La Séquestrée @ Charlotte Perkins Gilman
Voilà un texte fortement troublant et émouvant, écrit en 1890 par Charlotte Perkins Gilman, une nièce d'Harriet Beecher Stowe, l'auteur de "La case de l'oncle Tom."Charlotte Perkins fut également l'une des premières féministes de son époque, "mais une féministe fort peu dogmatique - comme le souligne Diane de Margerie, traductrice et éditrice de cette nouvelle pour les Editions Phébus - soucieuse surtout d'aider les femmes à se voire reconnaître quelques libertés fondamentales."
Cette nouvelle, fort dérangeante pour l'époque, fut reprise et éditée dans un volume de contes fantastiques, comme si rien de ce qui y était évoqué ne pouvait avoir maille à partir avec le réel...
Comment classer un texte, au demeurant fort acide et gênant pour toute une petite société bien pensante et éminemment masculine...
L'héroïne de cette nouvelle est une jeune femme, tout juste mère, que la vie étouffe et meurtrit. Suivant les conseils de son médecin de mari, elle accepte de rester enfermée quelques temps dans une chambre, avec ordre de s'y reposer, de beaucoup dormir, et surtout d'abandonner toute tâche intellectuelle, plus de lecture, plus d'écriture surtout...
La jeune femme est obéissante, peut-être un peu naïve - mais ne doit-elle pas TOUT à son époux , et avait-elle d'autres choix possibles ? - elle se laisse séquestrer dans une chambre au papier peint jaune, au tout dernier étage d' une maison à la campagne, magnifique et éloignée de tout. Assez rapidement, mais de plus en plus violemment, elle se met à haïr les murs jaunes et écorchés de sa chambre. Il s'agit de l'ancienne nursery de la maison. Les estafilades du papier furent sans doute causées par de petites mains rageuses, des années auparavant. Pour compléter le tableau, ajoutez quelques grillages aux fenêtres (pour empêcher que les enfants ne s'envolent) et vous avez à peu près en tête, l'image de la pièce qui devint peu à peu une prison.
De l'enfant qui vient de naître, la jeune femme ne parle pas ou presque jamais... L'a-t-elle réellement désiré ? Nous en venons à en douter. Comme du reste d'ailleurs, de l'affection réelle ou présumée de son mari et de sa belle-soeur, qui secondant le mari, s'occupe du bébé et surveille la malade.
Peu à peu, toujours contrainte à l'enfermement, la jeune mère sombre peu à peu dans la folie, le papier jaune se met à bouger, les étranges personnages qui s'y trouvent également cloisonnés, à vivre leur propre vie et à vouloir s'échapper, mais en rampant... Images dans le miroir de sa propre existence, doubles d'elle-même à peine déformés.
Folie révélatrice de tout un état de fait, de soumissions et d'abnégations forcées...
A la toute fin de la nouvelle, la femme qui n'a plus toute "sa raison" se voit contrainte de ramper en passant par-dessus le corps inanimé de son mari. Tout un symbole...
La nouvelle édition des Editions Phébus est extrêmement intéressante. Outre le fait que la traduction a totalement été reprise et revisitée par Diane de Margerie, avec le talent que l'on sait, une petite étude de ce texte par la traductrice, suit la nouvelle, apportant une foule d'éclaircissements et de sources. De quoi donner envie de se pencher plus avant sur l'oeuvre laissée par Charlotte, mais également de lire le journal d'Alice James, sa quasi contemporaine avec Edith Wharton (toutes les trois eurent à subir à peu près les mêmes traitements "psychiatriques"....).
Extrait :
"Enfin j'ai fait une découverte. A force de guetter les métamorphoses du papier au cours de la nuit, j'ai enfin compris. Le motif du premier plan bouge vraiment - et ce n'est pas étonnant : la femme qui se cache derrière le secoue !
Parfois, il me semble que plusieurs femmes se dissimulent derrière le motif, et parfois qu'une seule y rampe en rond, à toute allure, et qu'à force de ramper à une telle vitesse le papier peint en est tout agité de secousses !"
"Enfin j'ai fait une découverte. A force de guetter les métamorphoses du papier au cours de la nuit, j'ai enfin compris. Le motif du premier plan bouge vraiment - et ce n'est pas étonnant : la femme qui se cache derrière le secoue !
Parfois, il me semble que plusieurs femmes se dissimulent derrière le motif, et parfois qu'une seule y rampe en rond, à toute allure, et qu'à force de ramper à une telle vitesse le papier peint en est tout agité de secousses !"
Illustration de la couverture, détail de "La Chambre d'hôtel" de John Singer Sargent.
Titre original de la nouvelle : "The yellow Wallpaper".


15 commentaires:
Je suis très peu sensible aux nouvelles, mais j'ai pris plaisir à lire ton billet. Révoltant cette histoire: à notre époque elle parait extrême, pourtant il existe encore de ces pauvres femmes "obéissantes"...
Je l'ai feuilleté et il m'a tout de suite intéressée, je pense lire ce livre prochainement. L'opinion des médecins sur les femmes au XIXe était spéciale, j'avais lu un essai édifiant sur ce thème !
Bien intrigante cette nouvelle...
Lily, sors de mon corps !
J'ai commandé ce livre et viens de le recevoir !
Quelle coincidence !
Céline (du blog un renard dans une bibliothèque) avait fait un billet fort intéressant sur cette nouvelle qu'elle avait lu en anglais et qu'elle ne pensait pas traduite en français. Je viens de voir le livre dans la sélection poche d'un magazine et ton billet confirme son intérêt !
Dévoré ce livre mais faute de temps lebillet sera pour la semaine prochaine !
ah je viens de le noter chez Cathulu qui en parle aujourd'hui... si vous vous mettez à plusieurs...
Je viens de le noter chez Cathulu... si vous vous y mettez à deux, c'est impossible de résister, n'est-ce pas!
Anne, oui, même à notre époque, ce genre de situation existe encore...
Canthilde, je vais "creuser" davantage le sujet, en lisant notamment le journal d'Alice James, la soeur d'Henry...
Vanessa, oui !! et je dois que l'on en sort pas tout à fait indemne.
Clarabel, j'étais sûre que tu le lirais un de ses jours ;)) je suis sûre qu'il va te toucher... Allala, j'attends ton billet !
Rose, il faut que je trouve le billet de Céline, je l'ai loupé visiblement. Oui oui, il vient de sortir en poche !
Presque synchrones, Cathulu !!
Amanda et Karine, ah non, vous ne pouvez plus vous permmettre de faire l'impasse :)
incroyable il est dans ma commande de la semaine!!!!! :o)))
Formidable, Lamousmé !!
Quand les grands esprits se rencontrent :)
La catastrophe, je ne peux vraiment pas résister à ce livre ! :p
Je crois que nous avons été plusieurs ,en même temps,à dénicher ce petit livre!!
Quelle misère, la condition des femmes à cette époque mais parfois, en lisant des témoignages plus récents, je me rends compte qu'il reste des choses à faire dans ce domaine!
Je suis nouvelle dans la blogosphère, je lis tous vos commentaires depuis pas mal de temps et je suis enchantée de partager ma passion avec vous!
Merci Lily...le blog est très agréable!
Bienvenue et merci Annie :))
Oui, il reste encore bien des choses à faire pour la condition des femmes de par le monde et même en France... Ce petit livre même s'il nous parle d'une époque qui nous semble révolue est loin d'être aussi démodé qu'on pourrait le penser, du moins pour certaines femmes encore, et bien à notre époque...
Je prévoyais d'entamer le journal d'Alice James dans la foulée, il est dans ma PAL, ce sera pour bientôt :)..
Je viens de la lire, guidée par une ancienne critique de la renarde... C'est effrayant !
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