10 décembre 2009

Manhattan @ Anne Révah

Tout commence par une douleur, "un mélange de brûlure et d'anesthésie", située sur la face interne de l'avant-bras.
" ça ressemblait à un plan de Manhattan, c'est ce que j'ai pensé alors que j'essayais de décrire la géographie de cette douleur étrange" au neurologue en blazer fatigué, calme, et sûr de lui, souriant, presque.
Mais quand il revient, bien plus tard avec les résultats de la radio, son aspect a changé, toujours le même blazer certes, mais son visage s'est crispé.
"Le plan de Manhattan sur mon avant -bras était le signe d'une guerre cérébrale peut-être déjà engagée, presque muette mais réelle, quelque chose de larvé, de torve."
Et c'est là que tout bascule... Une décision qui s'impose, d'elle-même, fulgurante. "j'allais partir", tout quitter.
Tout quitter, son mari, Victor, ses enfants, sa vie. Tout quitter quand elle le peut encore, quand les taches blanches de son cerveau sont encore endormies, tapies dans l'ombre. Avant la déchéance...
Alors elle part, parce que tout son "corps portait son départ."
Plus que de la maladie, ce texte est l'histoire d'une rupture totale, complète... Et plus que de mort et de séparation, il est ici question de retrouvailles, par-delà ou malgré le temps, avec soi-même. Mais des retrouvailles dures, âpres, profondément cruelles en même temps que salvatrices.
La narratrice porte en elle, depuis l'enfance, un secret, un poids insoutenable que durant toutes ces années elle s'est efforcée d'ensevelir, de masquer, aux yeux des autres autant qu'à elle-même.
Paradoxalement, c'est au moment même où elle touche de près sa propre finitude, que tout commence, comme si elle repartait de zéro, depuis le début.
Elle part, mais pour écrire, écrire ce texte, ou presque, celui que vous tenez entre vos mains et qu'elle destine à sa mère, ultime message, quasiment d'outre-tombe, d'une femme condamnée, mais en réalité morte bien avant, quand elle était encore petite fille.
Entre deux, et jusqu'à présent, enfin, jusqu'aux taches blanches, elle était... métallique. Une femme automate, contrôlée, fabriquée de toutes pièces, par elle-même. Comment se construire, quand le temps n'existe plus, mais a été renié, d'emblée, quand son enfance fut rejetée, foulée au pied, ignorée de tous et surtout de sa mère...
Le secret explose, crie vengeance sur ces pages. Elle transmet ce poids opaque des non-dits pour ne plus le porter, jamais.  Elle s'en délivre enfin pour atteindre, in extremis, une certaine forme de résilience.
Voilà un texte qui vous happe et prend aux tripes. Les mots se pressent, incisifs, durs et âpres, ils sauvent en même temps qu'ils entraînent dans leur chute.
A aucun moment  Anne Révah ne joue sur le pathos, son personnage d'une froideur métallique ne porte pas aux effusions. Le lecteur la suit, pas à pas, et comprend peu à peu, au fur et à mesure que l'ombre et le secret se dissipent, au fur et à mesure que la jeune femme touche au but.
Un premier roman percutant et très prometteur.

Les avis de Antigone, de Leiloona, de Karine, de Mots à mots, Sylire, de Laure et de Cathulu  ...
Et le coup de coeur de Jérôme Garcin.

Editions Arléa - Mai 2009

8 commentaires:

cathulu a dit…

J'attends déjà le second avec impatience !:)

mirontaine a dit…

Ce livre attire ma curiosité par le nombre de critiques positives qu'il suscite, néanmoins je diffère sa lecture pour le moment.

sylire a dit…

Très beau billet;
Comme Cathulu j'attends le second, le premier est si prometteur !

lily a dit…

Cathulu et Sylire tout comme vous, oui je lirai le suivant avec beaucoup de plaisir. Je ne serais pas étonnée qu'il nous surprenne encore !
Mirontaine, j'avoue qu'au départ j'ai eu qqs appréhensions... et puis je me suis laissée prendre !

Hambreellie a dit…

Je l'ai noté depuis que j'ai lu le billet de Sylire !!!!

Antigone a dit…

Et bien, quelle belle unanimité autour de ce livre !! ;o)

Choco a dit…

Que des avis enchantés sur ce titre qu'il faut absolument lire on dirait !

lily a dit…

Oui les avis sont unanimes, et à très juste titre !
Un auteur à suivre, c'est évident...