La double vie d'Anna Song @ Minh Tran Huy
L'idéal serait d'aborder cette histoire, en n'en connaissant que le titre, ou presque, afin de se laisser prendre à cet incessant jeu de miroirs et de reflets, se laisser tromper, flouer, comme tous les journalistes et mélomanes que Paul Desroches, le mari de la pianiste, mena d'illusions en illusions, jusqu'à ce ce que le scandale n'éclate et que l'ultime vérité, la plus belle, n'émerge enfin...
Anna Song et son double dans le miroir... Quand son nom arrive aux oreilles avisées des mélomanes, elle a déjà presque quitté ce monde, dévorée, lentement et sûrement par un cancer, mais à vrai dire, personne ne se souvient encore des quelques rares concerts qu'elle donna en public, peu de temps avant que la maladie ne se déclare. Non, ce sont juste des disques qui arrivent, tous accompagnés d'une petite carte de Paul Desroches à l'intention des critiques, "Dites-moi ce que vous en pensez". Le résultat ne se fait pas attendre, les interprétations d'Anna, qu'elles soient de Bach, Schubert, Debussy, ou Chopin, sont toutes d'une telle sensibilité et d'une telle richesse qu'elles entraînent inévitablement l'enthousiasme, l'admiration. Mais c'est trop tard pour Anna, bien trop tard...
Le livre se construit peu à peu, et très habilement, alors que l'histoire d'Anna et de Paul se détricote sous nos yeux, alternant les articles de presse, élogieux, enthousiastes, dubitatifs puis scandalisés, et les souvenirs de Paul Desroches, le mari d'Anna, son producteur aussi, après avoir été son meilleur ami d'enfance. D'un côté le "phénomène Anna Song" tel qu'il apparaît dans la presse, de l'autre, une histoire d'amitié et d'amour, magnifique, étonnante et bouleversante.
Paul vient de perdre ses parents, morts tous les deux dans un accident de voiture, quand il rencontre Anna, une petite voisine de sa grand-mère. Ils n'ont que huit ans tous les deux, mais partagent déjà l'essentiel, un sentiment de perte, d'inéluctable. Les parents d'Anna ont du quitter le Viêtnam, la fillette, née en France, n'a jamais connu son pays, mais tous les jours elle en rêve, et tous les jours elle se promet d'honorer son grand-père, qu'elle n'a pourtant pas connu, mort lui aussi, ce grand-père qui aimant tant le piano... La musique sera leur trait d'union, et la seule raison ou presque d'Anna de vivre...
Finalement le rêve d'Anna deviendra peu à peu celui de Paul, comme s'il tournait la page de son propre passé, évitait de penser à ses propres tourments pour rêver avec elle, s'échapper avec elle dans un pays rêvé, fantasmé, au son des notes de musique...
Mais le passé disparaît et les morts disparaissent de la terre, comme s'ils en étaient effacés. Il ne reste que des souvenirs de plus en plus pâles, puis plus rien... Quand la barrette disparaîtra des cheveux de sa grand-mère, du grand-père, il ne restera plus rien...
"Egaré quelque part dans les plis du temps, il avait été pour ainsi dire effacé du monde - avalé par le silence entourant tous ceux qui, comme lui, étaient morts sans que personne sache pourquoi. Ne demeurait pas une seule trace, pas le moindre témoignage du fait qu'il avait un jour été - à part la mémoire d'une vieille dame au chignon retenu par une barrette de jade."
Le passé s'efface progressivement pour basculer dans le néant, quand plus personne n'est encore en mesure de se souvenir, à moins que ... A moins que les notes de musique ne les transcendent, à moins que l'amour ne construise un mausolée à la grande absente pour lui offrir, d'une certaine façon une forme d'éternité.
Voilà une magnifique d'histoire d'amour et de folie mêlées. Peut-on vaincre le temps, ignorer ses outrages, surpasser la mort ? ... Paul y aurait presque réussi.
Une très belle histoire servie par une très jolie plume.
J'ai beaucoup aimé.
Editions Actes Sud - Août 2009
10 commentaires:
A ce qu'il paraît c'est un très beau roman, et tu en fais bien l'éloge dans ce billet...je l'avais mis dans ma liste à acheter...
Même pas besoin de l'acheter, il est à la bibli!J'avais lu son premier roman.
Enthousiasmée à l'idée de le lire.... merci de ce beau billet
Et la couverture est tellement belle qu'elle donne déja envie de le lire !
Ce livre a l'air très beau... tu donnes envie d'en savoir plus !
Tu parles très très bien de ce joli roman que j'ai vraiment bien aimé aussi !
Ah oui oui, je vous le recommande vivement et plutôt deux fois qu'une !
Cette histoire est inspirée d'une histoire vraie, assez récente, celle de la pianiste Joyce Hatto (décédée en 2006) mais ce roman dépasse de loin ce fait divers tout en se l'appropriant avec brio.
A lire et pourquoi pas à offrir :)
Je le note dans ma liste à lire...
J'avais beaucoup aimé son livre précédent et son écriture. Et puis la couverture est si belle, comment résister ?
Je ne sais plus si je t'ai déjà souhaité une bonne année ou pas ?! Alors dans le doute, bonne année pour toi et les tiens !
Quel beau billet pour ce merveilleux livre! J'ai patiemment attendu la sortie en poche et ne regrette pas de m'en être souvenu cette année : je l'ai beaucoup aimé moi aussi.
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