudra traverser le réfectoire bondé à l'heure du déjeuner). Les autres, elle les envie un peu, ce sont les "normaux", les "très cool", dont elle n'imagine pas une seconde qu'ils puissent se sentir aussi mal qu'elle dans leur peau... Et pourtant, et parce qu'elle a un culot monstre et une plume déjà très affutée, c'est sur eux qu'elle va écrire, sur cette génération des années 70 qui est la sienne et qu'elle observe depuis l'adolescence avec passion et perspicacité. Il lui faut juste trouver la note juste pour dépeindre au plus près sa / la vérité.
Comme elle l'écrit dans sa préface à l'édition française de "Une adolescence américaine", :
"Même jeune comme je l'étais, je crois avoir alors compris ceci : la qualité d'une histoire tient moins à l'exotisme de son environnement, où à la vivacité de l'action et de l'intrigue, qu'à l'épaisseur des personnages, aux pouvoirs de pénétration et de description de l'auteur et à l'authenticité de sa voix. Aussi chic et fascinant que pouvait être le cadre de Bonjour tristesse - et la vie de ses personnages, tellement plus excitante que la mienne -, ce qui touchait profondément le lecteur dans ce roman, c'était cette chose beaucoup plus simple que l'on devait à son auteur : sa vision implacable de la vérité."
L'article qu'elle écrit ainsi pour le New York Times va bouleverser sa vie et sa destinée, l'impact médiatique sera retentissant, elle recevra des tombereaux de courriers (positifs et parfois agressifs). Mais une lettre sortira immédiatement du lot, une lettre dont l'auteur lui semblera aussitôt et presque miraculeusement proche par la pensée, comme s'il la comprenait totalement, intuitivement, comme une âme-soeur en somme, elle est signée J.D. Salinger. Joyce n'avait pas encore lu L'Attrape-coeurs, plus que la célébrité de cet homme, ce sont bien ses mots qui la touchent au plus profond d'elle-même, ce qu'il dit de lui, d'elle, elle se sent enfin comprise. Quelques temps plus tard, elle quitte tout pour vivre chez lui, plusieurs mois durant, dans sa maison isolée du Vermont. De ces mois qu'elle partage avec le célèbre écrivain, elle n'en parlera que 25 ans plus tard, dans son très beau récit autobiographique, "Et devant moi, le monde" (qui évoque Salinger sans fards ni tabou, certes, mais aussi et avec beaucoup de sensibilité les relations complexes qu'elle entretenait avec son père et sa mère, sa famille, son havre de paix tout autant que son enfer, puis son mariage, ses enfants, les ruptures et les rebonds...).
Avant de partir chez Salinger, elle signe un contrat en vue de faire de l'article du New York Times un livre, oui, un livre... A dix-huit ans, elle réalise déjà presque tous ses rêves.
Elle commençe l'écriture d' Une adolescence américaine chez Salinger, elle le termine chez elle. Entre temps, la "belle" histoire d'amour a brutalement pris fin, tandis qu'elle découvre l'autre visage de l'écrivain, un chouia moins plaisant, bien plus grimaçant, plus proche du prédateur que de l'amoureux transi, mais elle doit se taire.
Il lui reste alors l'écriture bien sûr et l'envie d'avoir enfin sa propre maison, bien à elle, et son jardin.
C'est d'ailleurs à cet épisode charnière de sa vie, alors qu'elle vient d'être quittée par Salinger, qu'on la retrouve, non pas dans un récit autobiographique, mais dans son premier roman, Baby love, tapie derrière le personnage de Ann, tout comme elle chassée par son amant plus âgé et père de famille, se réfugiant dans l'achat d'une maison, un havre où reprendre pieds tandis que les démons de l'anorexie-boulimie la torturent plus que jamais.
Il n'est pas innocent que Baby Love, sa première oeuvre de fiction, soit un roman sur et au sujet des mères. Des mères en devenir, des mères en manque d'enfants, des mères adolescentes et célibataires, équilibrées ou instables, des mères plus âgées mais dépassées, et des vieilles folles aussi. La maternité est au centre de la vie de Joyce Maynard, tout comme l'écriture, tout comme ses maisons, et sa propre mère bien sûr...
Baby Love, paru en 1981- Joyce a 28 ans - témoigne d'une rare maîtrise de la construction et de l'art du roman et pourtant ce n'est que son premier roman. Les fils se tissent peu à peu pour faire émerger l'intrigue et rendre presque tactile l'ambiance et le décor de cette histoire en apparence très simple de filles-mères, en apparence seulement, car sous la réalité, poignante de vérité se cachent et murmurent bien d'autres dangers... La tension extrême qui sous-tend le roman devient alors de plus en plus perceptible jusqu'à l'implosion finale. Derrière l'amour se cache aussi parfois la folie. On n'est pas loin du thriller, très réussi...
Tous les romans et récits de Joyce Maynard sont publiés par les éditions Philippe Rey, certains repris en poche en 10/18.
Long week-end - Philippe Rey - 2010 ; 10/18, 2011
Et devant, moi le monde - Philippe Rey, 2011 ; 10/18, 2012
Baby Love, Philippe Rey - 2013
Une adolescence américaine - Philippe Rey, 2013