La Mère des chagrins @ Richard McCann
« La Mère des chagrins » est un roman troublant, profondément émouvant dont le souvenir vous poursuit longtemps après en avoir achevé la lecture. Roman constitué de dix chapitres qui peuvent se lire tout autant comme des nouvelles, individuellement (certains furent pré publiés dans différents journaux) ou à la suite, car il s’agit bien évidemment d’un roman, les nouvelles se faisant écho, s’enrichissant les unes les autres. Cette construction romanesque participe à l’étrangeté de ce roman qui semble reposer sur la notion du temps et du souvenir, sur la nostalgie d’une époque et l’incessant combat entre le souvenir et la réalité du temps présent. La quatrième de couverture me laisse perplexe tend elle rend mal et peu compte de la complexité de ce roman. Certes il s’agit bien de l’histoire d’une famille américaine durant l’après guerre, de deux frères vivant avec leur mère,une femme complexe, très belle, à laquelle le cadet voue une véritable adoration, mais bien plus que cela !
Histoire d’amour entre une mère et son fils cadet, mais un amour difficile, contrarié. Dans la première moitié du livre, la mère est une icône, féminine jusqu’au bout des ongles, élégante, raffinée, elle tranche avec les autres mères du quartier. Corsages de soie abricot ornés de boutons en perles véritables, robe légère, talc parfumé aux œillets, un sillage de Shalimar flottant derrière son passage ou envahissant l’habitacle de la voiture. C’est la maman femme, celle que l’on révère et que l’on aime comme un petit d’homme.
Mais après la mort du père qui advient quand le narrateur a onze ans, le roman se fracture et fait un saut dans le temps. On passe du temps maternel, celui des souvenirs et des rêves au temps des deux frères devenus adultes, Davis l’aîné et le narrateur. Et cela n’a plus rien à voir…. L’image de la mère se modifie, ses souvenirs aussi, ils s’empoussièrent d’une certaine façon, et la belle femme devient une vieille dame dont il faudra bientôt surveiller le taux de glycémie..
"Pendant un instant, quand je lève les yeux, je ne sais plus qui elle est – cette femme assise à côté de moi, qui trie de vieilles photos ; cette femme qui a accroché une Prière de la Sérénité en verre coloré à la fenêtre de sa cuisine. C’est une vieille femme, me dis-je. Elle vit dans une maison de vieille femme. Il y a ses assiettes de porcelaine translucide, exposées sur les étagères le long des murs. Il y a ses guéridons encombrés de bibelots bien rangés. Il y a ses coupes de cristal taillé, remplies de bonbons sans sucre. Il y a très peu de choses de son mari. »
L’ainé se heurtait violemment à son incompréhension, elle n’est plus dans la réalité, l’a-t-elle jamais été ?
Histoire aussi de deux frères, que tout semblait opposer (la mère s’obstinait pourtant à les habiller comme des jumeaux ).
« Il était brun, j’étais blond. Il était mince et timide ; j’étais trapu et bavard (…) Etait-ce merveilleux, de vivre ainsi, avec quelqu'un de la même chair et du même sang ? Enfants, nous restions éveillés dans nos lits superposés, inventant un langage que nous étions seuls à comprendre. « Beurre de cacahuète » signifiait « désolé ». « Bongo bongo » : « au dodo ». « Compote de pomme » : « rigoler ». Parfois je grimpais dans la couchette supérieure pour m’allonger près de lui, mon épaule contre la sienne, et j’imaginais que nous ne faisions qu’un seul corps. Non, nous n’étions pas pareils. Non, nous n’étions même pas jumeaux. Abel était berger ; Caïn, laboureur. Etait-ce notre histoire en inversant les rôles ? j’étais le plus jeune, comme Abel. Mais j’étais vivant. Et ce n’était pas comme si j’avais tué mon frère, pas réellement, même si j’avais parfois l’impression de l’avoir fait. »
Histoire de Caïn et d’Abel, belle histoire tragique et tourmenté de deux frères qui au fond se ressemblaient…
Et puis, bien présente, la lente, difficile et douloureuse découverte de l’homosexualité, certains passages sont poignants.
Livre sur la mémoire, le souvenir, qui peut se lire aussi comme les confessions d’un homme qui se retourne au seuil de son existence sur son passé dont les fragments peu à peu se rejoignent et s’unissent. Chaque existence est un puzzle qui s’assemble et se défait tout au long de la vie. Chaque existence n’est pas seulement vécue, elle perdure dans le souvenir, elle prend forme et vie en lui.
Le souvenir n’est pas une photo, un cliché irrémédiablement figé sur du papier jauni, il a sa propre existence, il est en quelque sorte vivant. « Ce soir, je ne veux écouter aucune histoire. Ce soir, je ne veux que les moments singuliers, précis de ces instantanés – ces instantanés, inversions de leurs négatifs, émulsions sensibles qu’impressionnent la plus brève, la plus fugitive lumière. Ce soir, je ne veux que les moments singuliers, précis de tout ce qui n’est ni fixé ni trié, de tout ce qui n’est pas encore collé sur la page. »
Quelques extraits (mieux qu'un long discours):
«Viens près de moi, mon fils, dit ma mère. Faisons comme si le temps s’arrêtait.» Elle me dit que j’étais son meilleur ami. Elle me dit que j’avais le cœur à la comprendre. Elle avait quarante-six ans. J’en avais neuf. Assise à la table, tenant sa cigarette en l’air, elle semblait attendre d’être prise en photo. «T’ai-je raconté l’histoire de ma théière?» demanda-t-elle, soulevant la théière de Limoges posée sur la table. Elle lui avait été offerte par sa mère, que nous appelions Chérie – Ma petite Chérie, ma Chérie à moi, la plus Chérie d’entre nous. Chérie venait d’entrer dans une maison de repos à la suite d’une dépression, après avoir fait don d’une partie de ses possessions les plus précieuses. Lorsqu’elle mourut chez elle quelques mois plus tard – elle avait regagné sa petite maison de pierre décrépie à Brooklyn, où elle dormait sur un lit pliant au sous-sol –, ma mère découvrit qu’elle avait laissé un testament olographe entièrement rédigé en distiques: «J’ai dépensé à loisir/Cherchant l’amour et le plaisir.» «Non, dis-je à ma mère en examinant le couvercle orné d’un cercle d’or de la théière, tu ne me l’as pas racontée.» À la vérité, ma mère m’avait déjà parlé de presque tout, alors. Mais je voulais tout entendre à nouveau. Quelle histoire, à Carroll Knolls – notre parcelle ensoleillée de pavillons de brique identiques –, aurait pu rivaliser avec celles que ma mère faisait surgir de sa vaisselle en porcelaine, de son service à thé dépareillé en argent ou de la boîte à bonbons violette Louis Sherry où elle conservait ses petits bouquets de fleurs séchées? Je voulais vivre dans le bercement de sa voix, douce et nostalgique, l’entendre ressusciter les lointaines soirées de son enfance, ces nuits où elle attendait que ses parents rentrent en taxi de leurs réceptions, ces nuits où ils habitaient encore la plus grande maison de Carroll Street, ces nuits antérieures au divorce de ses parents, avant que son père ne se soit mis à boire. Elle murmurait des mots magiques, crêpe de Chine, Sherry Netherland, Havilland, Stork Club, argent repoussé… Soir après soir elle me racontait ses histoires. Soir après soir je la regardais fumer à la chaîne ses Parliament, écrasant les mégots tachés de rouge à lèvres dans un cendrier de cristal. Nous étions assis à la table à moitié débarrassée tels deux aristocrates déchus pour qui un mot prononcé au hasard devient soudain le bouton d’une minuterie qui éclaire briè vement un long couloir de souvenirs – si long, à vrai dire, que la minuterie doit être actionnée plusieurs fois avant qu’ils n’atteignent la porte de leur chambre. Elle disait que sa mère avait un jour dansé avec le prince de Galles. Elle disait que son père avait serré la main de Frank Delano Roosevelt et celle d’Al Capone. Elle disait qu’elle-même était jadis tout le portrait de Merle Oberon. Pour le prouver, elle me montrait des photos prises lors de son premier mariage, quand elle avait à peine vingt ans. Sur chacune, elle avait déchiré l’image de son ex-mari, se retrouvant ainsi le plus souvent près du bord déchiqueté, si bien qu’une partie de son corps – peut-être l’endroit où il posait sa main sur son bras – avait parfois disparu elle aussi. Elle disait que la vie était à parts égales bonheur et chagrin. Elle disait qu’elle avait tenu un journal dans sa jeunesse, dans lequel elle notait les scénarios de ses films préférés. Elle disait qu’avec de la chance j’hériterais moi aussi du don de la conversation. Quand j’étais petit, elle me lisait Bonsoir, lune 1. Bonsoir, personne. Bonsoir, bouillie. Et bonsoir, la vieille dame qui murmure «chut». Sinon, elle ne me lisait pas de livres pour m’endormir. Elle ne me racontait pas de contes de fées. À défaut, elle venait le soir dans ma chambre me raconter des histoires qui commençaient ainsi: En ce temps-là, j’avais une brosse et un peigne en or. En ce temps-là, mes parents ressemblaient à Scott et Zelda Fitzgerald. En ce temps-là, je montais un poney dans Central Park. En ce temps-là, j’avais un manteau de renard argenté. Ce qu’elle me disait, assise au bord de mon lit le soir: «Je suis née coiffée. Cela signifie que j’ai un sixième sens.» Ou, en effleurant ma joue de son poignet parfumé: «C’est “Shalimar”.» Ou, fredonnant doucement: «Est-ce que tu connais cette chanson? Connais-tu: When I Grow Too Old to Dream, I’ll Have You to Remember1?» Ou parfois quand elle toussait – sa «toux nerveuse», sa «toux de fumeuse» –, elle disait: «Un jour, lorsque je ne serai plus là, tu entendras une femme tousser ainsi, et tu croiras que c’est moi.» Elle était la mère la plus âgée du pâté de maisons, mais elle était la plus chic, assise seule sur la pelouse de devant dans ses élégantes jupes à plis et ses pulls en cachemire, avec ses gros livres de poche, dont le dos s’était fendu à force de les lire. Ses cheveux étaient délicatement teints au henné, et ses taies d’oreiller empilées sur le dessus de la machine à laver paraissaient poudrées d’une poussière rouge. Elle avait autrefois vécu à New York. Parce que la beauté venait du désir, elle était imprégnée d’un chagrin romantique; parce que la beauté était par essence «féminine» et par conséquent «autre», elle se trouvait désespérément liée à ma mère. Ma mère, qui triait rapidement de nouvelles liasses de photos, jetant au feu celles qui ne la flattaient pas avant même que personne n’ait pu les voir. Ma mère, qui se donnait des allures théâtrales, nous disait ainsi qu’à nos compagnons de jeu: «Mon nom est Maria Dolores; en espagnol, cela signifie “Mère des chagrins”. «Ma mère, qui avait voulu jadis devenir écrivain et qui disait, levant brièvement les yeux de l’ouvrage dans lequel elle était plongée: «Les livres sont mes meilleurs amis.» Ma mère, qui lisait à voix haute Feuilles d’herbe de Walt Whitman et Long Voyage dans la nuit d’Eugene O’Neill d’une voix si grave que je ne faisais pas la différence entre les deux. Ma mère, qui soulevait les vases de cristal taillé et les pendules anciennes de ses étagères époussetées avec un soin obsessionnel et demandait: «S’ils pouvaient parler, que nous raconteraient-ils?» »
« Et davantage, toujours davantage, car elle était la seule femme de la maison, une «observatrice», une «conteuse», une femme dont les mystères et les humeurs paraissaient infinis: Notre Mère des gants de soie blancs; Notre Mère des chapeaux à voilette; Notre Mère des lilas artificiels; Notre Mère des soupirs et des peines de cœur; Notre Mère des somptueux anneaux de gitane; Notre Mère des dernières séances de cinéma et des cigarettes; Notre Mère que j’adorais et que je fuyais néanmoins, sachant qu’il n’était «pas bien» pour un fils de vouloir ressembler à sa mère; Notre Mère qui aurait voulu nous influencer, nous transmettre ce qu’elle avait de meilleur, et qu’habitait la peur largement répandue à cette époque, la peur qu’en aimant trop un fils elle en fasse quelqu’un d’inadapté – un «fils à sa maman», «accroché à ses jupons» – et qui tantôt nous attirait plus près d’elle, tantôt nous éloignait, croyant qu’un fils avait besoin de larges doses «d’influence masculine», que celle d’une femme était néfaste, excepté pour une touche finale, comme les bonnes manières; Notre Mère des messages ambigus; Notre Mère des attentions soudaines; Notre Mère des brusques colères; Notre Mère des excuses. Les accessoires les plus simples de son existence, objets éparpillés au hasard dans la maison, devenaient mes reliquaires de beauté, l’antre de mes chagrins romantiques: ses tubes de rouge Revlon, «Cherries in the Snow» ; ses écharpes de soie pastel nouées à un cintre métallique dans sa penderie; ses mouchoirs blancs tachés de bouches rouges. Des objets sans voix; des silences. Le monde divisé en deux par un couperet: «masculin»/«féminin». Là résidait l’amour ordinaire le plus simple devenu compliqué et ridicule. Et là résidait la beauté, associée au «féminin», associée aussi à la honte, car tous ces désirs étaient secrets, et pour m’imposer son autorité il eût suffi à mon frère de menacer de révéler que Denny et moi nous nous déguisions avec les vêtements de ma mère. »
Ici le site de Richard McCann
Histoire d’amour entre une mère et son fils cadet, mais un amour difficile, contrarié. Dans la première moitié du livre, la mère est une icône, féminine jusqu’au bout des ongles, élégante, raffinée, elle tranche avec les autres mères du quartier. Corsages de soie abricot ornés de boutons en perles véritables, robe légère, talc parfumé aux œillets, un sillage de Shalimar flottant derrière son passage ou envahissant l’habitacle de la voiture. C’est la maman femme, celle que l’on révère et que l’on aime comme un petit d’homme.
Mais après la mort du père qui advient quand le narrateur a onze ans, le roman se fracture et fait un saut dans le temps. On passe du temps maternel, celui des souvenirs et des rêves au temps des deux frères devenus adultes, Davis l’aîné et le narrateur. Et cela n’a plus rien à voir…. L’image de la mère se modifie, ses souvenirs aussi, ils s’empoussièrent d’une certaine façon, et la belle femme devient une vieille dame dont il faudra bientôt surveiller le taux de glycémie..
"Pendant un instant, quand je lève les yeux, je ne sais plus qui elle est – cette femme assise à côté de moi, qui trie de vieilles photos ; cette femme qui a accroché une Prière de la Sérénité en verre coloré à la fenêtre de sa cuisine. C’est une vieille femme, me dis-je. Elle vit dans une maison de vieille femme. Il y a ses assiettes de porcelaine translucide, exposées sur les étagères le long des murs. Il y a ses guéridons encombrés de bibelots bien rangés. Il y a ses coupes de cristal taillé, remplies de bonbons sans sucre. Il y a très peu de choses de son mari. »
L’ainé se heurtait violemment à son incompréhension, elle n’est plus dans la réalité, l’a-t-elle jamais été ?
Histoire aussi de deux frères, que tout semblait opposer (la mère s’obstinait pourtant à les habiller comme des jumeaux ).
« Il était brun, j’étais blond. Il était mince et timide ; j’étais trapu et bavard (…) Etait-ce merveilleux, de vivre ainsi, avec quelqu'un de la même chair et du même sang ? Enfants, nous restions éveillés dans nos lits superposés, inventant un langage que nous étions seuls à comprendre. « Beurre de cacahuète » signifiait « désolé ». « Bongo bongo » : « au dodo ». « Compote de pomme » : « rigoler ». Parfois je grimpais dans la couchette supérieure pour m’allonger près de lui, mon épaule contre la sienne, et j’imaginais que nous ne faisions qu’un seul corps. Non, nous n’étions pas pareils. Non, nous n’étions même pas jumeaux. Abel était berger ; Caïn, laboureur. Etait-ce notre histoire en inversant les rôles ? j’étais le plus jeune, comme Abel. Mais j’étais vivant. Et ce n’était pas comme si j’avais tué mon frère, pas réellement, même si j’avais parfois l’impression de l’avoir fait. »
Histoire de Caïn et d’Abel, belle histoire tragique et tourmenté de deux frères qui au fond se ressemblaient…
Et puis, bien présente, la lente, difficile et douloureuse découverte de l’homosexualité, certains passages sont poignants.
Livre sur la mémoire, le souvenir, qui peut se lire aussi comme les confessions d’un homme qui se retourne au seuil de son existence sur son passé dont les fragments peu à peu se rejoignent et s’unissent. Chaque existence est un puzzle qui s’assemble et se défait tout au long de la vie. Chaque existence n’est pas seulement vécue, elle perdure dans le souvenir, elle prend forme et vie en lui.
Le souvenir n’est pas une photo, un cliché irrémédiablement figé sur du papier jauni, il a sa propre existence, il est en quelque sorte vivant. « Ce soir, je ne veux écouter aucune histoire. Ce soir, je ne veux que les moments singuliers, précis de ces instantanés – ces instantanés, inversions de leurs négatifs, émulsions sensibles qu’impressionnent la plus brève, la plus fugitive lumière. Ce soir, je ne veux que les moments singuliers, précis de tout ce qui n’est ni fixé ni trié, de tout ce qui n’est pas encore collé sur la page. »
Quelques extraits (mieux qu'un long discours):
«Viens près de moi, mon fils, dit ma mère. Faisons comme si le temps s’arrêtait.» Elle me dit que j’étais son meilleur ami. Elle me dit que j’avais le cœur à la comprendre. Elle avait quarante-six ans. J’en avais neuf. Assise à la table, tenant sa cigarette en l’air, elle semblait attendre d’être prise en photo. «T’ai-je raconté l’histoire de ma théière?» demanda-t-elle, soulevant la théière de Limoges posée sur la table. Elle lui avait été offerte par sa mère, que nous appelions Chérie – Ma petite Chérie, ma Chérie à moi, la plus Chérie d’entre nous. Chérie venait d’entrer dans une maison de repos à la suite d’une dépression, après avoir fait don d’une partie de ses possessions les plus précieuses. Lorsqu’elle mourut chez elle quelques mois plus tard – elle avait regagné sa petite maison de pierre décrépie à Brooklyn, où elle dormait sur un lit pliant au sous-sol –, ma mère découvrit qu’elle avait laissé un testament olographe entièrement rédigé en distiques: «J’ai dépensé à loisir/Cherchant l’amour et le plaisir.» «Non, dis-je à ma mère en examinant le couvercle orné d’un cercle d’or de la théière, tu ne me l’as pas racontée.» À la vérité, ma mère m’avait déjà parlé de presque tout, alors. Mais je voulais tout entendre à nouveau. Quelle histoire, à Carroll Knolls – notre parcelle ensoleillée de pavillons de brique identiques –, aurait pu rivaliser avec celles que ma mère faisait surgir de sa vaisselle en porcelaine, de son service à thé dépareillé en argent ou de la boîte à bonbons violette Louis Sherry où elle conservait ses petits bouquets de fleurs séchées? Je voulais vivre dans le bercement de sa voix, douce et nostalgique, l’entendre ressusciter les lointaines soirées de son enfance, ces nuits où elle attendait que ses parents rentrent en taxi de leurs réceptions, ces nuits où ils habitaient encore la plus grande maison de Carroll Street, ces nuits antérieures au divorce de ses parents, avant que son père ne se soit mis à boire. Elle murmurait des mots magiques, crêpe de Chine, Sherry Netherland, Havilland, Stork Club, argent repoussé… Soir après soir elle me racontait ses histoires. Soir après soir je la regardais fumer à la chaîne ses Parliament, écrasant les mégots tachés de rouge à lèvres dans un cendrier de cristal. Nous étions assis à la table à moitié débarrassée tels deux aristocrates déchus pour qui un mot prononcé au hasard devient soudain le bouton d’une minuterie qui éclaire briè vement un long couloir de souvenirs – si long, à vrai dire, que la minuterie doit être actionnée plusieurs fois avant qu’ils n’atteignent la porte de leur chambre. Elle disait que sa mère avait un jour dansé avec le prince de Galles. Elle disait que son père avait serré la main de Frank Delano Roosevelt et celle d’Al Capone. Elle disait qu’elle-même était jadis tout le portrait de Merle Oberon. Pour le prouver, elle me montrait des photos prises lors de son premier mariage, quand elle avait à peine vingt ans. Sur chacune, elle avait déchiré l’image de son ex-mari, se retrouvant ainsi le plus souvent près du bord déchiqueté, si bien qu’une partie de son corps – peut-être l’endroit où il posait sa main sur son bras – avait parfois disparu elle aussi. Elle disait que la vie était à parts égales bonheur et chagrin. Elle disait qu’elle avait tenu un journal dans sa jeunesse, dans lequel elle notait les scénarios de ses films préférés. Elle disait qu’avec de la chance j’hériterais moi aussi du don de la conversation. Quand j’étais petit, elle me lisait Bonsoir, lune 1. Bonsoir, personne. Bonsoir, bouillie. Et bonsoir, la vieille dame qui murmure «chut». Sinon, elle ne me lisait pas de livres pour m’endormir. Elle ne me racontait pas de contes de fées. À défaut, elle venait le soir dans ma chambre me raconter des histoires qui commençaient ainsi: En ce temps-là, j’avais une brosse et un peigne en or. En ce temps-là, mes parents ressemblaient à Scott et Zelda Fitzgerald. En ce temps-là, je montais un poney dans Central Park. En ce temps-là, j’avais un manteau de renard argenté. Ce qu’elle me disait, assise au bord de mon lit le soir: «Je suis née coiffée. Cela signifie que j’ai un sixième sens.» Ou, en effleurant ma joue de son poignet parfumé: «C’est “Shalimar”.» Ou, fredonnant doucement: «Est-ce que tu connais cette chanson? Connais-tu: When I Grow Too Old to Dream, I’ll Have You to Remember1?» Ou parfois quand elle toussait – sa «toux nerveuse», sa «toux de fumeuse» –, elle disait: «Un jour, lorsque je ne serai plus là, tu entendras une femme tousser ainsi, et tu croiras que c’est moi.» Elle était la mère la plus âgée du pâté de maisons, mais elle était la plus chic, assise seule sur la pelouse de devant dans ses élégantes jupes à plis et ses pulls en cachemire, avec ses gros livres de poche, dont le dos s’était fendu à force de les lire. Ses cheveux étaient délicatement teints au henné, et ses taies d’oreiller empilées sur le dessus de la machine à laver paraissaient poudrées d’une poussière rouge. Elle avait autrefois vécu à New York. Parce que la beauté venait du désir, elle était imprégnée d’un chagrin romantique; parce que la beauté était par essence «féminine» et par conséquent «autre», elle se trouvait désespérément liée à ma mère. Ma mère, qui triait rapidement de nouvelles liasses de photos, jetant au feu celles qui ne la flattaient pas avant même que personne n’ait pu les voir. Ma mère, qui se donnait des allures théâtrales, nous disait ainsi qu’à nos compagnons de jeu: «Mon nom est Maria Dolores; en espagnol, cela signifie “Mère des chagrins”. «Ma mère, qui avait voulu jadis devenir écrivain et qui disait, levant brièvement les yeux de l’ouvrage dans lequel elle était plongée: «Les livres sont mes meilleurs amis.» Ma mère, qui lisait à voix haute Feuilles d’herbe de Walt Whitman et Long Voyage dans la nuit d’Eugene O’Neill d’une voix si grave que je ne faisais pas la différence entre les deux. Ma mère, qui soulevait les vases de cristal taillé et les pendules anciennes de ses étagères époussetées avec un soin obsessionnel et demandait: «S’ils pouvaient parler, que nous raconteraient-ils?» »
« Et davantage, toujours davantage, car elle était la seule femme de la maison, une «observatrice», une «conteuse», une femme dont les mystères et les humeurs paraissaient infinis: Notre Mère des gants de soie blancs; Notre Mère des chapeaux à voilette; Notre Mère des lilas artificiels; Notre Mère des soupirs et des peines de cœur; Notre Mère des somptueux anneaux de gitane; Notre Mère des dernières séances de cinéma et des cigarettes; Notre Mère que j’adorais et que je fuyais néanmoins, sachant qu’il n’était «pas bien» pour un fils de vouloir ressembler à sa mère; Notre Mère qui aurait voulu nous influencer, nous transmettre ce qu’elle avait de meilleur, et qu’habitait la peur largement répandue à cette époque, la peur qu’en aimant trop un fils elle en fasse quelqu’un d’inadapté – un «fils à sa maman», «accroché à ses jupons» – et qui tantôt nous attirait plus près d’elle, tantôt nous éloignait, croyant qu’un fils avait besoin de larges doses «d’influence masculine», que celle d’une femme était néfaste, excepté pour une touche finale, comme les bonnes manières; Notre Mère des messages ambigus; Notre Mère des attentions soudaines; Notre Mère des brusques colères; Notre Mère des excuses. Les accessoires les plus simples de son existence, objets éparpillés au hasard dans la maison, devenaient mes reliquaires de beauté, l’antre de mes chagrins romantiques: ses tubes de rouge Revlon, «Cherries in the Snow» ; ses écharpes de soie pastel nouées à un cintre métallique dans sa penderie; ses mouchoirs blancs tachés de bouches rouges. Des objets sans voix; des silences. Le monde divisé en deux par un couperet: «masculin»/«féminin». Là résidait l’amour ordinaire le plus simple devenu compliqué et ridicule. Et là résidait la beauté, associée au «féminin», associée aussi à la honte, car tous ces désirs étaient secrets, et pour m’imposer son autorité il eût suffi à mon frère de menacer de révéler que Denny et moi nous nous déguisions avec les vêtements de ma mère. »
Ici le site de Richard McCann




8 commentaires:
interressant...comme toujours chere lily ;o)
C'est toute une histoire, ce livre ! D'abord je le voulais, après je n'en voulais plus, puis j'ai hésité et là je lis ton opinion, au début je me suis dit bon j'ai bien fait de laisser tomber, mais plus j'avançais plus je me disais "ah non finalement je crois que j'aime bien"... C'est compliqué chez moi !?!! Au final, je ne sais plus du tout mais si au hasard ce livre se présente à moi, c'est un signe ! Oui, sans nul doute ! :-)
Hello Lamousmé et Clarabel !
En fait ce livre est très difficile à aborder comme ça sur une page de blog. Il aborde des thèmes essentiels mais durs et difficiles avec beaucoup de sensibilté et de pudeur sans hypocrisie aucune; la première moitié du live est sans doute la plus facile à lire (même si elle contient en germe la suite du roman), la seconde aborde des sujets plus sensibles comme la mort du frère, sa dérive, le sentiment de culpabilité, l'homosexualité difficile à accepter et le jugement de la mère... La fin est triste, mais on peut aussi la lire comme un appel à vivre dans le présent. "Qui va là ? Nous.. " (de mémoire).
C'est superbement écrit, et la critique est assortie !
Je vais lire ce livre !!!!!
Je suis envoûtée par le style de cet auteur.
Merci, merci....
Gaëlle si tu veux je te le prète...
Je transmets :
"( ah, j'en profite, j'ai laissé un message à Lily pour la remercier de sa critique de La Mère de Tous les Chagrins, que j'ai acheté de suite et bcp aimé, mais impossible de laisser un com)" Jp.
Merci Cuné, je suis vraiment contente de JP ait aimé, c'est un beau livre qui m'a beaucoup touchée...
Je viens de mettre ton billet en lien sur le mien !
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