24 mars 2007

Falaises @ Olivier Adam

Olivier, le narrateur, vient d’avoir trente et un ans. Il fait nuit. Sur le balcon d’une chambre d’hôtel, il écoute la mer, observe les falaises d’Etretat éclairées puis plongées dans le noir.
De l’autre côté de la baie vitrée, sa femme Claire et sa petite fille Chloé dorment.
« J’ai trente et un an et rester en vie a longtemps été pour moi une activité à plein temps, un programme, un horizon. Garder un semblant d’équilibre. Ne pas tomber en miettes ni fondre en larmes. Ne pas m’enfoncer, me laisser entraîner par ceux qui sont loin désormais, à qui j’étais lié et dont le poids me leste.
J’ai trente et un ans et peu importe. Je sais le poids des morts. Et je sais le mauvais sort. Je sais la perte et le saccage, le goût de sang, les années perdues et celles qui coulent entre les doigts. Je connais la profondeur des sables, j’en ai éprouvé la résistance, la matière meuble, équivoque. Je sais que rien n’est fiable, que tout se défait, se fissure et se brise, que tout se fane et que tout meurt. La vie abîme les vivants et personne, jamais, ne recolle les morceaux, ni ne les ramasse. »

Il y a vingt ans, à cet endroit précis, sa mère s’est donné la mort. Il y a vingt ans, sa vie, et celles de son frère et de son père, ont basculé dans le noir le plus complet. Il est des drames dont on ne se remet pas, jamais.
C’est un roman âpre et dur qui crisse et écorche. Les drames vont se succéder, très tôt, parce que rien désormais ne peut plus aller, comme si une malédiction planait et que plus rien de bien ne pourrait désormais advenir. Olivier et son grand frère se rapprochent, mais sans jamais se parler vraiment. Entre eux deux, toujours, l’ombre de la mère, l ‘infinie souffrance qu’elle les ait quittés, comme ça pour toujours, et qu’elle les ait laissés, seuls livrés à eux-mêmes. Le père s’enfuit dans le silence et la colère, sombre tyran, il efface les enfants de sa vie avec force coups de gueule et coup de poings. Les deux frères sombrent dans une forme de délinquance, comblent le manque d’amour en se liant avec des enfants, des adolescents aussi paumés qu’eux. L’alcool, la drogue, le sexe, mais aussi l’amour, désespéré et enfantin, pur et fragile. Lorette, l’enfant oiseau, petit bout de femme si fragile, tout en os et en provocations, son premier amour, que savait-il d’elle au fond ? Rien . Il est des drames qui empêche à jamais de parler, il est des vies d’où la parole est proscrite, parce qu’on ne trouve pas les mots ou qu’ils n’existent pas tout simplement pour parler de ces choses-là.
« Que savons-nous de ceux qui nous embrassent alors que nous sommes encore des enfants ? Rien. Nous les embrassons en retour et c’est tout, on les serre du plus fort que l’on peut et ils nous répondent en nous serrant plus fort encore. »
L’ombre de la mère est là toujours et encore… Fantôme capricieux, elle apparaît au détour d’une pièce, l’embrasure d’une porte pour disparaître au plus vite, elle est partout jusque dans les autres femmes que croisent Olivier, ces femmes qu’il aime envers et contre tout et qui pourtant un jour, lui échappent tout comme sa mère, il y a vingt ans. Il la recherche partout et la trouve partout. « Au fond, ce que je sais de ma mère est logé ailleurs, dans mon ventre et dans mon sang, sous chaque centimètre carré de ma peau. »
Et toujours cette question, insoluble et résolument sans réponse, pourquoi les êtres qui vous aiment et que vous aimez le plus au monde ne sont pas sauvés au moins par cet amour-là. Mais même ce lien-là est rongé par la mer….
La mère et la mer sont indissociablement liées et pour toujours. Et paradoxalement, c’est au bord de l’océan qu’il la retrouve et reconquiert peu à peu une forme d’apaisement tourmenté.
Cette histoire n’aurait pu être qu’un récit sombre et lugubre, s’il n’y avait sous la plume d’Olivier d’Adam, une formidable énergie, une immense tendresse pour les enfants qu’ils furent, lui et son frère, ceux qui ont croisé son chemin et quitté la vie à bout de forces. Et au fond c’est bien cette tendresse qui le sauve, et rétablit le lien avec la vie. De l’autre côté de la vitre, dans la chambre d’hôtel, il y a Claire et la petite fille qui dort, en boule contre sa mère. L’histoire peut reprendre, le cercle maléfique est brisé.

14 commentaires:

sandra a dit…

j'avais beaucoup aimé son recueil de nouvelles "Passer l'hiver"...Ecriture minimaliste mais qui va à l'essentiel...je vais attendre la sortie poche pour celui ci ...

choupynette a dit…

je note cette lectur pour plus tard...

sylire a dit…

J'ai beaucoup aimé ce livre également. Je ne sais pas si tu as vu le film "t'en fais pas je vais bien" tiré d'un de ses roman. On y retrouve l'univers de Falaises : le pavillon de banlieu, une jeune fille anorexique, les difficultés de communication entre parents et enfants. J'ai ce film formidable.

florinette a dit…

J'ai aimé ce livre également, même si j'ai ressenti un sentiment de tristesse qui devenait étouffant, mais la plume sobre et sensible d'Olivier Adam évite à ce roman de devenir morbide.

Gachucha a dit…

Il y a longtemps que j'ai noté ce titre, je connais mal Olivier Adam (je n'ai lu que "comme les doigts de la main", un roman ado). Tu me donnes envie d'y revenir...

Clarabel a dit…

AAAAAAhhhh ! Olivier Adam !
Ai tout lu de lui.
C'est mon chouchou depuis des lustres.
Un nouveau livre doit bientôt paraître ... (info prise sur son MySpace !)
Oui, accro je suis !!! :D

"Falaises" est parmi les romans les plus difficiles, et ce n'est pas celui que je préfère, je lui reproche une partie vers la fin (période sous les toits de Paris) un peu flottante ... ;)
Mais ce roman doit être lu absolument, il va de soi !!! :))

Alice a dit…

Moi, personnellement, je suis pas fan d'Olivier Adam, vraiment pas j'en ai parlé sur mon blog avec son recueil de nouvelles "Passer l'hiver".
Comme je suis pas fan d'Anne Calvada, et Philippe Besson. Si ces auteurs plaient why not mais moi je préfére lire découvrir une littérature autre (d'ailleurs comme le titre de mon blog, ou bien une écriture) Dernièrement j'ai été vraiment bluffé par Maylis de Kerangal son style, comment les mots se frottent les uns aux autres puis la talentueuse, discrète Dephine Coulin ma touché par le choix de ses ouvrages.
De belles découvertes (pour ma part) !!!!!
Voilà la littérature que je veux défendre.

Lily a dit…

Hello Sandra, "Falaises" est sorti en poche ! :)
Sylire, non, je n'ai pas encore vu le film, mais je compte bien me le procurer sans tarder...
Florinette, je partage bien évidemment ton sentiment !
Choupynette, quand tu auras un moment... Je sai, il n'est pas "follement gai " ! ;)
Gachucha, tout comme toi, cela faisait longtemps que je voulais le lire, je l'avais découvert moi aussi dans un recueil de nouvelles pour ados.. et j'avais été très impressionnée !
Ah Clarabel, je ne suis pas étonnée !!! je vais dévorer tous ses livres, c'est promis juré !Je vois le chapitre auquel tu fais référence. C'est vrai parfois on a l'impression que c'est un peu, comment dire, "trop", mais en même temps, je le trouve nécessaire dans l'architecture du livre.
Hello Alice, je te comprends, il y a des univers dans lesquels on a envie d'entrer d'autres pas... Personnellement je ne rapprocherais pas Olivier Adam d' Anna Gavalda (bien que j'aime bien cet auteur aussi, même si il serait plutôt de bon ton de plus trop l'apprécier ;).J'ai lu ton billet sur Delphine Coulin, très envie de la découvrir !

Anne a dit…

Tout pareil que Clarabel! Bonne lecture avec les autres romans de Mr Adam!

Gaëlle a dit…

Encore une chronique qui est un véritable régal à lire, très bien écrite, dense, subtile... et les extraits du livre sont des merveilles ! L'écriture d'Olivier Adam m'enchante. Il est d'office inscrit dans ma PAL, celui-ci, surtout s'il est sorti en poche. Et si en plus l'auteur est le chouchou de Clara... Merci Lily !

elfe a dit…

Un très bon moment de lecture pour moi aussi!! Olivier Adam est mon auteur chouchou!!

Lily a dit…

Merci Gaëlle ! le rose me monte aux joues !
Oui, oui Anne, Je vais dévorer sous peu, tous ses romans... Nous allons fonder un fan club, et Elfe bien sûr je te rajoute à la liste !

thom a dit…

"Falaises" est tout bêtement un des meilleurs livres que j'ai lus ces dernières années...Je ne suis pas en adoration devant les autres bouquins d'Adam, en revanche, j'attends la suite avec impatience.

Lily a dit…

Coucou Thom !
Je vais bientôt lire d'autres roman d'Olivier Adam (quand j'aurai terminé L'ancre des rêves d'ailleurs !)Donc selon toi, j'aurais commencé par le meilleur ! ah zut ! :)
Bon week end, il FAIT BEAU ! (au boulot, on m'appelait la Miss Météo... donc faut pas s'étonner)