La Mémoire des murs @ Tatiana de Rosnay
« J’avais peur. Chaque lieu avait désormais une histoire, son histoire, ses drames, ses peines. J’avais peur, une peur bleue, peur du bagage émotionnel d’un lieu de vie, peur de la mémoire des murs. Il me semblait que j’étais devenue une sorte d’éponge, de buvard, une antenne qui captait de façon surnaturelle tout ce qui s’était passé dans une maison. En pénétrant dans un appartement inconnu, j’ai constaté une chose étonnante : j’étais sensible aux odeurs, et ce que mon odorat débusquait en franchissant un palier étranger reflétait aussi, à sa façon, un pan du passé. Des relents sucrés, lourds, fanés, faisaient surgir des histoires d’alcôves flétries, répugnantes, usées par les années ; des effluves poussiéreux, faussement propres ; mêlés à des substances de cire liquide pour parquets, de nettoyant javellisé pour cuisines, ressuscitaient des intimités dont je ne voulais rien savoir : des cohortes de ménagères acariâtres, des conflits familiaux le matin au petit déjeuner, des maris grognons et nonchalants comme le mien l’avait été, et une armada d’adolescents bruyants aux doigts gras qui maculaient les murs des couloirs. Il y avait aussi des odeurs qui me prenaient à la gorge, des exhalaisons de renfermé, de vie figée, de mouvements pétrifiés, et c’étaient ces odeurs-là, ces odeurs étouffantes que j’avais appris à craindre, car je me doutais qu’elles avaient un lien avec un drame, un crime, un meurtre. Des odeurs accompagnées de couleurs : noir pour le mal et rouge pour le sang, un rouge violent, épais, luisant, qui laissait des traces indélébiles à l’intérieur de ma tête. »Les murs sont des éponges qui absorbent la moindre parcelle de nos vies, les gardent et les exhalent ensuite indéfiniment, comme des parfums trop lourds et entêtants que rien ne parvient à chasser, à masquer…
Certains y sont plus sensibles que d’autres, Pascaline le découvre un jour. Divorcée de son mari après quinze années de mariage, elle se met en quête d’un nouvel appartement comme d’un nouveau départ dans la vie. Quand elle visite celui de la rue Dambre, parfait sous tous rapports : « quarante huit mètres carrés, quatrième étage, chambre sur cour, salon sur rue. Pierre de taille, lumière, calme. Quartier vivant, bien desservi par le métro, marché le samedi. », elle est certaine de tenir la perle rare, enfin juste ce qu’il lui faut pour retrouver peut-être le bonheur.
Oui mais voilà, la première nuit, puis les suivantes se passent mal, très mal. Insomnies, cauchemars, nausées tenaces, vertiges, ces derniers disparaissant dès qu’elle franchit la porte cochère de son immeuble. Une remarque de Muriel la nouvelle femme de son ex, puis d’une voisine, la mettent sur la voie. C’est dans son appartement, dix ans plus tôt que se déroula le premier meurtre d’un tueur en série qui viola et égorgea sept jeunes femmes entre 1992 et 1999. Affolée, Pascaline se documente aussitôt via internet sur cette série de crimes.
« La jeune Anna avait été tuée dans ma chambre. »
La vie de Pascaline bascule, désormais, plus rien ne saurait être comme avant. Et peu à peu, au fur et à mesure qu’elle traque le passé des jeunes femmes assassinée, ressurgit dans sa mémoire des pans entiers de son passé, enfant, jeune mariée. Tout se mêle et se mélange, obsédant, oppressant comme une main qui se refermerait sur son cou. Désormais la folie la guette, perchée au-dessus de sa tête comme un oiseau de mauvais augure.
« Pascaline Malon et ses souffrances enfouies allaient ouvrir la porte à Sarah Starzinsky et Julia Jarmond, mes héroïnes de « Elle s’appelait Sarah », dont j’ai commencé la rédaction en juillet 2002, immédiatement après avoir terminé la Mémoire des murs. » écrit Tatiana de Rosnay dans la préface à cette nouvelle édition.
Si vous avez aimé « Elle s’appelait Sarah », il est évident que vous aimerez ce roman, juste, sensible et percutant ( impossible de l’oublier la dernière page tournée… Il m’a hantée jusque dans ma lecture de Sarah, et pour cause...)
Les billets de Anne, Sylvie et Antigone :)


10 commentaires:
Ce livre-ci me tente davantage que "Elle s'appelait Sarah", va savoir pourquoi!! Ce que tu en dis me plaît bien et j'en ai pris bonne note!
C'est la première fois que je ferme un livre, presque en colère qu'il ne soit pas plus long !!
Merci pour le lien Lily.
Karine, tu ne devrais vraiment pas être déçue ;)
De rien Antigone :))
Voilà pourquoi j'adore visiter des appartements, pour recueillir ces impressions fugitives, entrer dans des histoires... mais celui-ci paraît bien menaçant !
Comme j'ai adoré "Elle s'appelait Sarah" je ne vais pas hésiter une seconde pour lire celui-ci !!
Bon week-end Lily !
J'avais bien aimé "Spirale" aussi...
Tout comme Karine, "Elle s'appelait Sarah" ne me tente pas mais celui-ci (que je ne connaissais pas avant de venir ici) m'attire beaucoup. Ton commentaire donne envie ...
A toutes, je peux faire voyager ma première édition :))
Faites moi signe !
Bienvenue Manu :)
Anne, c'est avec Spirales que j'ai découvert Tatiana de Rosnay, très étonnant, je le relirai bien :)
Comme Karine, ce livre me tente plus que "Elle s'appelait Sarah", que j'ai laissé passer mais lirai peut-être avec sa sortie en poche. ça me tente même beaucoup, tout ça ! Merci pour ton excellent article !!
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