18 juillet 2008

Wisconsin @ Mary Relindes Ellis

Voilà un roman surprenant, violent, enivrant, animé d’un souffle rare. Un de ceux que vous gardez bien au chaud dans un coin de votre cœur au cas où l’envie ou la capacité de lire disparaitrait.
Il est triste certes, mais surtout tellement juste, on le sent, on le devine, aucune tricherie. D’ailleurs, c’est tout simple, j’ai tour à tour été ce garçon de huit ans, effondré devant la tortue à la gueule explosée, victime de la barbarie adolescente de son grand-frère et de son ami. Pensez-donc, quel garçon n’a pas mis un jour un pétard dans la gueule d’un crapaud, juste pour voir. Billy, du haut de ses huit ans, perçoit avec acuité l’horreur de la situation, l’injustice effarante. Il souffre, là debout, les bras ballants, maugrée puis se révolte quitte à se faire pendre par les pieds du haut du pont, comme la dernière fois…
Billy qui aime son frère James de dix ans son aîné pourtant plus que tout au monde, tout autant que sa mère, un peu folle disent les voisins. James, le héros, un garçon pas méchant en fait, juste violent de temps à autres comme pour faire écho au père, monstrueux dans son alcoolisme, son incapacité à faire quoi que ce soit de ses dix doigts, sauf de semer la désolation, la mort. James, celui qui s’était juré de les protéger. Celui qui par le suite ne cessera de hanter la crête, avant de trouver refuge auprès des siens.
« Ainsi je ne serai plus jamais séparé d’eux. »

A peine une centaine de pages plus loin, j’ai été cette mère adossée à l’évier de sa cuisine, devant les trois hommes attablés. Votre fils, Madame, a disparu au Vietnam.
Et elle imagine le regard de ces hommes sur elle, elle sait qu’elle sent l’eau de vaisselle et les relents de café, que ses bigoudis roses ont glissé. Qu’elle paraît folle, un peu, ses mèches brunes en désordre qui pendouillent. Elle a compris tout de suite, elle le leur dit. Elle sait que James ne reviendra pas. Elle les met à la porte, pour finir. Après, il faut annoncer la nouvelle à Billy, le bercer, le porter, frappé de tristesse jusqu’à son lit et attendre le retour du mari, ivre mort comme d’habitude.
La violence est la donne quotidienne de cette famille et n’eût été l’amour que porte la mère, Claire, à ses deux fils, il y a fort à parier qu’elle se serait tranché les veines un jour ou l’autre. Ses fils, mais aussi la terre, cette nature incroyablement présente qui l’entoure et dont elle mesure la puissance peu à peu, comme une révélation. Le souffle de cette terre, la pulsation de vie qui s’en exhale par ondes, semblable aux battements de son cœur.
Et puis, il y a ce couple de voisins, Ernie, l’inoubliable qui sait et connaît cette terre, sang mêlé, mi indien mi français. Rosemary sa femme, si belle mais qui n’a pas su, pas pu lui donner d’enfants. Et pourtant ces deux-là veillent tant qu’ils peuvent sur les garçons, un peu les leurs en fin de compte.
L’écriture de Mary Relindes Ellis excelle à dépeindre les paysages de ce Wisconsin qu’elle habite et connaît si bien. Il vibre sous ses mots, on le touche, on l’entend, pour un peu, il serait là sous nos pieds. Il y a quelque chose de mystique dans cette contrée où les morts apparaissent comme pour signaler leur disparition à tout jamais, où les renards et les oiseaux annoncent plus sûrement qu’ailleurs un malheur imminent, où la biche et son petit sauvent Claire et Billy de l’innommable. La terre ne saurait mentir.

Pat Conroy, l’auteur du fantastique « Prince des marées »* écrit à son sujet :
« Wisconsin est un roman fort et audacieux qui cherche un difficile équilibre entre la violence et le pardon. Ellis parle d’une famille à laquelle on ne voudrait surtout pas appartenir mais qui n’en est pas moins inoubliable. Singulier et bouleversant. »
Et comme il a raison…
Tamara et Fashion ont beaucoup aimé, leurs billets témoignent de l’enthousiasme qui happe le lecteur à la lecture de cette fresque.
Ah, oui, il faut le lire, quitte à en avoir le cœur écrabouillé.
« Le prince des marées » fut mon coup de cœur de l’été 2OO6, « Wisconsin » est sans conteste celui de cet été.
* Surtout lisez le billet de Cuné, je n'ai pas su en parler après elle :) ou si mal.... (et celui de Plume salée aussi, bien sur :)))

11 commentaires:

Anne a dit…

Je l'avais noté effectivement après le billet de Tamara...

Clarabel a dit…

Il est glissé dans mes bagages, j'espère trouver le temps pour enfin le lire !

Il sort en poche courant octobre, chez 10-18. :)

Plume salée a dit…

Wisconsin est un premier roman. Je l'ai lu l'été dernier (donc au milieu de l'écriture de mon premier à moi) et j'ai été totalement déstabilisée. Parce que j'ai adoré ce roman, je me disais sans cesse : tu n'y arriveras jamais… c'est si bien… cela ne vaut pas la peine de continuer (à écrire). J'ai dû attendre longtemps avant de reprendre la plume. Il est très dur de lire des livres qui nous parlent quand on écrit.

Oui, tout à fait d'accord avec toi Lily. Ce livre est un petit Prince des Marées. Du pur bonheur.

Merci d'en parler/

InColdBlog a dit…

J'ai hâte de le découvrir (mais jusqu'à présent je n'ai pas réussi à le trouver à un prix raisonnable).

lily a dit…

Anne, Clarabel et ICB, vraiment, mais alors vraiment, vous ne le regretterez pas !!
Karine, ah heureusement que la beauté de cette lecture ne t'a pas paralysée, car Ker Violette (et les galettes :) sont de petites merveilles dont j'aurais bien eu du mal à me passer ! quand je repense à Ker Violette, j'en ai encore des frissons, un très beau moment de lecture, très sincérement !

kesalul a dit…

après avoir lu "le prince des marées", celui-ci a l'air de dégager le même type d'ambience. Ca me plaît bien

Annie a dit…

Ton commentaire me donne très envie! Je le note immédiatement parmi mes prochaines lectures...quand au "Prince des marées" et ses plus de 1000 pages,je vais attendre d'avoir un peu de temps pour être tout entière à lui.
Merci pour toutes ces références, Lily!

Karine a dit…

Sans vos billets positifs, jamais ô grand jamais je n'aurais même pensé à lire ce livre! Mais grâce à - ou à cause de - vous, il est maintenant sur ma liste!

lily a dit…

Kesalul, si tu as aimé "Le prince des marées", c'est oui sans hésiter !!
Annie, Le prince des marées est certes long, mais je m'en suis féliciter tout en le lisant tant je n'avais pas envie qu'il finisse trop vite... J'ai été chamboulée par ce livre. Wisconsin est plus court et tout aussi poignant. un livre qui vous marque, c'est évident. (une petite boute de mouchoirs à proximité ne m'a pas été inutile et pourtant, je n'ai vraiment pas pour habitude de pleurer en lisant !!!
Karine, je crois qu'il est ou va sortir en poche très bientôt..

cledet a dit…

Je suis un passionné de litterature d'action et d'intrigues à rebondissements (polar, espionnage, historique...)ou plus classique et enfin la littérature engagée.

Les romans bio ou autobiographiq, ne me disent habituellement rien qui vaille et quand ma société littéraire m'a offert ce livre en compagnie de ma commande de printemps pour me remercier de ma fidélité, je me suis dit: "S'ils me l'offrent c'est bien parce que personne n'en veut et ainsi ils me fidélisent sans perdre" et j'étais assez furax!


Il est resté un mois sur mon chevet et lorsque j'ai épuisé tout mon stock d'Agatha Christie et autres livres, je me suis enfin décidé à l'ouvrir il y a 2 jours. Très vite je me suis retrouvé accroché par ce petit garçon qui subissait de plein fouet les affres d'un père saoulard et d'un frère incapable de lui témoigner ouvertement son amour. Il me faisait aussi penser à moi avec son amour pour la nature et des êtres qui souffrent.

Pour la première fois de ma vie, des larmes ont coulé de mes yeux à la lecture d'un livre et c'était à la page 105 et j'étais dans le bus qui me ramenait chez moi après une rude journée. En effet, durant les deux jours qu'a duré la lecture du livre, je le lisais pendant les 30 minutes de trajet que j'effectuais dans chaque sens.

Au moment où le grand frère apprenait à exprimer ses sentiments et son soutien à son frère et à sa mère, il leur était arraché; le seul qui pouvait les protéger du père.

Lorsque je commençais à regretter de m'être laissé apitoyer par qq1 qui ne valait pas mieux que son père qd il a sombré par l'alcool, une autre révélation est sortie du roman et là ce n'étaient plus qq larmes mais tout un torrent qui coulait de mes yeux! En effet, la cruauté du père prennait une autre dimension et je comprenais maintenant le comportement de cet enfant marqué à vie tant physiquement que psychologiquement par son père.


Le plus grand mérite de ce roman réside surtout dans le fait que l'auteur n'a pas voulu faire plus qu'il n'en fallait, dépeignant des réalités simples et des personnages humains, permettant ainsi au lecteur de facilement entrer dans la peau des personnages, de les comprendre et de partager leur chagrin. Moi même, à la place de Ernie je n'aurais pas seulement attaqué la pierre tombale, j'aurais assurément fait plus.


Au final, c'est une oeuvre qu'il me fallait lire, et je ne puis qu'exprimer mes félicitations et ma gratitude à Mary Ellis.

lily a dit…

Merci Cledet pour ce très beau commentaire. Je ne m'attendais pas non plus à être touchée à ce point par ce livre.
Au fait, avez-vous lu "Le prince des marées" de Pat Conroy ?