11 juillet 2008

Le jour où Albert Einstein s'est échappé @ Joseph Bialot

Bastien Lesquettes, l’"Albert Einstein" de la maison de retraite des Cannabis, en a assez. Voilà trois ans qu’il moisit parmi les vieux, abandonné pour trois mois par ses enfants, jamais venus le rechercher, trop contents de s’en être débarrassés. Pas trop tôt, devaient-ils penser...
« Je veux m’en aller… », ne cesse-t-il de se répéter sans jamais franchir le cap, jusqu’au jour où, prenant le mors aux dents, il se déclare à lui-même, « je m’en vais. ». Et d’une pierre d’un coup, sans crier gare, l’air de rien, les mains dans les poches, presque en sifflotant, il s’en va, le bonhomme, droit comme un I, sa liberté et son intégrité d’homme recouvrées.
Tout au bout du voyage, il y a Paula. Paula qu’il n’a pas revue depuis des années mais qu’il a toujours aimée, viscéralement, physiquement, amoureusement. Il part la rejoindre.
Sur son chemin de fuite, il rencontre un chauffeur de taxi, Laurent. L’homme au début méfiant, n’en finit plus de l’écouter, happé par l’histoire du vieil homme, il le laisse parler, le laisse souffler pour le relancer encore et encore sur le chemin de ses souvenirs, de son passé.
« Appuyé au zinc, je fais face à la rue. Un coin de Saint Ouen près des Puces. Laurent ne pose aucune question. Il attend que je continue ma vidange, que je balance les mille tonnes que je traîne avec moi, l’immense baluchon qui m’a poussé à tracer la route aujourd’hui. »
Retrouver Paula, c’est remonter à la source de son histoire, aux origine de sa vie d’homme, à la seconde guerre mondiale. Les souvenirs et les images se pressent, violentes, dures, cruelles. Il y a Léa, assassinée par les nazis alors même qu’elle mettait au monde leur fils ; Michel, son meilleur ami, son mieux que frère, entré avec lui en résistance. Les camps pour certains, l’évasion pour lui. Paula retrouvée, perdue… Son mariage de « raison », ses enfants qui n’y entendent rien.
Ceux qui ont traversé l’indicible horreur et perdu en même temps que leurs amis, jusqu'à leur âme, resteront à jamais seuls, éloignés des autres, les vivants aveuglés d’illusions.
Ce qu’ils ont vécu, Léa, Michel, Paula, lui et tous les autres, personne ne pourra le comprendre, à peine vaguement se le figurer, sans jamais en ressentir la terrible réalité.

Voilà un roman magnifique, bouleversant, dérangeant.
J’avoue avoir été un peu agacée au tout début du récit, par le personnage d’Einstein que je trouvais par trop amer et violent. Rien ni personne ne semblaient avoir grâce à ses yeux. Vociférant à qui mieux mieux, il vomit le monde et les hommes qui l’entourent avec une hargne incroyable. Mais les pages défilent, le personnage prend de l’ampleur, et curieusement au contact de Laurent s’humanise, s’adoucit sans que paradoxalement son discours en soit affaibli. Bien au contraire…
Bastien n’est pas aigri, juste blessé profondément, jusqu’au plus intime de lui-même, bardé de cicatrices épaisses (on ne pleure pas une cicatrice, elle fait mal en silence) qu’il camoufle au mieux, pour rester debout.
Bastien est un homme fier, un homme d’exception, un survivant et en réalité il n’y a pas de place dans le monde ordinaire -, y-en-a-t-il eu jamais ? – pour lui…
Une très belle histoire d’amour, d’amitié et de liberté.

Extraits
(la lettre de Michel)
« La lettre de Michel, posée sur la table. J’ai lentement déchiré l’enveloppe et déplié le papier qu’elle contenait. Pour moi, c’était un testament mais un testament unique. La feuille était blanche, vierge de tout signe, de toute phrase. Ce n’était que l’incroyable message venu de l’autre monde, un avertissement clair. Par l’absence de mots, Michel m’informait de son incapacité à me faire partager sa douleur. Je ne pouvais que constater le vide dans lequel il avait vécu mais restais dans l’impossibilité d’y pénétrer avec lui. Par les flots d’infos qui jaillissaient de chaque rapatrié, par les journalistes, par les bandes d’actualité dans les cinémas, il nous était enfin permis de voir et de savoir ce qui s’était passé à « Pitchipoï », mais pas de le ressentir. Aucun être normal n’avait accès à ce monde où tout ce qui définit l’humain, je dis bien tout, s’était brusquement inversé. »

Paula et Bastien
« Sortis physiquement intacts de la tuerie mais avec un vide qui nous unissait et nous séparait à la fois, nous savions, comme beaucoup d’autres, que ce n’était pas la mort de Dieu qui avait rendu tout possible mais la mort de l’humain. Nous vivions en fusion, essayant toujours d’être un. Mais on n’obtient pas un être valide en fusionnant deux invalides. »
Les billets de Anne, Papillon, Caroline.... (mais j'en oublie peut-être ?)



4 commentaires:

cathulu a dit…

Malgré ton billet et ceux des autres, je continue à bloquer sur ce texte .qui me résiste ,auquel je résiste?

Caro[line] a dit…

Ton billet est superbe ! Mais au contraire de toi, j'ai trouvé le narrateur trop amer tout le long du roman pour arriver à m'y attacher et à m'intéresser à l'histoire qu'il nous racontait...

Anne a dit…

Je n'ai pas réussi à m'attacher à ce personnage non plus. Dommage, parce que le sujet est bon.

lily a dit…

Comme vous toutes, j'ai été un peu désarçonnée au début, et puis peu à peu je suis totalement entrée dans le livre, le personnage prenant de l'épaisseur je l'ai trouvé au contraire d'une grande humanité, au plus proche de l'essentiel. J'en suis sortie abasourdie... Un choc !
Mais je comprends qu'on puisse être un peu réfractaire. En fait, ce livre doit faire partie de ceux qu'on aime ou déteste, pas de demi mesure à mon avis... A tenter donc au risque d'être excédé ou envoûté.