Il est tard, 3h15 du matin, il fait froid, très froid pour ce mois de mars 1964. Kitty n’a certainement qu’une envie s’engouffrer dans son petit immeuble du Queens à New York pour y rejoindre son amie, celle qui partage alors son existence, Mary Ann. Mais le tueur est là, aux aguets, il l’a bien repérée au volant de sa petite Fiat rouge. En un instant, il le sait, il va la tuer. Garant sa Corvair blanche un peu à la va-vite, il la suit ,un couteau de chasse à la main.
Le supplice de Kitty va durer plus d’une demi-heure, et pendant ce temps-là, bien au chaud dans leurs appartements, les voisins et témoins assisteront sans réagir à cet atroce calvaire. Tente-huit, pas moins, assisteront, apathiques à la mort lente, effrayante et douloureuse de la jeune femme sans jamais décrocher leur téléphone pour appeler la police qui pourtant patrouille pas très loin dans le coin, sans discontinuer.
Un seul coup de fil aurait sauvé la vie de Kitty….
Finalement la jeune femme mourra dans le bras d’une de ses voisines, la seule peut-être qui n’aurait pas dû descendre, seule dans la nuit, une petite brindille de femme, mère d’un enfant en bas âge.
Cette affaire fit grand bruit aux Etats-Unis, dans ce pays alors en proie à la tourmente, et dont le président vient d’être assassiné quelques mois plus tôt.
L’indifférence des témoins et voisins, leur laisser-faire, meurtrit la population qui dût se demander, se poser alors La fameuse question, et moi est-ce que - je serais descendu ?
La mort de Kitty, seule et sans assistance, malgré de multiples témoins, légua son nom à un syndrome, le syndrome de Kitty Genovese. Syndrome qui perdure encore et encore…
Didier Decoin s’empare de cette histoire, avec tout son talent de romancier et de cinéaste. Après une enquête minutieuse, qui lui permet d’intégrer totalement cette histoire comme s’il en avait été le témoin direct, c’est au romancier de prendre la relève pour livrer non pas sa version des faits, mais la VISION qu’il en a, après des mois et des mois de recherches.
Nous ne saurons jamais qu’elles ont été les dernières pensées de la jeune femme, mais celles que Didier Decoin lui prêtent, prennent sous sa plume des allures d’évidence….
Quand le journaliste ou l’historien doivent se contenter de se restreindre aux faits et rien qu’aux faits, le romancier peut, se doit aller au-delà pour parfois s’approcher au plus près d’une certaine forme de vérité, celle ressentie, instinctivement comprise.
En ce sens le roman de Dider Decoin est une très belle réussite. C’est à sa suite que nous découvrons cette histoire, à la lueur de sa sensibilité, de ses questionnements aussi…
Au centre du roman, il y a ce personnage inventé de toutes pièces par l’auteur, habitant de l’immeuble témoin du drame, mais absent au moment des faits, Nathan Koschel, romancier, passionné de pêche à la mouche. Un peu le double de Decoin en somme. Avec sa femme, Nathan va tenter de comprendre… Comprendre la folie du meurtrier, déclaré schizophrène, tenter de déceler les raisons à l’apathie meurtrière des voisins….
Le résultat est bouleversant parce qu’incarné. Si les personnages réels, paraissent extrêmement crédibles, il y a la présence de la ville aussi, New York, que Didier Decoin connaît dans ses moindres recoins, et qu’il dépeint ici avec une foule de petits détails qui la rendent sinon vivante, du moins extrêmement tangible et présente au lecteur.
Et puis bien sûr, il y a le portrait de Moseley, saisissant dans sa folie. Decoin nous le dépeint non comme un simple monstre, mais un comme un loup garou, un homme bon père de famille, mari aimant, citoyen respectueux des lois, mais qui la nuit bascule de l’autre côté, dans son monde de folie et de crimes…Schizophrène, il évitera de justesse la chaise électrique (et combien ont dû regretter de ne pouvoir assister à sa mort derrière une vitre, comme certains l’avaient fait, une certaine nuit de mars pour Kitty…)
Pas de peine encourue aux Etats-Unis pour ceux qui observent sans porter secours à la victime. Tous les voyeurs de l’immeuble furent tous juste, et encore pas tous, assignés à témoigner…
Ce livre donne la chair de poule tout autant qu’il porte à la réflexion.
Nathan Koshel, le porte-parole de ce récit, est juif, et ce point a son importance en regard de l’histoire et de l’insoutenable passivité de beaucoup devant la Shoah.
Le syndrome Kitty Genovese ne date pas d’hier, et n’est pas prêt de disparaître…
Un livre tout à fait remarquable, saisissant, émouvant, percutant qui vous laisse la tête pleine de questions. Tout à fait essentiel...
Extrait de la conversation entre Guila et Nathan, lors du procès :
«
L’essentiel est ailleurs : aujourd’hui, Kitty sait probablement pourquoi Moseley lui a fait ça. Pourquoi il n’a pas pu s’en empêcher. Et si la réponse à cette question est que Moseley est malade dans sa tête, alors il n’est pas impossible que Kitty lui ait pardonné depuis longtemps. Ici, Guila marqua un temps. (….) Mais l’attitude de ceux qui ont regardé Kitty mourir comme s’ils suivaient ça à la télévision et qui n’ont rien fait, conclut Guila, cette attitude-là n’est pas une maladie. Non, la lâcheté et l’indifférence ne sont pas des maladies. Tu pourrais mourir mille et mille fois que l’Autre Côté de la vie ne t’apprendrait rien de plus sur cette lâcheté et sur cette indifférence. Elles font partie de nous, voilà tout. »
Un grand merci aux Editions Grasset, Olivier Nora, l’agence Inmediatic et tout particulièrement Stéphanie, pour avoir organisé une très jolie rencontre avec Didier Decoin, mercredi dernier aux Deux Magots.
Ici le billet d’
Alice que j’ai eu le plaisir de retrouver à cette occasion et celui de
Clarabel et l'avis de
Jules que j'avais malencontreusement oublié de signaler !