Un chapeau léopard @ Anne Serre
"Pendant vingt ans, quinze ans, et de plus en plus intensément avec le temps, le Narrateur eut l'œil fixé sur Fanny, son amie. Il la considéra mille fois de dos, de profil, de face avec douceur car Fanny redoutait un peu les regards dans les yeux. Il était sensible à son corps dur, ferme, et parfois à demi mort comme celui de L'Homme pétrifié. Dans ce corps, quelque chose était figé et ne circulait pas : le sang ? la lymphe ? C'était avec des mots, ses mots – pauvres choses – que le Narrateur tentait de redonner vie à ce corps, d'y faire circuler la vie bouillonnante, intrépide, qui se tenait ramassée en Fanny au creux de son ventre comme un poing serré, une pierre, un enfant mort, une pauvre bête empaillée." Fanny est une femme multiple, changeante, morcelée. En elle cohabitent une multitude de Fanny qui se succèdent invariablement, inopinément. Elle est une et puis une autre, heureuse, brillante, joueuse, triste, pensive, sévère et inatteignable. Elle porte en elle un poids indicible et incommunicable. D’après les psychiatres, elle serait sans doute « schizophrène », mais ce mot, elle comme le narrateur le refuse, l’ignore, « Vous contournez le mot ; elle le contourne aussi. Il est un rocher. ».
Le narrateur la suit et la connait depuis l’enfance. Entre eux deux, un lien étrange et indestructible, une amitié qui frôle l’amour sans jamais se l’avouer. Fanny n’est pas aimable, trop changeante, insupportable, mais elle n’en reste pas moins fascinante et profondément attachante jusque dans ses errements. Inoubliable, nécessaire et irremplaçable.
Quand le roman débute, sous la dictée du narrateur et l’impulsion de l’auteur, son double derrière le rideau, Fanny est déjà morte, elle avait à peine quarante trois ans. Morte de devoir sans cesse penser sa vie, comme si elle l’écrivait au fur et à mesure mais n’en dirigeait pas le cours.
Le narrateur s’interroge, depuis sa jeunesse, il ne fait que ça, lire, apprendre et s’interroger encore. Ecrire des histoires sous l’impulsion de l’auteur. N’est-il pas lui aussi un peu fou ?
Mais qu’est-ce que la folie ?
« Seul le mot fou est inabordable. », tant il draine derrière lui des images stéréotypées qui en masquent le sens véritable.
Fanny est morte d’avoir trop pensé sa vie, d’avoir traîné derrière elle une cohorte de fantômes, le poids du passé.
« Comme j’aimerais être bête ! » dit-elle parfois. Autrement dit : ne pas penser. Ne pas être obligé de penser sans cesse. Car en effet c’est très fatigant et préoccupant de devoir tout examiner à chaque moment à la loupe, de ne pouvoir aller librement ici et là, la tête ailleurs, le nez au vent. Mais dans le cas de certains, la survie – ou du moins le croient-ils – dépend de cette réflexion incessante, appliquée à tout, tout le temps. »
Et Fanny, le sait bien, comme le narrateur inextricablement et éternellement lié à elle, même après sa mort, la vie le jeune femme est par essence le matériau même du travail de l’écrivain.
« Car au fond, c’était le même travail qu’écrire. ».
Et sonder la folie de Fanny, c’est s’engager un peu plus avant dans le mystère étonnant de l’acte d’écrire, de narrer des histoires.
« Pareil au profus matériau de la vie auquel un texte donne une forme et un sens, le chaos et le mystère des émotions de Fanny demandaient à être travaillées. Elle était l’exemple vivant de ce à quoi un Narrateur doit s’affronter chaque jour à chaque heure. Elle était un livre avant le livre. ».
Le narrateur la suit et la connait depuis l’enfance. Entre eux deux, un lien étrange et indestructible, une amitié qui frôle l’amour sans jamais se l’avouer. Fanny n’est pas aimable, trop changeante, insupportable, mais elle n’en reste pas moins fascinante et profondément attachante jusque dans ses errements. Inoubliable, nécessaire et irremplaçable.
Quand le roman débute, sous la dictée du narrateur et l’impulsion de l’auteur, son double derrière le rideau, Fanny est déjà morte, elle avait à peine quarante trois ans. Morte de devoir sans cesse penser sa vie, comme si elle l’écrivait au fur et à mesure mais n’en dirigeait pas le cours.
Le narrateur s’interroge, depuis sa jeunesse, il ne fait que ça, lire, apprendre et s’interroger encore. Ecrire des histoires sous l’impulsion de l’auteur. N’est-il pas lui aussi un peu fou ?
Mais qu’est-ce que la folie ?
« Seul le mot fou est inabordable. », tant il draine derrière lui des images stéréotypées qui en masquent le sens véritable.
Fanny est morte d’avoir trop pensé sa vie, d’avoir traîné derrière elle une cohorte de fantômes, le poids du passé.
« Comme j’aimerais être bête ! » dit-elle parfois. Autrement dit : ne pas penser. Ne pas être obligé de penser sans cesse. Car en effet c’est très fatigant et préoccupant de devoir tout examiner à chaque moment à la loupe, de ne pouvoir aller librement ici et là, la tête ailleurs, le nez au vent. Mais dans le cas de certains, la survie – ou du moins le croient-ils – dépend de cette réflexion incessante, appliquée à tout, tout le temps. »
Et Fanny, le sait bien, comme le narrateur inextricablement et éternellement lié à elle, même après sa mort, la vie le jeune femme est par essence le matériau même du travail de l’écrivain.
« Car au fond, c’était le même travail qu’écrire. ».
Et sonder la folie de Fanny, c’est s’engager un peu plus avant dans le mystère étonnant de l’acte d’écrire, de narrer des histoires.
« Pareil au profus matériau de la vie auquel un texte donne une forme et un sens, le chaos et le mystère des émotions de Fanny demandaient à être travaillées. Elle était l’exemple vivant de ce à quoi un Narrateur doit s’affronter chaque jour à chaque heure. Elle était un livre avant le livre. ».
Anne Serre signe ici un livre magnifique, exigent, et très intrigant.
A la vérité, il demande à être lu et relu pour en percevoir toute la profondeur, tant il aborde avec sensibilité et délicatesse, les thèmes de la folie certes, mais aussi l’écriture, la relation subtile et étonnante qui s’établit entre l’auteur et son narrateur, relation schizophrène, double, une mise en abyme tout à fait enrichissante.
Pas de doute, ce livre exige certainement la lecture d’un des précédents romans d’Anne Serre, « Le narrateur » paru au Mercure de France en 2005.
« On ne sait jamais qui sont et de quoi sont capables les êtres que l’on aime. »
A la vérité, il demande à être lu et relu pour en percevoir toute la profondeur, tant il aborde avec sensibilité et délicatesse, les thèmes de la folie certes, mais aussi l’écriture, la relation subtile et étonnante qui s’établit entre l’auteur et son narrateur, relation schizophrène, double, une mise en abyme tout à fait enrichissante.
Pas de doute, ce livre exige certainement la lecture d’un des précédents romans d’Anne Serre, « Le narrateur » paru au Mercure de France en 2005.
« On ne sait jamais qui sont et de quoi sont capables les êtres que l’on aime. »


2 commentaires:
Je suis très attirée par ce que tu dis de ce livre, et si bien...J'ai déjà lu beaucoup de belles choses recommandées par toi, je note donc !! Bon lundi férié lily !
Merci Antigone :)
Ce livre fut vraiment une belle dévouverte, j'ai commandé "Le Narrateur". A venir donc...
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