L'un pour l'autre @ Nathalie Rheims
Dix ans après la mort de son frère Louis, Nathalie Rheims, fortement éprouvée par l’absence du jeune homme qu’elle a certainement le plus aimé au monde (« deux âmes jumelles en seule et même chair ») , entame un travail d’écriture sur un autre disparu, admiré et aimé d’elle sans pourtant jamais l’avoir autrement rencontré que sur l’écran blanc d’une salle de cinéma ; Charles Denner.En rentrant un jour d’Amiens avec Alfred, le frère de Charles, l’image de Louis lui apparaît tout à coup, comme une fulgurance. Ce livre sera tout autant le sien que celui de Denner, les deux images, les deux quêtes se mêlent inéluctablement.
« L’un pour l’autre », liés inextricablement, par-delà l’absence.
En recherchant Charles et Louis, elle disparaît à son tour, semble fuir le monde des vivants pour rejoindre celui des morts… L’idée est séduisante, elle lui plaît, elle s’y engouffre.
« Je hais cette illusion fatale de la proximité, ce piège destructeur de la présence du corps de l’autre. Paraître c’est la mort. Avec vous, maintenant, je disparais, donc je suis vivante. »
Le vous qui s’adresse directement au comédien pourrait tout aussi bien s’adresser au
x deux hommes, vous, lui et lui, l’un et l’autre.« C’est une mort pour une autre, un deuil pour un autre. Un jeu de miroirs infini. L’un a sa place à côté de l’autre.* » (*extrait de Interview de Fabrice Gaignault paru dans Elle, septembre 1999)
Et si le doute affleure par moments :
« Plus j’avance dans cet entretien désespéré que je tente de nouer avec l’absence, plus je ressens dans ma chair la douleur qu’elle ne soit qu’absence. ».
La certitude est là, prégnante, que les êtres chers sont là, à portée de main, ou plutôt de « voix », que le dialogue peut continuer à condition toutefois d’accepter de les suivre dans leur étrange voyage, tout en surpassant le manque, l’absence physique, incontournable. Vous êtes EN moi, pourrait-elle leur dire à tous les deux…
« Tout au long de l’expérience je me serai laissée guider par vous. En moi. Car, c’est en moi seule, je le sais maintenant, que gît le secret de l’homme qui ne voulait pas de son portrait. »
Bouleversant, sincère et si juste…
Extrait, premières pages.
« Le début de notre histoire est venue lentement ; L’envie de vous rechercher est arrivée malgré moi. Un deuil, une déchirure profonde, une fêlure, juste une envie de mourir pour ne pas trahir le jeune homme que j’ai passionnément aimé, Louis, mon frère. Des années de bonheur, de secrets partagés, de rires quotidiens. Trente-trois années passées à nous promettre, à nous jurer, en nos jardins secrets faits de mille arbres derrière lesquels nous nous cachions pour mieux échapper aux autres, à la réalité qui nous a finalement attrapés, saisis, torturés, nous séparant à tout jamais. J’ai sombré dans la réclusion de dix ans qui fut la mienne. Tous les jours, je te cherchais, tous les jours tu avais disparu. Pas une porte ne s’est ouverte depuis sans que j’imagine que tu étais derrière. Cent fois le téléphone, ce n’était jamais toi. Je t’ai attendu, sur des bancs et des trottoirs, fidèle à des rendez-vous où tu ne venais plus. L’enfance nous avait unis, la mort te prenait, me laissant là une illusion, un mirage.
Je t’ai accompagné du soleil à la terre et c’est en ce lieu, depuis da profondeur, que ce désir s’est imposé : aller à la rencontre d’un être de secret et de silence, enseveli dans les mémoires. Aller à rebours. Pouvoir le prendre dans mes bras, le ramener vers la lumière. J’ai cherché parmi les personnes disparues celle qui pourrait, dans mon cœur, faire avec moi cet étrange voyage. Charles Denner, j’ai pensé à vous. Je vous avais vu au cinéma, vingt ans plus tôt, dans le rôle du peintre Fergus de La mariée était en noir ; je ne vous ai jamais rencontré, pressentant confusément qu’un jour l’aventure de la folie nous réunirait. »
Charles Denner dans « La vie à l’envers » d’Alain Jessua 1964


5 commentaires:
Tiens c'était cet ouvrage de Nathalie Rheims que j'avais envie de lire avant de me retrouver empêtrée sur "le chemin des sortilèges". Je tenterai peut-être un jour!
Hello Fashion, celui-ci devrait te toucher, je pense, vraiment...
Dans la revue de presse que j'ai pu rapidement feuilleter à son sujet, François Nourissier le compare assez justement au "Temps d'un soupir" d'Anne Philippe, livre qui m'avait beaucoup marqué également.
Pour moi ce livre fut un coup de cœur , un effet de surprise à laquelle je ne m'attendais pas du tout. Mon billet est ici :
http://livresdemalice.blogspot.com/2006/09/nathalie-rheims.html
Je l'ai souligné sur mon billet " le chemin des sortilèges". C'est un livre touchant sur le deuil à l'inverse de la Fausse veuve. Beaucoup de pudeur chez Nathalie Rheims. Si tu arrive à avoir la mains dessus je te conseille la biographie de Claude Berri, une surprise intéressante, voir là http://livresdemalice.blogspot.com/2008/10/nathalie-rheims-le-chemin-des-sortilges.html
moi je m'ennuie ferme... Lu à 50% et j'ai hâte de le terminer, de faire ma chronique et de passer à autre chose.
Alice, je rajoute ton lien ( avec un peu de retard - toujours les mêmes raisons ;(
je vais aller voir ton billet sur la bio de Berri également... Merci !
C'est vrai Cécile ?? oh tu m'étonnes, j'attends ton billet :)
Enregistrer un commentaire