20 janvier 2009

Plus tard tu comprendras @ Jérôme Clément

J'ai lu ce livre à sa sortie, il y a près de quatre ans je crois... C'est un de ces livres qu'on n'oublie pas, qui vous marque, vous touche et vous habite. Jérôme Clément y parle de sa mère et son histoire, celle qu'il découvre peu à peu, à travers les archives familiales. Un lien fort et aimant les unissait tous les deux, et pourtant, jamais elle ne lui a parlé de ce qui est arrivé à ses parents pendant la guerre. Arrêtés par les allemands au printemps 1944, ils ne sont plus jamais revenus. Ensuite, le silence s'est refermé sur eux pendant de longues années. Pourquoi ce silence obstiné, pourquoi avoir accepté tant de choses de sa belle-famille (catholique, elle...). Pour vivre, sûrement, tout simplement...
"Réparer, comment réparer l'irréparable ?
Ma mère décide d'enfouir son passé dans les placards. A-t-elle le choix ? Comme tous les juifs, en 1945, elle veut se fondre dans la masse de ceux qui ont souffert de la guerre, résistants, communistes, tous français et déportés, quelle qu'en soit la cause. Des Français comme les autres, victimes de la barbarie nazie, c'est la volonté des gouvernements, gaullistes, communistes, socialistes, mais surtout et aussi des Juifs, qui en ont assez d'être "des spécifiques". S'intégrer, encore plus, s'intégrer surtout pour que cela ne recommence pas."


Ce soir, j'ai vu sur France 2, le film d'Amos Gitaï, tiré du roman de Jérôme Clément (scénario coécrit par l'auteur et Dan Franck). Jeanne Moreau y interprète avec talent (qui aurait pu en douter un seul instant...) la mère, Hippolyte Girardot, le fils, Dominique Blanc, la sœur, Emmanuelle Devos, la femme de l'auteur... A noter, quelques apparitions de Serge Moati en voisin, et ami de la famille et successeur à la pharmacie familiale…

Le film est très beau. La caméra y fixe les lieux autant que les personnes, comme si elle suivait leurs regards, chargés d’émotions, troublés parfois. Il faut dire que les lieux et les choses sont importants ici, primordiaux même. Si la vieille dame parle peu de ce qui l’habite et la touche au plus profond d’elle-même, les choses sont là pour le dire, d’une certaine façon, à sa place.. Il suffit parfois d'un regard, d'une toute petite chose en apparence anodine, et tout est dit.
"Amos voulait l'os du livre, pas la chair" écrit Jérôme Clément dans "Maintenant je sais" * (Texte publié récemment à la suite du roman, par les Editions Grasset). Ce qui loin d'être une critique est une simple constatation. Les deux œuvres sont jumelles mais ne se ressemblent pas, tout à fait. Manquent au film toutes les anecdotes d’un fils sur sa mère, toutes les petites choses qui les unissaient, quasi silencieusement, dans la vie.
Je resterai attachée au film pour l'interprétation de Jeanne Moreau et toute l'émotion qui se dégage des plans séquences d'Amos Gitaï, mais je garde le livre bien précieusement dans un coin de ma mémoire...

Extrait :
« Je vois des lapins partout… Non, non. Je ne rêve pas, je ne suis pas fou. D’abord, sur le secrétaire de ma mère, il y en a un, planté là avec détermination, juste devant, à côté du calendrier en cuir et du gobelet en émail de Chine dans lequel elle mettait ses stylos. Il m’a toujours intrigué, ce lapin en métal argenté, lourd. Enfant, je me mettais sur la pointe des pieds pour l’attraper par ses oreilles dressées. Aujourd’hui, avec ses quinze centimètres, il me paraît modeste. Et pourtant, assis sur son derrière, toujours à la même place, le lapin paraît défier l’éternité. Comme cet autre, son frère jumeau, posé sur un rayonnage de la bibliothèque, devant les livres, et dont le socle indique qu’il servait de bouchon de radiateur à une grosse voiture. Catherine et moi, nous en avons gardé chacun un. Il y en a d’autres, en marbre de couleur, allongés sur leurs pattes de devant, en bois, dans la même position, en ivoire. Cet appartement est rempli de lapins.

Mon grand-père était fourreur. L’animal fétiche de la profession était le lapin, dont on faisait des cols de veste, des tours de cou, des manteaux, des doublures de pelisse. L’avant-guerre était grande consommatrice de lapins. Parfois on les teignait. C’était devenu un commerce. Georges Gornick en vivait. Sur une carte de 1919, est écrit : « commerçant de lapins teintées
».
* citation extraite du Télérama de cette semaine, je n'ai pas encore lu ce texte, mais je vais me procurer cette nouvelle édition très rapidement...


7 commentaires:

saxaoul a dit…

Tu me ferais presque regretter de ne pas avoir vu le film mais il me reste le livre !

Vanessa a dit…

J'ai vu le film hier... très, très touchée par l'importance du décor, par l'importance (cette fois-ci) de la valeur sonnante et trébuchante des objets, par le non-silence des murs et des pièces, par la richesse d'une vie seulement en transparence. J'ai aimé l'interprétation de Mmes MOREAU, DEVOS, BLANC et de Mr GIRARDOT...
Et puis ce silence d'une mère pour survivre, pour ne pas faire souffrir, encore et encore...
mais il me manquait quelque chose... peut-être ces lapins et les anecdotes dont tu parles... le livre est à lire donc!

Rémi a dit…

c'est un très beau film ! merci d'en parler, cela me fait un parfait complément de ce que j'ai pu lire ici, http://www.laboiteasorties.com/2009/01/cinema-plus-tard-tu-comprendras-de-amos-gitai/

Annie a dit…

Hélas,je n'ai pas vu le film mais il doit bien exister en DVD...en revanche, comme toi, j'ai lu le livre à sa sortie...est ce bien celui où il retourne voir la maison de ses parents à Enghien Les Bains?

sandra a dit…

Très envie de me plonger dans le livre après ce très beau film, tout en pudeur, en silence...

sylvie a dit…

je note! le livre et le film...

Vanessa a dit…

Je viens enfin d'en parler, avec tout ce retard après la lecture, le billet est "décousu" mais bon j'ai une trace....