04 décembre 2009

L'Ordre des jours @ Gérald Tenenbaum

J'ai lu ce livre, une fois, deux fois et encore une fois... Incapable d'en parler ensuite, de rédiger ne serait-ce que quelques lignes ici, tant certaines choses, certains souvenirs qui n'étaient pourtant pas les miens venaient et accouraient en rangs serrés pour s'entremêler à cette lecture.
Finalement, je laisse mes doigts partir sur le clavier. Peut-être ne faut-il pas tenter de tout organiser, de tout synthétiser, les mots me viendront au fur et à mesure...

Mais tout d'abord le titre, simple et magnifique tout à la fois. "L'Ordre des jours", ces quelques mots, en apparence anodins - rappelant dans un premier mouvement le temps qui s'écoule, presque linéairement, de gauche à droite - résonnent tout au long de ce livre comme des échos, jamais perdus, toujours rebondissant, cruels, nécessaires.

L'Ordre des jours, jamais linéaire, bien au contraire... Le temps ne s'écoule plus de la même façon quand l'absence envahit tout et avec elle, l'attente, longue et blanche, et le secret opaque, l'impossibilité immédiate de "savoir". SAVOIR, peut-être pas pour comprendre, mais juste pour pouvoir continuer à vivre, malgré tout.
"Et à présent, le temps était à l'attente.
L'attente, c'est du silence, juste du silence, l'attente c'est une page blanche qu'on aurait pas eu le droit de remplir."
Hier restera aujourd'hui pour toujours, tant que...

Au tout début du livre, Solange est allongée, à demi consciente sur un lit d'hôpital, quelque part à Nancy. Nous sommes le 15 mai 1958, la radio murmure dans un coin, quelque part... Salan a définitivement coupé les ponts avec Paris.
Une guerre pour une autre, cette fois ailleurs, encore et toujours.
Les mots rebondissent, appellent d'autres mots, l'emportent ailleurs, des années en arrière, au temps où son père, Isy, était encore parmi eux, avant la rafle, l'arrestation, son départ sans retour.
Non, le temps n'a jamais été celui des pendules, depuis que celles-ci se sont arrêtées pour Solange.

Solange, Sarah, en fait, mais plus depuis le jour où la maîtresse en faisant l'appel, avait tout simplement dit, comme on énonce un théorème :
"- Aujourd'hui, on n'appelle plus une petite fille Sarah (...). Tu seras Solange, sage comme une image, sage comme un ange."
Mais Solange sera toujours Sarah, et en aucun cas, la petite fille sage et obéissante telle que l'aurait rêvée sa maîtresse d'école, et ce depuis qu’Isy a disparu.

L'Ordre des jours est le récit d'une quête et d'une enquête par-delà les années, et alors même que beaucoup ont "tourné la page" pour reconstruire, sagement et parce qu'il le « fallait » bien....
C'est aussi le récit sensible et sincère de l'attente, malgré tout, envers et contre tout. Parce qu'un être cher est parti, emmené au loin, et qu'il n'est jamais revenu.
Comment vivre avec une telle absence, comment supporter que les autres continuent malgré tout, les bras baissés, ou trop contents de la tranquillité retrouvée ?
" Il y a des gens qui n'attendaient que ça, le retour des beaux jours, juste ce retour-là, rien que ça, les beaux jours, des gens qui ont laissé s'égrener l'ordre des jours avec cette seule idée en tête, demain il fera jour, à chaque jour suffit sa peine, après la pluie, les beaux jours, après la nuit... le brouillard."

Des trains sont partis, des trains sont revenus... Mais pas Isy.
"Tant qu'il n'est pas rentré, qui peut prétendre qu'il ne rentrera pas ? Des trains qui n'arrivent pas à l'heure, il y en a toujours eu..."

Et puis un jour, Solange rencontre Simon, Simon, dont les parents ne sont jamais revenus, eux aussi. Simon qui partage, silencieusement sa peine. "ils s'approchent et s'accrochent."
Simon, l'homme doux, qui pourtant partira, pour prendre sa part, en Indochine...
Une guerre contre une autre, et peut-être, dans son esprit, guérir le mal par le mal, agir, comme s'il s'était agi du passé, de l'autre guerre. Les temps se mêlent, les conflits aussi...

Agir...
"Etre blessé dépouille du corps, être blessé sans combattre dépouille de l'âme."
Alors ils se battent tous les deux, chacun à leur façon, puis ensemble pour le meilleur et pour le pire, hélas.
Car l'histoire se répète, très ironiquement, et profondément, immensément cruelle.
Solange l'apprend, là-bas, en Israël, où elle s'est rendue pour rencontrer celui qui "sait".
"Isy est mort deux fois, coups redoublés du destin, nakam, nakam*, il faut le dire deux fois, ils ont frappé deux fois. Isy ici, Isy là-bas, tire, tire l'aiguille, ma fille, l'histoire ici ne finit pas, il n'y a que là-bas, nakam, nakam, qu'on peut écrire le dernier chapitre."
* "Vengeance, vengeance. Il faut le dire deux fois."

Agir et ECRIRE.
L'écriture, les mots. Les mots salvateurs, les mots qui libèrent.
Solange en a écrits, beaucoup, de ces poèmes qu'elle aurait aimé, peut-être, voir publiés un jour. D'ailleurs elle avait repéré un joli carnet qui aurait été parfait pour les y retranscrire. Un carnet "rouge sang", le rouge porte chance à qui le porte, enfin pas toujours...
Les mots, jusqu'au dénouement, plus souvent murmurés que calligraphiés, plus souvent pianotés, silencieusement, sur le bord de la table.
Puis les mots pour protéger, ensevelir enfin, recouvrir, comme une offrande à celui qui n'est plus, une sépulture à celui qui en fut privé.
Les mots pour transmettre, ensuite, dans le temps, à ceux qui viennent après, quand l'Ordre des jours aura été enfin restauré.

Un livre magnifique, tout pétri de mots qui rebondissent et prennent sens différemment à chacun de leurs rebonds.

Gérald Tenenbaum pose sur toutes ces années, ces jours emmêlés, un regard incisif, lumineux, clairvoyant, lucide et courageux... Sans concession, oui, et c'est bien.

Bouleversant et nécessaire.
Un beau coup de cœur.

"Et il y a quelque part un héros vivant, qui en sait peut-être assez pour déclouer la porte, ouvrir la fenêtre et laisser entrer l'air du temps."

Les avis de CathuluUn coin de Blog, Florinette, Papillon, Caroline, Biblioblog.... 

Editions Héloïse d'Ormesson - Septembre 2008

6 commentaires:

Hambreellie a dit…

Je ne connaissais pas du tout l'auteur et là FRANCHEMENT encore un magnifique billet, intéressant, donnant envie de lire ce livre, d'essayer au moins...

Cynthia a dit…

Quelle histoire intriguante et quelle magnifique couverture! (ah le rouge et moi^)
Je ne l'ai pas encore croisé en librairie mais si c'est le cas, je l'emmènerai certainement!

choco a dit…

et bien, quel magnifique billet ! On te sens vraiment conquise par ce livre ! Pour ma part, le sujet ne me tente pas mais je suis sure qu'il est bon :)

Karine:) a dit…

Ce billet est vraiment magnifique. J'ai le goût de lire ce livre depuis un certain temps.. mais merci de me le rappeler!

Gaëlle a dit…

C'est vrai qu'il est très beau ce billet. Il défend ce livre avec une profonde délicatesse et des mots toujours justes. Merci.

lily a dit…

Ah oui oui, lisez-le !!
Il faut le lire :)