Les oreilles du loup @ Antonio Ungar
"Par fragments hallucinés, poignants, drôles, Les oreilles du loup relate les histoires d'un enfant roux qui préfère être un tigre. Ce roman est un étrange chant d'amour à la vie, à l'enfance dans ce qu'elle a de plus irréductible, de plus sauvage."Présentation de l'éditeur.
Ce court roman, extrêmement dense, construit, ciselé nous emporte littéralement dans le temps et dans l'espace, en Colombie, en enfance.
Une enfance, non pas innocente, ou naïve, dorée ou sucrée, non, une enfance sauvage, tendre, violente, au goût de larmes, émaillée de rires tonitruants, sur fond de jungle rêvée ou tangible.
Aux " Jours sombres" de la première partie du livre, succèdent les "Jours clairs", chacune de ses parties étant constituée à part égale de huit chapitres chacune.
Chaque chapitre de ce livre est chacun si fort, si "prenant", qu'ils pourraient se lire tout aussi bien chacun comme une longue nouvelle, l'une menant à la suivante jusqu'à la fin de l'histoire.
Mais indéniablement le roman est un tout, un voyage de l'obscur vers le clair, de la folie et de la douleur, vers le beau et le bonheur, tout simple, puisé à la source de la Colombie en ce qu'elle a de plus merveilleux, ses paysages aussi multiples qu'enivrants.
Un enfant très jeune encore voit son père disparaître, du jour au lendemain, un soir de folie. Fou, le père semble avoir sombrer corps et âme, de lui ne reste plus qu'un fantôme et le souvenir de cette nuit cauchemardesque où il errait telle une grimace désincarnée, se frappant contre les vitres de la maison, dehors, pour toujours. Ce père qu'il aimait... Tant.
Et les jours sombres vont commencer. Inéluctablement l'obscurité est tombée sur cette maison.
La mère devient cette frêle silhouette aux épaules osseuses, penchée, toujours penchée sur la poubelle en fer. Honteuse, éteinte.
Mais il y a - encore - la maison à la campagne, les grandes étendue, les arbres à escalader... Si la petite soeur est un chat, un petit félin agile et maigre, lui est un tigre, un beau tigre roux et rien, jamais rien ne devrait l'atteindre, il lui suffit de respirer tout l'air de la savane, et il se mettra presque à voler. Et puis, il y aura la ville froide, l'école, l'ennui, la bêtise et la violence loin, trop loin de la chère campagne.
Les jours clairs s'ouvrent sur des rencontres quasiment inespérées, magnifique, époustouflantes. L'homme gros dans sa petite voiture verte (magnifique personnage, démesuré, et si merveilleusement "vivant"), la cousine Aldana dont la beauté le fait chavirer, ses grands parents, un jaguar, et le loup de la pièce de théâtre. Autant d'aventures, de découvertes humaines, animales ou végétales qui vont le ramener, lui et sa petite famille à la vie.
Ecrit dans une langue très pure, sans scories, le texte enchante par sa force et sa poésie, car c'est celle de l'enfance, cette part d'enfance que peu ont le privilège de conserver encore à l'âge adulte.
L'enfance loin d'être idéalisée, est rendue à son essence, l'imaginaire, le pouvoir et la force des images, des sensations perçues brutes, comme elles sont, sans fards mais avec une telle force qu'elles s'incarnent véritablement. Les adultes ne sont que des enfants vieillissants qui ont perdu de leur souplesse et surtout le sel même de l'enfance, la poésie des sens et de l'imaginaire. Et lui, le héros de cette histoire, il le sait, non pas confusément, non, très clairement, il le devine.
"Il croit être un adulte qui sourit, mais il ne l'est pas, et je pense que c'est triste d'être moins qu'un enfant, un enfant gros qui se prend pour un adulte gros."
"Je ne suis pas un monsieur, moi, je suis beaucoup plus."
Alors, certes, il y aura, il y a des adultes d'exception. Ceux qui font que les jours redeviennent clairs, ceux qui sont toujours, dans un coin d'eux mêmes, en enfance.
A n'en pas douter, Antonio Ungar est de ceux-ci.
Un très bel écrivain.
Extrait (encore :)
"Un arbre ébouriffé et timide. Et grimpé là, je ne fais rien. Je sens la branche de l'arbre sous mes jambes, je sens que l'arbre regarde d'un autre côté encore, mais nous sommes là. Je réussis à serrer entre mes bras la branche, je pose ma tête sur l'écorce et je ne suis plus un tigre, un grand et lourd tigre qui regarde le monde. Je suis un autre tigre, différent. Un tigre de papier. Léger, transparent, vide d'air. Vide de la maison, qui n'a pas été emportée par un vent violent mais qui en revanche a disparu ; vide de la terre que je connais déjà ; vide de cet incendie du ciel si lointain qui n'est pas à moi ; vide de tout ce qui s'est passé dans la maison. Rien que de l'air dans un tigre de papier, rien, l'odeur de cet eucalyptus qui ne me regarde pas."
Un grand merci à Marie-Anne Lacoma.
Lo a également aimé, ce qui ne m'étonne guère :))
6 commentaires:
Les deux billets que tu as consécrés à ce court roman m'ont littéralement donné envie de dévorer ce livre. Est-ce qu'il est facile de le trouver en librairie ?
Avec ce billet magnifique, voilà un livre (encore un!) qui devient irrésistible ;-)
Je suis aussi convaincue!
Et bien, tu as l'air de l'avoir vraiment beaucoup aimé. Tiens, me voilà jalouse tout à coup de ne pas l'avoir reçu moi aussi. As-tu pu assister à la présentation des allusifs ?
Fred, oui, il est disponible depuis le 18 avril. je suis sûre qu'il te plaira :)
Anne, il EST irrésistible !!
Karine, merci :))
Antigone, non, je n'ai pas pu !! et je regrette, un vrai crève coeur..
Bravo pour ce très beau billet, comme les autres je suis emballée par cette présentation !
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