15 juillet 2008

La main de Dieu @ Yasmine Char

Ce que l’on retient de ce livre, c’est une petite silhouette fragile et gracile, mi fille mi garçon qui saute par-dessus les décombres, dans sa drôle de robe verte à volants, chaussées de bottes de cow-boy, inconsciente et courageuse tout à la fois. Tous les jours, elle court rejoindre le lycée français de Beyrouth, parce qu’elle veut apprendre, sortir de la maison, prison tout autant que bulle de coton, La Villa Blanche où vit la famille de son père. Dehors, c’est la guerre, le danger, la mort au coin de la rue, le tireur embusqué on ne sait où prêt à descendre ce qui bouge, en bas…
Sa mère, une française, élégante et provocante, se faisant fi des coutumes du pays, les a quittés il y a peu, pour un autre.
« Ma mère, son incroyable élégance. Elle est osseuse à la manière des aristocrates, un rien l’habille. Lorsqu’elle se promène dans les rues de la capitale, les gens s’arrêtent et la regardent la passer. Les enfants tendent les bras pour toucher l’or de ses cheveux. Ils s’agglutinent autour d’elle et j’ai envie de les mordre pour les tenir à distance. J’ai peur qu’elle se trompe d’enfant, qu’elle en prenne une au hasard d’une boucle brune qui aurait le privilège de humer le parfum de sa peau. Elle est l’incarnation du fantasme d’un peuple de noirauds. Blonde aux yeux clairs. Blonde au sourire poli, avec une distance. On croit que la distance c’est l’écueil de la langue. Elle ne dément pas mais la distance est ailleurs, elle se situe au point de départ du désenchantement. De ce qu’il lui a raconté, de que ce qu’elle a imaginé, de ce qui l’attendait. »

Le père, ce pourrait être un personnage à la « Jean Rochefort », se laisse engloutir par le chagrin, calfeutré dans sa chambre, errant sans but dans son peignoir de bain, une éternelle cigarette à la main.
« Il s’était transformé, bien malgré lui, en héros du désespoir. »
Tout en bas, il y a la grand-mère, une femme imposante et obèse, allongée de jour comme de nuit sur son lit, grignotant des bonbons à n’en plus finir. Elle fut une femme magnifique et libre, la guerre l’a privée de tout. Elle attend la fin de quelque chose.
Les tantes et l’oncle aimeraient bien réduire la jeune fille au silence, au respect des coutumes. Sans succès. Il y a des oiseaux que l’on en peut enfermer ou empêcher de chanter.
Alors elle court, tout le temps, toujours, et un matin croise un homme dans l’église en ruine. Il est, lui dit-il, reporter de guerre et français. Immédiatement elle tombe sous son emprise, parce qu’il est français comme sa mère, qu’il incarne le danger, l’inconnu, la fin de l’enfance, et que finalement, lui n’hésite pas à la prendre dans ses bras.
« Quelquefois je m’endors dans ses bras, dans son odeur. Il sent bon la sueur et la cigarette, il sent le parfum de l’Occident. Si je me réveille dans cette odeur, je le désire immédiatement. »
Et puis vient la question de l’amant, celle qu’elle attend sans oser l’entendre encore…
Celle qui explosera comme une bombe, elle le sait déjà. Celle qui mêle l’amour et la guerre et lui donne une étrange et discordante dimension.
« Une autre question me hante, la principale. Plus importante que la guerre. (…) Elle revient sans cesse. Elle est liée à l’amant. C’est lui l’initiateur. Il a dit des mots et ces mots ont roulé dans ma tête jusqu’à former une interrogation. Je ne veux pas lui poser la question. Il l’attend. J’ai quinze ans, je ne comprends pas grand-chose à l’amour mais cette question, je sais qu’il l’attend. La réponse sera démesurée. J’ai cette intuition. De l’extérieur, cela ressemblera à une phrase jetée avec négligence, mais moi, de l’intérieur, j’aurai l’impression de recevoir des éclats d’obus dans le corps. »
Ce court roman, une centaine de pages tout au plus, se lit d’une traite. Pas une once de superflu, pas une page qui manque, tout y est, admirablement retranscrit d’une plume qui jamais ne vacille. La fin de l’enfance, de l’innocence, le bruit de la guerre et du chaos, les existences chavirées et la découverte de l’amour, à quinze ans, dans ce qu’il a de plus violent.

« La main de Dieu » a obtenu le Prix Landerneau.

Extrait :
« Ce jour-là, je suis coiffée à la Jean Seberg. Longtemps je crois que c’est un homme parce que j’ai les cheveux réellement courts. Je ne pose pas de questions malgré ce scandale de plus dans la famille, ces cheveux de fille coupés pour composer l’allure d’un garçon alors que les filles de ma classe ont des nattes de princesses orientales. De longues nattes jusqu’aux reins, lourdes et soyeuses, que les élèves s’amusent à tirer. J’ai les cheveux courts d’une belle américaine que je n’ai jamais vue, mais ce n’est pas une coquetterie d’actrice. Une manière de faire propre à ma mère et cela m’enchante, déjà à cet âge, d’être en dehors. Après son départ, je me laisserai pousser les cheveux. Drus et désordonnés, en bataille comme l’intérieur de moi. Je laisserai pousser en mesurant son absence, centimètre après centimètre, mois après mois, puis je finirai pas couper. Peut-être à l’instant où Jean Seberg monte dans sa Renault blanche pour y mourir, j’ai dit « coupez » pour ne plus avoir à espérer. »

Les billets de Caroline, Amanda, Stéphanie, Cathulu, Fashion, Alice... J'espère ne pas en oublier !


3 commentaires:

Anne a dit…

Comme c'est ce roman qui fut primé, je choisis de le lire en dernier.

Malice a dit…

Et bien si tu as oublié mon billet Lily !!! Il est ici !
http://livresdemalice.blogspot.com/2008/07/yasmine-char-la-main-de-dieu.html
Et comme toi un coup de cœur pour ce livre.

lily a dit…

J'ai choisi de faire comme toi Anne, c'est le dernier de la liste :)
Alice, je viens juste de m'en rendre compte ! je corrige mon oubli aussitôt.