31 mai 2009

La coquetterie du malheur @ Nata Minor

Une vieille dame se promène seule dans un cimetière. Elle a mis des chaussures à talons hauts, pas très pratique, réalise-t-elle, sur ce chemin aux pavés inégaux…
Pavés inégaux… Ceux de la mémoire retrouvée, bien sûr, du souvenir qui s’envole, défait de son piège. La chaussure qui trébuche et c’est tout un pan du passé qui revient à la mémoire, intact. Proust est bien là qui se loge entre ces feuilles, Madame Verdurin aussi d’ailleurs qui savait, en bonne snob qu’elle était, choisir ses amis.
« - Vous êtes déjà venue ? » lui demande une ombre qu’elle voit à peine, toute à ses pensées.
« - Oui, mais pas pour moi. (…) »
Le ton est donné, il sera légèrement grave, grave et léger, léger surtout, ne pas laisser prise à la tristesse, rester au-delà des choses et des contingences. Mais s’adonner aux rêves et à ses exigences oui…
La promenade a un but : choisir qui du feu ou de la terre aura raison de son existence terrestre. Le feu apporterait bien l’éternelle légèreté…
« Éparpillée aux quatre vents, je volerai portée par l’air, un vrai voyage d’oiseau ! »
Mais tout est affaire de porte-monnaie, et plus précisément de celui de la ménagère (rien que de très contraire, on l’imagine, à ce qu’elle fut..).
Et puis au hasard d’une tombe tout en rocaille, celle d’Istomina, la légendaire ballerine russe, survient une étrange rencontre, Anna la boiteuse, qu'elle reconnaît sans la connaître. Le manuscrit en cyrillique qu'elle lui confie, couvert d'une écriture fine à l'encre violette, lui paraît illisible, mais il est à lui seul, et sans qu'elle ait besoin de lire (et même surtout pas !) une porte grande ouverte à la rêverie et aux divagations dans le passé. Chaque chose, chaque être humain, la ramène invariablement ailleurs, en son centre, vers son enfance. Le père volage et séduisant, la mère éternellement alanguie sur le divan bleu, les yeux sans cesse dans le vague depuis leur arrivée à Paris, la peur des espions …
Mais c’est de sa grand-mère que les anecdotes sont les plus nombreuses, peut-être parce que justement la vieille dame avait su maintenir le fragile équilibre d’une vie qui se devait avant tout d’être légère, ouverte, même par les temps difficiles.
Pourquoi mettait-elle toujours une boule de naphtaline dans son sac à main ? Juste comme ça…
« Cette dernière proposition est celle qui lui convient le mieux, à moi aussi d’ailleurs. Juste comme ça j’ai gâché bien des choses, en ai entrepris d’autres, fait des coups. Ouverte, offerte au hasard qui passe. »
Une certaine légèreté, une certaine « coquetterie du malheur »… Courir à sa perte mais pas sans un coup d’éclat, élégant, discret, peut-être disparaître…

Extrait
« Plus aucun bruit, tout est calme dans l’enclos tout le monde dort et les mots de ma vie, des vies s’amenuisent, s’estompent, bientôt ils seront effacés. En demeurera peut-être une trame invisible, un souvenir léger. Cela aurait-il changé quelque chose si je les avais retenus ? »

Un petit roman d’une grande élégance, malicieux, léger, nostalgique, grave et drôle à tour de rôle, ou tout à la fois en même temps.

J’ai beaucoup aimé !

L’avis de Clarabel.

Le bureau de Nata Minor...

Crédit photo Télérama

Mais où donc écrit-elle, réellement ?
Réponse dans Télérama (juillet 2008)

Editions Grasset - Avril 2009

30 mai 2009

A l'angle du renard @ Fabienne Juhel

Arsène Le Rigoleur est un paysan breton, de ceux qui ne prennent jamais la mer, tout ancrés qu’ils sont à leur terre, indéracinables, passionnés aussi.
Le progrès, Arsène s’en méfie, il préfère se fier aux voix de la nature, à la lune, aux renards….
Rigoleur, si on veut, il ne se marre pas beaucoup l’Arsène, disons qu’il compte plutôt les coups, ceux qu’il a reçus, ceux qui partent aussi presque malgré lui.
Inquiétant ce bonhomme.
Aussi quand une famille, très « propre sur elle » achète et rénove entièrement la ferme du père Morvan et finit par s’y installer, on s’inquiète un peu pour les deux enfants, 5 et 8 ans. La petite fille, Juliette, la plus jeune des deux, s’attache aussitôt à l’homme taciturne et à ses drôles de manières. Pourquoi elles sont malades tes poules ? Elle sont pas malades ? Alors pourquoi tu dis que tu vas les soigner… Entre eux deux, c’est tout de suite la franche amitié et sous les manières un peu frustes du paysan (qui aurait pu être son père, 40 ans tout au plus), on devine de la tendresse tout simplement.
Et pourtant, quelque chose ne va pas, mais vraiment pas, le lecteur n’est pas le seul à le pressentir, les parents aussi.
Pourquoi s’intéresse-t-il si bizarrement à Louis, petit bonhomme de 8 ans, un brin mutique, un peu farceur aussi. Et qui est ce fameux François dont il ne cesse d’évoquer le nom…Autant de questions qui taraudent le lecteur et le laissent chancelant, les yeux rivés sur le texte… Et si ??

« A l’angle du renard », tout est dans le titre… Angle de vue, angle du hangar, angle du renard… Sous le prisme du renard. Renard surtout, en vrai et en chair et en os, même s'il est mâtiné d'humain.

Ce roman se lit d’une traite, de manière quasi hypnotique. Mais c’est aussi un livre violent, dur et âpre, qui m’a pour ma part franchement mis mal à l’aise. Alors certes, le style est beau, particulier, (le prologue magnifique) mais la noirceur du récit (par trop morbide et torturé à mon goût) m’a laissé un goût amer, et c’est avec soulagement, je l’avoue, que j’en ai tourné la dernière page…

Un bel extrait :
« Faut dire que je suis un peu de la race des hêtres. Et quand le vent bruisse, le hêtre, il cause. Il cause aussi longtemps que le vent le ramage. Et le vent, madame Maffart, c’est monnaie courante par ici. »

Les avis de Cathulu, Sylire, d'Yv, Papillon et Katell, qui ont beaucoup plus aimé que moi !



29 mai 2009

Coraline @ Neil Gaiman

Coraline vient d’emménager avec ses parents dans une nouvelle maison, une spacieuse demeure ancienne qu’ils partagent avec d’autres propriétaires.
Peu de temps après son arrivée, la fillette (que tout le monde s’obstine à appeler Caroline, ce qui l’énerve au plus haut point), découvre dans le grand salon, une porte fermée à clef qui selon sa mère ne mène plus nulle part, condamnée par un mur de briques…
Mais la gamine s’ennuie, c’est la fin des grandes vacances, ses parents ne prêtent guère attention à elle, le temps passe lentement et quelque chose lui dit que derrière la porte… Alors hop, une profonde inspiration, et la voilà munie de la clef ouvrant la porte condamnée. La serrure résiste un peu, mais lorsque la porte tourne sur ses gonds elle découvre un long couloir noir. Très curieusement le mur en briques a disparu. Coraline s’y engouffre, et débouche… chez elle. Enfin en apparence seulement car une foule de petits détails la détrompe aussitôt. Le petit garçon du tableau dans le couloir, par exemple, affiche un air mauvais qu’il n’avait pas chez elle, enfin de l’autre côté du couloir… Et quand une femme l’appelle depuis la cuisine avec la voix de sa mère, Coraline découvre une personne qui ressemble effectivement étrangement à sa mère, mais avec la peau plus pâle, livide même, et des mains aux doigts d’une longueur incroyable qui ne cessent de virevolter autour d’elle. Son regard surtout a changé, ses yeux ont disparu remplacés par de grands boutons noirs, inexpressifs et fixes.
- On se connaît ? demanda Coraline
- Je suis ton autre mère. Va dire à ton autre père qu’on passe à table.


Mais bientôt, l’autre monde devient de plus en plus menaçant, une ombre noire plane, un souffle maléfique…
Bienvenue dans une autre dimension…
Vous y croiserez des fantômes d’enfants morts enfermés à double tour dans un miroir, des petites âmes perdues, un chat doté de la parole, une multitude de rats, des chiens chauve-souris et un jardin qui s’estompe et s’efface au fur et à mesure qu’on s’y enfonce, pâle croquis délavé qui décidément prend l’eau et le brouillard.

Voilà un livre tout à fait envoûtant, magique et angoissant. On s’y perd, on frissonne, car derrière la porte, c’est le mal en personne qui attend, tapi, impatient de dévorer l’enfance.

Un petit chef d’œuvre.
Ici, l'avis de Maribel .

Vous le savez très certainement (comment pourrait-il en être autrement ?) Coraline sort au cinéma au mois de juin… J’espère que le film tiendra ses promesses.


La bande annonce est ICI .

27 mai 2009

L'Heure de la sortie @ Christophe Dufossé



« Eric Capadis est décédé à dix-sept heures aux urgences de l’hôpital Trousseau le lundi 19 février 1995.
Pendant le temps que dura son bref séjour dans la salle de classe numéro 109 du collège, il est probable qu’il avait dû à de nombreuses reprises regarder par la fenêtre – d’où il n’avait pu finalement s’empêcher de sauter – le marronnier au pied duquel il devait s’écraser au cours de l’année scolaire. L’accident était arrivé vers treize heures trente, peu après la deuxième sonnerie, pendant que ses élèves de quatrième attendaient à la porte de la classe l’autorisation d’entrée. Ils déclarèrent plus tard à la police que n’ayant entendu aucun bruit à l’intérieur, ils avaient alors pensé que leur professeur était absent. »

Le moins que l’on puisse dire c’est que Capadis n’était pas du genre « liant », à peine adressait-il la parole aux autres membres de la communauté éducative. Sitôt ses cours terminés, il prenait aussitôt la poudre d’escampette en rasant les murs.
« J’avais à chaque fois été interloqué par son teint cachectique, son coup maigre et le va-et-vient maussade de sa pomme d’Adam. Je me souviens avoir pensé à la poignante solitude des girafes. », dira de lui, peu après, Pierre Hoffman.

Un être terne, sans relief, vaguement dépressif et surtout très seul… Très seul face à une classe de jeunes adolescents, les 4éme F…. Très vite, Pierre Hoffman qui prend sa succession dans cette classe se rend compte que quelque chose cloche chez ses élèves. C’est tout d’abord juste une impression, étrange, un peu angoissante, puis une certitude presque insupportable.
Tous, aussi jeunes soient-ils, sont d’une étonnante maturité, disciplinés et travailleurs, une « bonne classe » pourrait-on dire, tout du moins une classe sans problème. Et si quelques blagues ou questions fusent dès le premier jour, elles font mouche, comme si en un éclair et du haut de leurs quatorze ans, ils avaient le pouvoir (étrange, maléfique ?) de cerner et de jauger leur nouveau prof, un célibataire de 32 ans. Un homme seul tout comme Capadis.
Mais le trait le plus singulier de cette classe, LA quatrième F, visiblement célèbre dans tout le collège, c’est son étonnante cohésion, comme si elle faisait littéralement CORPS contre le monde des adultes et celui des professeurs en particulier. Tout cela Hoffman le comprend assez vite sans malgré tout pouvoir se l’expliquer. Il décide alors de mener sa propre enquête. Et c’est là que les problèmes vont commencer, les intimidations également...

- Refusez de reprendre la classe après les vacances.
- Je ne sais pas de quoi vous parlez !
- Ils vous détruiront.
- Quand ?
- Dans un moment de confiance, quand la tension et la rivalité seront au plus bas.
- Je ne comprends toujours pas.
- J’ai très peu de temps.
- On dirait que vous parlez sérieusement.
- Je suis très sérieuse. Je les
connais très bien. Nous avons grandi ensemble. Partez avant qu’il ne soit trop tard. Ils rentreront dans votre solitude comme ils l’ont fait avec M. Capadis.

La fin, quelques 130 pages plus loin, est stupéfiante. L’épilogue qui la suit vous atomise en moins de deux…
Oui, mais entre les deux, et tandis que chemine très progressivement l’action, les innombrables digressions de Christophe Dufossé (sur l'adolescence du narrateur, la condition du corps professoral ) viennent alourdir considérablement le récit au point de mettre à vifs, avouons-le, les nerfs et la patience de son lecteur (qui boue littéralement d’impatience).
Probable que tout cela était justement très calculé par l’auteur (les digressions ne sont, par ailleurs, pas inintéressantes du tout), mais le suspens tendu comme un arc en tout début de roman, se détend du coup progressivement. Vite, on a besoin d’en savoir plus (et j’avoue avoir passé quelques pages, passablement énervée…)
Bref, un premier roman fort, détonnant, mais qui aurait gagné beaucoup (à mon humble avis) à être plus concis et ramassé.

Extrait (qui devrait faire plaisir à Philippe Djian et par extension à Balzac qui très certainement pensait de même ) :
« - J’essaie de montrer avec photos à l’appui que les écrivains ont toujours la tête de ce qu’ils écrivent. Un essai de physiognomonie littéraire, si vous voulez. »

« L’Heure de la sortie » a remporté en 2002 le Prix du premier roman et a été traduit en de nombreuses langues.



L'avis de Clarabel que j'ai trouvé sur Amaz* et qui a ressenti tout comme moi une certaine "pesanteur" :)

Un immense et grand merci à Anne pour me l'avoir si gentiment prêté !!


26 mai 2009

80 étés (extrait) @ Jeanne Herry

°

"Quant à moi, j'ai appris à nager plus tard et ailleurs. Dans l'étroit rectangle d'une piscine posée au coeur du club Mickey sur la plage de Carantec, Finistère nord, Bretagne. Un homme en tee-shirt blanc et slip de bain rouge moulant m'a appris à nager comme une grenouille. J'entends encore ses tongs claquer sur le sol. Il me suivait du regard en marchant sur le bord, tandis que j'avançais par petites poussées frénétiques, ou de ses doigts il maintenait avec vigilance mon menton hors de l'eau."

J'ai exactement le même souvenir au même endroit, mais quelques années plus tôt.
Mes deux fils ensuite, également, au même endroit mais quelques années plus tard...

La photo de la couverture est vraisemblablement prise sur la plage du Cosmeur (merci Vincent :). Elle est vraiment trop mignonne, avec sa petite allure décidée, les mains sur les hanches, en appui sur les pointes des pieds... Elle attend.

25 mai 2009

Le grand désordre @ Kitty Crowther

Ce merveilleux livre, découvert une nouvelle fois grâce à Vanessa, bien que publié dans une collection pour la jeunesse (chez Seuil), s’adresse, croyez-moi, tout autant aux adultes qu’aux enfants !

Derrière son histoire toute simple se cache toute une petite philosophie de vie, une certaine forme de sagesse...

Mais l’histoire tout d’abord.
Emilienne, une jeune femme vit seule avec son chat, le bien nommé, mais j’y reviendrai, Daguerréotype, et le moins que l’on puisse dire c’est que chez elle, les objets ont la bougeotte. Jamais à leur place, ils traînent un peu partout et au petit bonheur la chance.
« Qui sait, peut-être que les choses bougent de place la nuit ? ».


Tout aurait peut-être continué indéfiniment ainsi si la voisine et amie de la jeune femme ne s’était pas mis en tête de lui faire la morale :
« Emilienne, ça fait sale ! ».
Il faut dire que Sylvania est une véritable maniaque de l’ordre et du rangement. Du levé du jour jusqu’à la tombée de la nuit, elle astique, astique…
Emilienne, après avoir raccompagné sa lugubre voisine, pousse un soupir… Et quelque temps plus tard, un deuxième soupir…
« Bon, il faut que je range »…
Mais dehors, il fait si beau et par la fenêtre ouverte lui parvient une odeur salée, une petite odeur de mer.
« En pensant à la mer, elle réfléchit aux raz-de-marée.
« Oui, c’est comme chez moi, pense Emilienne.
Quand la marée descend, elle laisse des choses et d’autres sur le rivage.
Peut-être que la mer vient jusqu’ici la nuit sans que je le sache.
»

Mais décidément il fait bien trop beau pour rester enfermée et une petite promenade ne peut faire de mal à personne, bien au contraire...! Mais en rentrant chez elle, un troisième soupir… Il ne lui reste plus guère qu’à consulter le Livre des soupirs que lui a légué sa grand-mère pour découvrir ce qu’elle sait déjà en fait, ce qu'elle recule le plus possible : c'est le temps du grand rangement …

De l’ordre en effet, il faut de l'ordre, mais pas n’importe lequel. Pas question de trier à la va vite et de jeter inconsidérément… Les objets surgis des tiroirs ont quelque chose à dire, une histoire à murmurer…
« J’aime aussi les petits bouts d’objets. Quelque chose a été inventée par quelqu'un qui l’a fabriquée et elle est peut-être l’histoire de sa vie. »
De l’ordre dans le désordre, mais pas sans lui… plutôt à partir de lui..
Le désordre du rêveur recèle d'indicibles trésors, des souvenirs enfouis sous le temps qui passe, mais pas perdus, non, tout juste égarés dans l'attente d'être retrouvés un jour de grand rangement comme celui-ci.
Que notre rêveur désordonné se mette à ranger, à sa façon, et c’est tout un pan de sa vie et de ses songes qu’il redécouvre intact quasi vivant (au risque d'ailleurs de se remettre à rêver et d’oublier de ranger…).
Il y a dans le désordre ordonné, ou l’ordre désordonné, une véritable petite sagesse qui me plait beaucoup décidément. En tout cas, je m’y retrouve plutôt cent fois qu'une !

Et pour le nom du chat, le bien nommé Daguerréotype, vous ne devinez toujours pas ? la réponse est , chez Vanessa



Quant aux livres, ce sera selon l’inspiration du moment. Certes, quelques-uns trouveront bien à redire au sujet de leur nouveau voisin d’étagère, mais d’autres seront ravis, n’est-ce pas ;)

24 mai 2009

Petite brocante intime @ collectif

Présentation de l'éditeur
Au détour d'une brocante ou dans un coin de grenier, nous sommes tous tombés en arrêt un jour ou l'autre devant l'un de ces objets anodins qui, pour quelque raison étrange, font partie de notre mémoire. Un nain de jardin, une poupée de coquillages, un pliant de camping, des osselets ou la trompe en forme de corne de vache qu'on trimballait partout, en se prenant pour un aventurier... Un soir, lors d'un dîner, nos huit auteurs, qui sont également huit amis, s'amusent à évoquer les objets de leur jeunesse. Ainsi est né le projet de cette Petite brocante intime, chacun racontant l'histoire de ses objets préférés, objets sans importance, ridicules ou émouvants.


Je dois dire que quand je suis tombée un peu par hasard sur ce petit livre relié, cartonné et illustré ( !), mon sang n’a fait qu’un tour, j’allais sans doute retrouver quelques menus souvenirs perdus au milieu de tous ces objets hétéroclites, démodés, souvent moches et voués à l’abandon. Et pourtant, certains d’entre eux ont le pouvoir magique et inespéré de vous faire revenir en enfance à la vitesse de la lumière, juste le temps de poser les yeux sur eux…
Chaque objet est présenté par une « fiche technique », avec en regard son illustration (kitsch et démodée à souhaits) suivie d’un texte d’une page ou deux relatant les souvenirs d’enfance qu’il évoque.


Cliquez pour agrandir...

Une trentaine de ces "choses" merveilleuses figure dans ce recueil.
Suivez le guide, ci-dessous et faites votre choix !


Cliquez pour agrandir...

Très sympathique et très réussi.
Editions Flammarion - Novembre 2007

23 mai 2009

L'origine de la violence @ Fabrice Humbert

« Depuis toujours, la peur et la violence m’ont hanté. J’ai vécu dans ces ténèbres. J’ai toujours craint qu’on m’entraîne, m’attache, m’écorche comme un animal nuisible. Des nuits cauchemardesques m’ont fait entrevoir des mâchoires de loups. Des yeux luisants s’allumaient dans ma chambre d’enfant. »
Alors qu’il entreprend avec ses élèves un voyage en Allemagne, le narrateur découvre à Buchenwald une photo qui à tout jamais modifiera son existence. Là sur la photo, en arrière plan, et derrière Erich Wagner le médecin du camp, se tient un homme qui malgré son extrême maigreur ressemble à s’y méprendre à son propre père. C’est lui et ce n’est pas lui. Ce n’est pas lui bien sûr, les dates ne concordent pas et son père n’était pas encore né au moment précis où fut prise la photo, mais la ressemblance est suffisamment troublante et même évidente pour que le narrateur revienne, cette fois seul, le lendemain, comme pour vérifier ce qu’il sait être déjà, cet homme aurait pu être son père… Le brouillard qui nimbe alors Buchenwald brouille le temps et les époques et paradoxalement rend encore plus tangible la présence absence de tous les déportés qui vécurent et périrent dans ce camp, et encore plus tangible la ressemblance des deux hommes, l’inconnu et le père.
« Tandis que je revenais du musée vers la porte du camp, toujours au milieu de ce vide de la place d’appel, il me semblait que j’ emboîtais le pas aux prisonniers d’autrefois. Le brouillard avalait le temps, diluait les époques et derrière les nappes grises s’amassaient les images du massacre.
Je vois des morts, disait l’enfant. »

De retour à Paris, et malgré le silence obstiné d’Adrien, son père, qui récuse l’impact de cette ressemblance, selon lui pure coïncidence, il décide de mener sa propre enquête. À vrai dire, il s’agit plutôt d’une quête, car elle est d’importance. L’ombre de Buchenwald le hante et ne le quitte plus, comme si quelque chose l’appellait, un devoir, une voix…
« Des questions, des figures éparses, présentes en moi depuis l’adolescence, se rejoignaient comme des particules de sel, dans le creux des rochers, s’agglomérèrent en formant une surface dure et blanche. En ce sens, au sein de ma vie de célibataire, agréable mais contingente, la quête rassemblait mon existence et lui donnait un but : j’avais quelque chose à savoir. »
La vérité se fait jour assez rapidement, cet homme, l'inconnu de la photo n’est autre que son grand-père, David Wagner, l’homme caché, à l’existence enfouie, murée par sa propre famille. Dès lors la quête prend un tout autre visage, urgente, vitale - il s’agit d’un corps à retrouver, d’une sépulture à donner et pourquoi pas entre les pages d’un livre pour le faire échapper à l’oubli, cette deuxième mort.
« David Wagner n’avait jamais eu de tombe et je savais bien, maintenant, que j’allais lui écrire sa tombe et son épitaphe (…) ».
« Dorénavant, lorsqu’on tapera « Wagner », on lira : « David Wagner, né à Paris le 4 août 1915, déporté à Buchenwald, mort le 21 mars 1942.
Oui, j’en suis sûre. J’écris pour cela. »

Comme en écho au livre sépulture des Disparus de Daniel Mendelsohn.
Mais pas seulement…
Livre tombeau certes, mais aussi roman d’introspection, voyage au cœur de soi-même car il s’agit tout autant pour le narrateur de démêler les fils du passé que ceux du présent, intrinsèquement liés.
« Par ces étranges et fascinants cheminements de l’enfance, cette plaque sensitive qui lègue pour toute la vie une conscience, la violence m’a été livrée en héritage. Je suis mon grand-père livré aux bourreaux, je suis mon père frémissant d’une violence suicidaire, je suis l’héritier d’une immense violence qui traverse mes rêves et mes récits. »
L’origine de la violence, celle de la barbarie nazie, tout autant que celle de son père, tout autant que la sienne. Tout est lié.
Dès lors il ne pourra y avoir une et une seule réponse à la question « L’origine de la violence » ?, mais plusieurs, selon les angles de lectures et d’approches que le narrateur souligne et exhume tour à tour au fil de ses rencontres, de ses faces à faces comme autant de miroirs tendus à bout de bras qui lui révèlent qui il EST.

Bref et pour faire court cette fois c’est une lecture tout à fait bouleversante, captivante, qui peut se lire avec la même avidité à vouloir tourner les pages qu’un polar (Cf. La Grande Librairie du 7 mai 2009 ), mais un polar de l’intime.
Un livre d'une grande force tout en humilité.

Les avis de Clarabel, de Papillon et de Yv.



22 mai 2009

Demain la lune @ Cécile Roumiguière

Juillet 1969. Michel tout juste âgé de onze ans s’apprête à passer avec sa sœur, de quatre plus âgée que lui, ses premières vacances dans le sud de la France. Leurs parents viennent de se séparer… Finis les deux longs mois d’été au bord de la mer en Bretagne, à Ker Gouelan, la maison de Tagoz, leur grand-père maternel. Il faudra à présent « se partager »…
« Troquer la pêche à pied des grandes marées pour aller cuire au soleil, il n’y a que son père pour penser un truc pareil ! ».
Bon gré, mal gré, les voilà tous les deux embarqués dans le train qui les emmène à Toulouse. À l’arrivée sur le quai de la gare, il y a leur père bien sûr, mais il n’est pas tout seul… Pour Liliane, tout d’abord enchantée par ce voyage, c’est la douche glacée.
« Le soir, dans son journal, Michel écrira : Ce lundi 14 juillet 1969 restera le jour où ma sœur a perdu un grand bout de sa gaieté sur les quais de la gare Montabiau. »
Pour ces petits Bretons, l’ambiance du camping est pour le moins exotique, étrange même, tout un monde à découvrir, avec une petite fêlure dans le cœur.
Mais nous sommes en juillet 1969, bientôt le grand départ d’Apollo XI, bientôt les premiers pas d’Amstrong sur la lune. Si Michel n’y prêtait pas trop attention jusque-là, Corinne, une petite gamine à couettes et au nez tout pelé et là pour le lui rappeler. Les astres, elle en connaît un rayon et si elle parle un peu trop au goût de Michel, elle l’entraîne rapidement à sa suite, dans ce rêve magnifique tout prêt à se réaliser.
La lune ! c’était inimaginable, incroyable, un événement magique porteur de tant d’espoirs. Beaucoup de choses allaient changer, en tout cas, tout le monde avait envie d’y croire.
« Et si la seule trace de ce pied sur la poussière du sol lunaire avait le pouvoir d’effacer toutes les guerres, toutes les famines… »
Mais peut-on tout demander à la lune ?

Cet été 1969 marquera à tout jamais, pour Michel, le grand tournant de son enfance. Si les illusions tombent – non l’amour ne dure pas toujours et la réalité n’est pas toujours ce qu’elle paraît, il en sort grandi, plus serein. « Agir et espérer » telle sera désormais sa devise et celle de sa sœur.
« Demain, on la gravera sur le gros saule, là-bas. Comme ça, même les plus grandes marées ne pourront pas l’effacer, jamais. »

« Demain la lune » aborde avec beaucoup de délicatesse le thème de la séparation des parents, mais aussi de l’amour qui ne rime pas nécessairement avec toujours.
Si dans la nature, les saisons, le beau temps et la marée reviennent fidèlement au rendez-vous, l’amour suit ses propres lois, libre et imprévisible. Pas toujours facile pour un enfant de l’accepter, comme il est parfois angoissant de découvrir que rien finalement n’est éternel, que rien n’est stable et défini pour toujours. Seule la marée monte et descend égale à elle-même. Mais elle ronge aussi parfois, quand le secret s’en mêle.

Pour les enfants dès neuf ans, et leurs parents qui retrouveront avec bonheur leurs propres étés, et plus particulièrement ceux des années 70.
Ah, quand Julien Clerc chantait "La Californie" à pleins poumons !

Extraits :
« Jusque-là, Michel pensait que la mer et la terre ne faisaient qu’une seule et même chose. Comment imaginer un océan sans rivage ? Ou le ciel sans les étoiles, le pain beurré sans la barre de chocolat à quatre heures, les dictées sans les mauvaises notes ? Impossible, tout ça allait ensemble. Sa mère et son père aussi. Ensemble. Ensemble, ils faisaient une seule chose, des parents. » Et ce soir-là, comme ça, en une phrase, les parents ne signifiaient plus rien. Il y aurait désormais, papa d’un côté, et maman de l’autre. »

« - Ça va se lever avec la marée.
Ça se lève toujours avec la marée. Michel voudrait que ce soit pareil dans la vie, que les moments de tristesse ne durent qu’un instant, puis que « ça se lève », et que le soleil revienne. Mais son père ne reviendra pas vivre avec sa mère.
»

Editions Seuil Jeunesse - Collection chapitre - mai 2009

Un petit peu de cette « Californie » qui a bercé ma petite enfance et mon enfance…


2009 est l'année du 40ème anniversaire des premiers pas de l'homme sur la lune...

20 mai 2009

20 000 euros sur Ségo ! @ Christophe Donner

Quand la femme d’Henri Norden, écrivain de son état, lui déclare qu’il est absolument impératif de changer les fenêtres de leur maison, trop vieilles, trop décaties, et anti-écologiques au possible - pensez, elles laissent passer le vent - et qu’elle lui tend le devis, négocié pour la moitié de son montant initial, soit 20 000 euros, notre homme n’a décidément plus le choix, il va devoir trouver l’argent et vite…
« Ecris un livre, un livre qui rapporte des sous ! » lui suggère-t-elle (très fort)…
Mais Henri, s'il est effectivement un écrivain reconnu et soutenu par son éditeur, est également et presque à armes égales un joueur, enfin plutôt un parieur, un habitué des hippodromes et des bookmakers.
Et ça tombe bien, c’est bientôt le Congrès de Reims…
« En temps normal, ça ne m'aurait fait ni chaud ni froid, que les socialistes français doivent élire un nouveau chef. Ce qui a fait tilt, c'est le chiffre six. Ils avaient déposé six motions, ils étaient six comme dans une course de six partants, et je les ai vus, Delanoë, Aubry, Royal, et trois autres dont je ne connaissais même pas le nom : Hamon, Pupunat, Caresche, je les ai imaginés, bien rangés derrière les ailes de l'autostart : attention au départ. »
Et la course "politico-hippique" commence. Son choix se porte, après quelques hésitations sur Ségolène, puis avec de plus en plus de convictions, il faut bien le dire… Dès lors, il ne la quittera plus « il fallait que je la suive partout, que je l’écoute, la guette, la traque (…), j’avais l’impression de la surveiller, comme si j’avais pu l’empêcher de faire des bêtises, alors que je savais que c’est avec ces bêtises-là qu’elle avait justement toutes les chances de l’emporter. »
Ségolène, la gaffeuse, et par conséquent la gagnante. La théorie de Norden pour aussi incongrue qu’elle puisse paraître, n’est finalement pas si folle que cela... Et pourquoi pas ?
« Delanoë a une sainte horreur des gaffes. Il n’a pas compris qu’en politique la gaffe est le sel, le coup de génie, l’incise par laquelle l’édile se libère, se révèle, et offre enfin ce que l’électeur attend : une vérité pour laquelle il peut voter. Ségolène la gaffeuse, l’avait compris : la gaffe est son sport préféré. On se souvient de son show sur la muraille de Chine, à Beyrouth, à Montréal ; les élections présidentielles furent pour elle l’occasion d’une grande tournée internationale de gaffes, elle donnait son irrésistible spectacle à guichets fermés, tous les journalistes locaux se pressant pour être les premiers à recueillir la dernière bourde, celle qui placerait leur pays au cœur de l’actualité française. »
Henri s’attelle à la tâche, enquête, investit les groupuscules du parti socialiste, épingle au passage quelques-uns de ses militants, décortique les discours, les postures, les mimiques. Chacun en prend pour son grade, gradé ou non gradé. C’est drôle, amer, sans illusions et ça sonne juste, parfois.
Si Ségolène, aura fait perdre 20 000 euros à Norden, elle offre en revanche et bien malgré elle, un très bon sujet de roman à Donner (Norden – Donner) qui s’en empare brillamment et méchamment.

Divertissant et piquant.

Editions Grasset – avril 2009.

19 mai 2009

L'invité @ Roald Dahl

Quand l’oncle du narrateur, le fameux oncle Oswald, vient à mourir, son neveu reçoit par la poste une magnifique et énorme caisse en bois ne comportant pas moins de vingt-huit livres, tous reliés à l’identique dans un somptueux maroquin vert.
Ces lourds et épais volumes renferment le journal de toute une vie de conquêtes féminines, d’histoires plus hallucinantes les unes que les autres, à ne publier sous aucun prétexte, mentionne l’oncle Oswald dans sa lettre testament, sous peine d'aller au devant des plus grands dangers.
« Car vous devez le comprendre, des milliers d’héroïnes auxquelles je fais allusion au fil de ce journal ne sont encore qu’à demi mortes (…)»
Il n’en reste pas moins que ce journal recèle de véritables perles, à tel point que le neveu est persuadé de détenir là, entre ses mains, « une des œuvres autobiographiques majeures de l’époque.(…). Par comparaison, les Mémoires de Casanova font figure de Bulletin paroissial, et à côté d’Oswald le célèbre séducteur lui-même paraît positivement asexué. »
Tout un programme…
Il faut dire que l’homme est un excentrique de la meilleure espèce, grand collectionneur de cannes, de scorpions naturalisés, mais aussi d’araignées tisseuses dont la récole lui permet d’obtenir un fil de la meilleure qualité qui, envoyé à Sulka, lui prodigue des cravates merveilleusement uniques…
Inutile de vous préciser que toutes ces collections sont des pièges à femmes tout à fait infaillibles.
Finalement et après moult tergiversations et le secours d’un avocat, le neveu se décide tout de même à publier quelques extraits de ce fameux journal, dont la Traversée du Sinaï. Inoubliable…
Je ne déflorerai pas plus avant l’histoire, mais sachez que notre phénix de ces bois s’en sortira un peu confus… Bien mal acquis ne profite jamais, ou Rira bien qui rira le dernier, c'est selon, en tous cas notre hypocondriaque impénitent en sera pour son grade (mais sans en tirer aucune leçon, il va sans dire...)

Extrait :
"Il semble que lorsque Oswald se trouvait en état d'excitation sexuelle, quelque chose d'étrange se produisait aussitôt sur le pourtour de ses narines, une crispation des ailes, une palpitation visible qui dilatait les orifices et révélait les plaques de tissu rouge vif qui tapissaient l'intérieur des cavités. Le phénomène avait quelque chose de bizarre, de sauvage, d'animal, et bien que la description n'en soit peut-être pas des plus alléchantes, il faisait sur les femmes un effet magnétique."

Une longue nouvelle tout à fait réjouissante, par le maître de l’incongru…


Source photo, BBC News

Le site officiel de l'auteur, c'est ICI

18 mai 2009

Prix Orange du Livre...

Votez pour Un dieu un animal de Jérôme Ferrari !

Merci à Léthée , dont je prends ici le relai (on est jamais trop nombreux pour passer l'info...)

Il vous suffit de vous rendre sur le site du Prix Orange du Livre, de vous inscrire (très rapide ) et de voter !
Vous avez jusqu'au 7 juin.

A vos claviers, je compte sur vous :)

Pour mémoire, "Un dieu un animal" est également en lice pour le Prix Landerneau 2009.

Darling Jim @ Christian Moerk

Il y a à Malahide, au nord de Dublin, une maison que tout le monde fuit comme la peste. "Hantée ! ", disent les commères du voisinage d’un air entendu, « La vache ! » crient les gamins qui s’en approchent, bravaches, avant de déguerpir à toutes jambes.
C’est que dans cette maison, il s’est passé de drôles, enfin d’atroces choses…. Trois cadavres de femmes y furent retrouvées, ceux de la tante, Moira Hegarty et de ses deux nièces, Fiona et Roisin Walsh. Leurs corps suppliciés ne permettent plus le moindre doute, les deux jeunes femmes sont mortes à la suite des coups et des mauvais traitements certainement infligés par Moira, leur tortionnaire et geôlière.
Mais qu’a-t-il bien pu se produire… En fait !
L’enquête aurait pu s’arrêter là faute de preuves et d’indices supplémentaires, si Niall, un jeune postier, plus passionné par le dessin que par les tâches administratives, n’avait débusqué dans le conteneur des courriers à détruire faute de timbres ou d’adresses correctement manuscrites, une épaisse enveloppe marron, toute tâchée, ne portant que l’adresse de l’expéditeur gribouillée à la hâte : Fiona Walsh. Son sang ne fit qu’un tour. Sur l’enveloppe, un message, une prière plutôt ajoutée vraisemblablement à la va-vite avant de confier l’enveloppe aux bons soins du hasard :
« Nous sommes déjà mortes. Lisez cette histoire en souvenir de nous. »

Aussitôt, le jeune homme regagne ses pénates à tire-d’aile – de toutes manières il vient de se faire licencier – accompagné sans qu’il le sache de deux ombres tutélaires, pour ouvrir ce qu’il devine être les confidences de la sœur aînée des filles Walsh, celles-là même qui découvrirent la mort dans des circonstances pour le moins étranges.
Et le récit commence. Une voix émerge de ses pages. Fiona est là qui lui parle, mais d’outre-tombe.
« Cher ami inconnu. Je t’en prie, écoute-moi. Je suis là, avec toi, et mon temps est compté. Je te transmets mon histoire et tous mes lendemains, car bientôt nous serons mortes. Nous allons mourir dans cette maison parce que nous avons aimé un homme appelé Jim, sans connaître sa vraie nature. Ecoute attentivement, je vais toute te raconter. »
Jim, Jim Quick, est un seanchai, un conteur de légendes qui de pubs et pubs ensorcelle les esprits par ses histoires, mais pas seulement… Beau comme un dieu, son regard magnétique déchaîne aussitôt les passions. Il séduit, et peut-être même tue-t-il dans la foulée… Jim est un prédateur, mi-loup, mi-homme à l’image du héro d’une de ses plus fameuses histoires.
« Va-t-il l’aimer ou la tuer ?" assenait-il en guise de conclusion à son histoire, laissant les femmes de son auditoire ivres d’angoisse et de désir. Ensuite, il passait à l’acte, pour tuer ou pour aimer ?
Niall quitte tout, séance tentante, pour se rendre sur les lieux du crime à Castlebonwbere, afin d’enquêter et trouver la vérité au péril de sa vie.

Inutile de vous dire que ce livre recèle un charme magnétique imparable. Une fois plongé au cœur de ses pages, il n’y a plus de merci, il faut aller au bout, tout comme Niall, pour découvrir la clef du mystère.
Si l’ambiance est noire, glauque à souhaits, le style de Christian Moerk est enlevé, brillant, acide, non dépourvu d’une certaine causticité que j’ai pour ma part adorée.
Le portrait qu’il dresse de la tante Moira est repoussant et captivant. Quand il évoque à son sujet « ma » chère Bette Davis, je la reconnais instantanément, c’était effectivement ainsi qu’elle m’était apparue, en Baby Jane moins décatie au physique mais aussi secouée au moral.
Imaginez un peu cette Moira. Une femme de 45 ans environ, au visage taillé à la serpe mais dont l’ossature est, nous dit l’auteur non sans une pointe de sadisme, « caractéristique de celles qui ont la chance de bien vieillir ». Une femme ravagée, hantée par des voix, marmonnant la plupart du temps, bigote desséchée depuis que le dernier de ses soupirants lui a faussé compagnie, entourée d’images bibliques, de saints en plâtre « comme si l’armée de Dieu s’apprêtait à attaquer d’une minute à l’autre . » et dont le clou de cette austère collection est très certainement ce jésus en plastique : « La barbe avait été marron, mais la peinture s’était écaillée, dévoilant sa puissance et sa gloire, qui, dans ce cas précis, se concrétisait par une ampoule de quarante watts. »

Quant aux sœurs Walsh, elles ne vous quitteront pas de longtemps, je peux vous l’assurer, tels les fantômes plus vivants que morts qui accompagnèrent le jeune Niall dans sa quête, de rebondissements en rebondissements.

Un très très bon thriller !!
Editions Le serpent à plumes – Mai 2009.

Les avis enthousiastes de La Bibliothèque du Dolmen et d' Yvon.

Pou mémoire : Trailer et éventail de couvertures ICI.


16 mai 2009

Suzanne @ Marie-Ange Guillaume et François Roca

°

"Hélice se gratte la fesse droite, va chercher sa chaussette et la secoue très fort pour la tuer. « Arrête de faire l’andouille, c’est très important, c’est un vrai secret. » Son chien l’écoute, la bouille de travers. « Je vais partir toute seule en avion, loin, très loin au bout du monde. » Suzanne chuchote. Si les parents entendaient, ils l’enverraient chez sa vieille tante. Celle qui fait du chou-fleur. Hélice s’assied et replie ses oreilles en arrière. Il a compris, Suzanne va partir.
Suzanne empile bien proprement ses habits d’hivers, ses habits d’été, ses habits pour la pluie et une vieille photo d’Hélice, où il est à peine plus gros qu’une pince à linge. Hélice met la valise en vrac pour cacher son hérisson bleu tout baveux. Comme ça elle pensera à lui. Au bout du jardin, Suzanne embrasse Hélice et lui explique : elle reviendra et elle lui
racontera. Le chien remue la queue un tout petit peu, l’air inquiet, l’air de ne plus savoir si c’est un jeu. »

Et Suzanne prend son envol.



Ce que Suzanne veut découvrir à travers le monde, ce sont des animaux, des animaux différents d’Hélice, des animaux qui « savent faire autre chose que remuer la queue. »
Alors elle part, très loin, au pays des manchots « qui se dandinent dans des smokings trop serrés », au pays où les troncs d’arbre ont des dents et flottent dans les fleuves, vers celui des girafes qui font de bien jolis nœuds avec leur cou et tant d'autres...
La petite Suzanne ne s’arrête pas, elle enregistre tout pour tout lui raconter, à lui son chien Hélice, qui ne sait que remuer la queue mais qui finit par lui manquer diablement…

Un très très joli livre tant par son texte toute en poésie et en tendresse que par ses illustrations splendides – normal, me direz-vous, puisqu’elles sont de François Roca


Cliquez pour agrandir

Un livre que j’avoue m’être offert à moi-même ;)

Editions Seuil Jeunesse - 2004

15 mai 2009

En cours de lecture... Darling Jim


De Christian Moerk, publié aux éditions du Serpent à plumes

Noir et jubilatoire !

Ce "psycho-thriller", tout à fait envoûtant et extrêmement efficace (croyez-moi, impossible de décrocher, c'est glauque, noir, mais avec une pincée d'humour pince sans rire tout à fait réjouissant !) est publié simultanément dans 14 pays entre mars et juin, pas moins.

Un petit aperçu de différentes couvertures étrangères :




En attendant mon billet de lundi prochain (eh oui, je fais durer le suspens :) et histoire de vous mettre dans l'ambiance, voici la bande annonce, tout un programme isn't it :)


En librairie le 15 juin 2009.
Editions du Serpent à plumes, collection "Le Serpent noir".

Les mains nues @ Simonetta Greggio

C’est à mains nues, qu’Emma, vétérinaire de campagne, aide les vaches, juments, brebis à mettre bas, à mains nues également qu’elle les soulage de cette vie qui les a usées et que c’est trop tard, que c’est fini…. « Des mains comme de bons outils, faites pour plonger au cœur de la vie. ». Mais ce sont aussi des « mains nues », sans bague ni alliance, sans lien, ni accroche… Emma est une solitaire, depuis qu’elle a appris le métier avec « le Patron », un véto plus âgé qui lui légua son savoir-faire et sa sagesse, une âme seule également, elle vit, quasi recluse, dans sa petite maison des bord de champs.
Seule, avec un passé cicatrisé pense-t-elle, seule, jusqu’au jour où débarque sans fanfare ni trompette, celui qu’elle a tenu nourrisson dans ses bras, celui qui l’a émue au plus profond d’elle-même, l’enfant de celui qu’elle aimait et qui l’a quittée pour une autre. Il s’appelle, Giovanni, en fait Gio. Il est lumineux, généreux, enthousiaste, et n’a que quatorze ans presque quinze.
Emmanuelle a déjà franchi le seuil des quarante trois ans, trop d’années pour se dire encore jeune, pas assez pour se croire encore vieille.
Peu à peu, se tissent entre eux deux, des liens plus forts que la simple tendresse. Gio vient réveiller en Emma, l’envie de vivre et d’y croire encore, un peu, de sortir du chemin apparemment tout tracé que prenait sa vie, et ressuscite par-dessus tout, malgré lui, un passé qu’elle croyait enterré pour toujours.
« Je me sentais invulnérable, éternelle. Seulement, on ne peut pas indéfiniment tromper la mémoire, ni se soustraire au destin. »
Le destin, comme si tout ce qui devait arriver par la suite, était écrit d’une certaine façon. L’histoire de Gio et la sienne, intimement mêlée. Une histoire hors du temps, dont l’âge et les années se moquent.
« Au tribunal, on m’a posé une question à laquelle il m’a été impossible de répondre. On m’a demandé si à mon avis Gio était un enfant. Je suis restée muette. Si on me demandait la même chose maintenant, je dirais oui. Oui, c’était encore un enfant mais c’était déjà un homme, un vieux monsieur aussi, comme le sont certains êtres d’un bout à l’autre de leur vie. Entiers. Comme d’Aurevilly, le Patron, ou comme ma grand-mère paternelle, morte en tombant des premières branches de l’arbre duquel elle était en train de voler des abricots, à quatre-vingt-un ans. »

Le temps, la vieillesse et la mort, tout autant que l’amour, habitent viscéralement ce roman tout en nuances, délicatesse et subtilité.
« Je pourrais me pardonner, maintenant, de ne pas avoir su la consoler, raccommoder son cœur comme on recoud une poupée décousue, lui dire ce que j’ai appris depuis. Que la force des parents, infinie quand on est petit, décline au moment où on en a le plus besoin. Que l’enfance se termine en un jour. Et aussi que quand on tient quelqu’un on n’ouvre pas la main. »
Les pages sur la mère d’Emma sont absolument magnifiques et bouleversantes. Sa mère qui est partie, la laissant seule pour toujours, mais avec une certitude : « Dire adieu à la vie sans avoir honte de soi me semble aujourd’hui la plus responsable des volontés. »
Comme de vivre à présent, peut-être au jour le jour, sans rien garder, mais en ayant vécu tout simplement ce qui devait l’être.
« J’aurai traversé ma vie les paumes ouvertes et laissé couler le temps comme de l’eau, comme du sable sans rien garder. »
Alors Lui, elle le garde encore un peu, juste un peu…

Vraiment un très beau roman, amer et doux tout à la fois, serein et bouleversé, tout en pudeur.
J’ai beaucoup aimé.

Extrait, première page.
« Cette nuit, comme tant d’autres, je ne dors pas. Je reviens en arrière et je repense à nous, à ce que nous aurions dû être, à ce que nous avons été. J’essaie de comprendre ce qui nous a poussés à agir comme nous l’avons fait. A quel moment la vie nous a donné le choix, et pourquoi nous l’avons dédaigné. Mais changer de direction aurait été renoncer à soi-même. Ce que nous n’avons pas fait. »

Les avis de Clarabel (un peu déçue), d'Alice (plus enthousiaste).
ICB et Solenn, je n'ai pas trouvé vos billets, faites-moi signe :)


13 mai 2009

Petits poèmes pour passer le temps @ Carl Norac et Kitty Crowther


* Une minute encore *


Cliquez pour agrandir



Ce recu
eil de "petits" poèmes, découvert grâce à Vanessa lors du Salon du livre, est une pure petite merveille, une source d'enchantements et de petits bonheurs sans fin.
Des mots et des dessins qui font du bien à l'
âme.
A garder à portée de main...

" 40 petits poèmes à lire, à dire avec envie puisque l'on rêve ici."
Pour les enfants et leurs parents...





Editions Didier Jeunesse.

12 mai 2009

Un dieu un animal @ Jérôme Ferrari

Une très belle couverture, un volume dense sans être épais, deux premières pages absolument magnifiques qui vous scotchent et vous happent… Il n’en fallait pas plus pour que mon choix s’oriente sans hésitation sur ce roman, le premier des six livres en lice pour le Prix Landerneau que je découvre...
Et quelle découverte ! « Un dieu un animal » fait partie de ces livres qui marquent indéniablement son lecteur au fer rouge. Impossible d’en sortir indemne…

Un jeune homme, mercenaire engagé dans les pays que ravage la guerre post 11 septembre, retourne dans son village natal, dans la maison de ses parents que d’une certaine manière il avait fui, fatigué de sa vie et du peu d’espérances qu’elle semblait lui promettre.
Là-bas, il découvre le désert et toute la folie, toute la violence des hommes, crue, impitoyable, inexplicable si ce n’est peut-être de Dieu, ce Dieu sans visage ni langage, impitoyable autant qu’aimant. Peut-être… La question, cette question hante le récit « Comment pourrait-il faire ? Comment nous dirait-il son amour ? ». Peut-on encore connaître l’amour après avoir vu et connu le pire, des corps suppliciés, des enfants torturés par leur propre père avant d’être cajolés par ce même bourreau. La violence et l’amour en un même mouvement, une folie incroyable, inhumaine et pourtant si atrocement humaine, à l’image de Dieu
En l’homme cohabitent un dieu et un animal… Le meilleur et le pire mêlés, indissociables.

Et pourtant en rentrant dans son village où tout lui semble désormais étranger, désincarné, le jeune homme tente de retrouver le seul souvenir qui lui semble rescapé de cette déshérence. Un souvenir doux, un souvenir enfantin, une enfant devenue jeune fille, une jeune femme très certainement à présent, elle s’appelle Magali. Il décide de lui écrire, ultime message comme lancé à la mer.
La lettre arrive ou n’arrive pas, mais il la suit désormais dans son parcours tandis qu’il replonge au cœur de ses souffrances, de ses visions cauchemardesques, lui le pâle fantôme de son passé.
Magali, la Magali rêvée ou réelle, sa sœur en souffrances, une autre mercenaire au service corps et âme de son entreprise. L’Entreprise, cet « être supérieur », dont elle n’est qu’un organe condamné à n’être plus qu’un déchet le jour où elle tenterait de lui échapper.
Mais il y a la lettre et ce qu’elle évoque, un instant peut-être d’éternité, une étreinte au bord d’une fontaine, un instant où la vérité de leurs êtres se tapit pour toujours. La rédemption ?
« Elle reprend la lettre. Le papier de mauvaise qualité commence à se déchirer là où il a été plié. Magali voudrait arrêter de la relire pour rien, sa patience s’épuise, elle voudrait pouvoir finalement décider de ce qu’est cette lettre, le signe d’une nostalgie puérile qui ne la concerne en rien ou une brèche miraculeusement ouverte dans les murs de sa vie. Elle la relit encore et ce soir, vois-tu, tes mots gonflent et se craquellent comme la terre féconde d’un jardin, ils débordent de toute la vérité que tu aurais voulu y mettre, qui t’a échappé et qui les fait maintenant éclater et elle lit, elle lit d’abord son prénom, Magali, Magali, et elle pourrait presque entendre ta voix qui l’appelle depuis les ruelles nocturnes du village de sa mère, il y fait si froid et tu n’as pour te réchauffer que l’amitié muette d’un chien et le souvenir d’une toute jeune fille dans laquelle elle se reconnaît avec émotion, car il existe maintenant une image d’elle-même dans laquelle elle peut se reconnaître avec émotion, une image bénie qui t’attendait pour apparaître, et elle lit que les mondes meurent aussi comme votre monde commun est en train de mourir, tu en es certain, car tu as senti les soubresauts obscènes de son agonie voluptueuse, et elle te croit, même si elle ne comprend pas comment vous pourriez avoir un monde en commun, et elle lit que votre village annonce cette mort depuis si longtemps que plus personne ne se rappelle à quel moment vos maisons sont devenues des tombeaux, dressés dans le silence de leur beauté austère et maléfique, et Magali revoit les maisons du village dans la transparence de l’été, pleines de rires éphémères, tous les hivers qu’elle n’a pas connus lui livrent leur secret humide et froid et elle sait que tu ne lui mens pas, elle mesure combien il est difficile de s’acquitter du prix exorbitant de la beauté et elle sent passer dans son cœur le frisson d’une aurore de brume glaciale. Mais au beau milieu des cimetières, lit-elle encore, certaines choses demeurent vivantes à jamais et continuent à exister quand meurent les hommes et les mondes qui les ont fait naître, elles continuent à exister, obscures et indestructibles, blotties dans les tremblements fragiles de l’air, comme des parcelles infimes de réalité dispersées dans l’immensité d’un songe. »

La structure du récit est magnifique, entrecroisant les temps, les points de vue, le "tu" de la narration et le « elle » de Magali, un « elle » qui pourrait être aussi bien réel qu’imaginaire, comme si le récit s’envolait hors de toute limite de temps et d’espace.

Il faut lire Jérôme Ferrari plutôt que d’en parler et tomber sous le charme de son écriture dense et ramassée, poétique, violente.
Un livre qui prend aux tripes.
Un vrai grand coup de coeur !

Je ne peux guère finir sans évoquer ce dernier extrait. Bien sûr…
« En septembre, tu es allé au cinéma et tu as pris un cachet une demi-heure avant le début de la séance en espérant que la montée te clouerait dans ton fauteuil. Tu as regardé la jungle brûler pendant que Martin Sheen fumait une cigarette et tu as remonté le fleuve à ses côtés jusqu’à ce qu’il s’estompe et disparaisse pour te laisser prendre sa place. C’était à toi qu’Aurore Clément tendait une pipe d’opium en te caressant la joue, et c’était à toi qu’elle parlait de son mari défunt et des incurables blessures de son cœur, c’était à toi qu’elle confiait qu’il ne savait plus s’il était un animal ou un dieu et tu as ouvert des yeux immenses quand elle s’est penchée vers toi pour te confier, mais vous êtes les deux, capitaine, vous êtes les deux, et tu as tendu les doigts pour toucher ses seins à travers les voiles transparents et tu t’es retrouvé, seul et halluciné, dans les rues où passaient encore quelques touristes, avec ta colère intacte au milieu des débris de toutes les promesses trahies. »


"Apocalypse Now" - Martin Sheen.


A lire également le passionnant entretien paru dans Le magazine des livres du mois de mai, intitulé « Jérôme Ferrari – Métaphysique de l’abominable »
Extrait :
« Je ne voulais pas de chapitres, aucune coupure, je voulais que ce texte soit tissé d’une seule pièce – ce qui explique sans doute pourquoi il ne pouvait pas être plus long. Le « tu » induit aussi un certain ton, une certaine musicalité, quelque chose de très intime. Je voulais que ce roman soit tout à la fois cruel et empli d’un amour total, palpable. »

Editions Actes Sud - Janvier 2009



11 mai 2009

La voix du couteau @ Patrick Ness

Les cinquante premières pages de ce livre, avouons-le tout net, m’ont considérablement décontenancée, au point d’être tentée de tout laisser tomber. J’avais la tête farcie de tous ces mots, de toutes ces rumeurs, du langage muet et bruyant du jeune garçon, héro de cette histoire. Trop de bruits, trop de mots malmenés.
Oui, mais voilà, ma bonne dame, c’était le but ! Et je suis tombée dans le panneau comme une débutante. Après je n’ai plus décroché une seconde. Le décor était planté, horriblement surprenant, bruyant et violent.
Todd, le garçon dont il est question, sera bientôt adulte, selon les lois de sa ville, c'est-à-dire dans trente jours à peine, quand il aura atteint 13 ans.
Prentisville, Sa ville, n’est plus peuplée que d’hommes, les femmes, toutes les femmes ayant été décimées par un terrible virus qui épargne les hommes certes, mais les rend littéralement transparents aux autres. Toutes leurs pensées, mêmes les plus enfouies peuvent être entendues des autres, il en résulte un véritable capharnaüm de voix, une cacophonie de cris, de murmures, incessante, ininterrompue. Le Bruit dévore tout. A Prentisville, plus d’intimité, plus de secrets, comme une malédiction. Alors tout le monde se met à mentir et surtout à soi-même, pour tenter de voiler, de préserver au moins une pensée… Le mensonge surgit alors comme un venin, ultime ressource…
« Alors la chose à se rappeler, la chose la plus importante de toutes celles que je pourrais dire dans ce racontement des choses, c’est que le Bruit n’est pas la vérité : le Bruit, c’est ce que les hommes veulent être vrais, et il y a une rutain de différence entre ces deux choses, une différence énorme et elle pourrait bien vous tuer si vous ne faites pas très attenssion. »
Mais le jour où Todd découvre à la lisière des marais, là où aucun adulte n’est censé se rendre, un lieu de silence et de Paix, ce qui devait arriver, ce qui était prévu de longue date, se déclenche d’un seul coup d’un seul… Persuadé par son père adoptif de partir au plus vite, le jeune garçon s’enfuit précipitemment, la mort dans l’âme, tout juste accompagné de son chien, le fidèle Manchee, avec dans sa besace, le fameux couteau, celui qu’il aurait dû recevoir le jour de ses treize ans et un livre, lui qui ne sait pas lire, le livre de sa mère, son histoire et… celle de la ville.
Désormais, Todd est LE garçon à abattre. Traqué par les gens de son village , et en premier lieu par Aaron, l’épouvantable prédicateur de Prentisville - un homme violent et fou qui n’aura de cesse que de remettre la main sur lui - sa la fuite commence, à toute allure et sans répit. Mais dans le lieu sans bruit, qu’il traverse à nouveau lors de sa course échevelée, il rencontre « la Paix qui bouge », et cette paix n’est autre qu’une fille étrangement mutique. Todd, jusqu’alors, n’avait jamais vu de fille…
« Etre aussi près de son silence, c’est comme si mon cœur se brisait en mille morceaux. Je le sens son silence, comme s’il m’attirait dans un gouffre sans fond, comme s’il m’appelait juste pour que je tombe et tombe et tombe encore plus profond. »
Aux hasards de leur course poursuite, les deux adolescents découvriront d’autres villages, d’autres colonies, où curieusement la simple énonciation de « Prentisville » déclenchera la fureur et la haine. Mais que s’est-il passé ? Quelle vérité, quelle atroce réalité lui a-t-on cachées ??? Pourquoi les siens lui ont-ils menti à commencer par celui qu’il aimait le plus au monde, Ben, son père adoptif ?
Nous le découvrirons en courant à leur suite, haletant, tout comme eux…
Impossible de se détacher des pages de ce livre, ne serait-ce qu’une seconde, un chapitre en appelant un autre, c’est démoniaque et génial !
Entre science fiction, road-movie, roman d’initiation, violence, tendresse (si si !) , ce roman qui ne comporte pas moins de 440 pages (un petit pavé tout de même) est le premier tome d’un triptyque, « Le chaos en marche » à destination des adolescents (à partir de 13 ans nous dit l’éditeur – vraiment ?) mais pas seulement…

Je dois dire que si le style m’a un peu rebutée au début (mots déformés mal orthographiés), je me suis finalement totalement laissée prendre par son rythme en adéquation complète avec le fond et le sens de l’histoire. Le langage explosé comme ce nouveau monde et tous les espoirs qu’il portait en lui… Le langage démantelé par trop de mots lancés ici ou là dans le vide, mots réinventés, réécrits, déformés - impossible de ne pas penser aux SMS de plus en plus obtus que des millions de personnes s’échangent tous les jours. Et si le Bruit était déjà chez nous, latent, rampant…

Bref, une très jolie découverte, et un vrai coup de cœur !

Ce livre a reçu le prix Guardian 2008 et le Booktrust Teenage Prize 2008.
Traduction (magnifique ) de Bruno Krebs.

Ici, l’avis de Fashion ;)
Vivement la SUITE !!!

Extrait :
« Je sais ce que vous pensez, comment je peux ne pas comprendre puisque toute la journée, tous le jours, j’entends chaque pensée des deux hommes de la maison ? Mais c’est comme ça. Le Bruit, c’est du bruit. Ça craque et ça crépite et ça finit généralement par une grande purée de sons et de pensées et d’images, et la moitié du temps, impossible d’y comprendre quelque chose. L’esprit des hommes est rien qu’un fouillis et le Bruit, c’est comme la version active, respirante de ce fouillis. C’est ce qui est vrai et cru et ce qui est imaginé et ce qui est rêvé, et ça dit une chose et son contraire total en même temps, et même si la vérité s’y trouve forcément, comment faire la différence entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas quand vous captez tout, absolument tout ? »

Gallimard Jeunesse – Avril 2009.

08 mai 2009

Page ouverte à Laurent Granier

Quel mystérieux petit livre
Pour en dissiper un peu (mais vraiment un peu) le mystère, j’ai demandé à Laurent Granier de m’en livrer quelques clefs, ce qu’il a fait très gentiment…

Confidences à Lily de Laurent Granier :
Las des mesquins scandales qu’ébrouaient les échos de la masse populaire, surtout bien agitée, entretenue et conditionnée par les journalistes faiblement « neuronés », je ressentis la nécessité de remettre les choses dans le bon ordre, dans le bon sens.
A la sortie de films scénaristiquement insignifiants tels que celui de
C. Breillat ( nous sommes en 1999-2000), dont la seule option d’être dans les relais médiatiques, et donc dans les bilans comptables, était d’orienter l’attention vers l’abomination dont le paroxysme était atteint juste en montrant des histoires de Q. Le quidam se déclarait, par procuration journalistique, alors choqué par quelques images pourtant d’anatomies naturelles (et donc ordinaires), cependant bien en deçà de ce que l’on pouvait voir dans d’autres « œuvres » cinématographiques...
Le scandale de la morale consciente était donc basé uniquement par rapport à la catégorie où se trouvait l’image. Dans un film X, l’objet était quelconque, mais il devenait outrageux et outrageant dès lors qu’il se présentait dans un film que l’on avait choisi arbitrairement comme « standard ». Alors qu’il aurait pu être considéré plutôt comme un film porno avec des scènes de dialogues et une espèce d’histoire, il était classé comme un film « normal » avec des scènes osées. Une juste inversion des rôles nécessaires puisque ce film aurait été encore plus à ignorer dans cette autre catégorie… Alors qu’il était brutalisé dans sa « bonne mœur » pour la vue d’une cuisse, ou simplement d’un peu plus, ce même quidam restait paradoxalement coi et satisfait quand il regardait les atrocités énumérées dans les fameux journaux télévisés du 20 h, tout en se repaissant de son dîner graisseux…
Cette dichotomie d’appréciation en était d’une indécence absolue, l’expression de la bassesse la plus profonde de l’humanité, si tant est que l’on puisse nommer ainsi cette espèce animale quand elle se définirait qu’à ce seul point. Telle une injure à Dieu, le « gen » claquait de sa moralité civique face à cette indignation qui lui semblait naturelle pour un « homme Bien » qu’il était, tandis qu’il arrosait de vin rouge son gosier quand sa rétine était en proie aux véritables misères humaines, et de ses crimes odieux.
Il me fallait alors à la fois démontrer et redéfinir ce qu’était réellement choquant. Etant contre l’assistanat, et sachant pertinemment qu’une histoire intéressera plus facilement qu’un essai de philosophie, souvent ennuyeux et stérile (à juste titre à cause de certains « auteurs »…), l’histoire en serait jetée. Et l’avantage était aussi de susciter au sein du lecteur la réaction malvenue, inopinée, du plus profond de lui. Malgré lui, il allait bien suffoquer moralement à un moment, ou à un autre, au cours du graduel pèlerinage où j’allais l’emmener. Comme un check up, un état des lieux de son degré de conscience.
J’ai voulu ce texte aussi réaliste que possible. Je me suis mis dans la peau du personnage. Je ne voulais pas de correction du texte, il devait être écrit d’une seule traite, acceptant les fautes de tout genre qui en donnerait d’autant plus d’authenticité. A ce titre, le challenge fut gagné car certains lecteurs et lectrices, ne me connaissant pas personnellement, croyaient en une bio, certain(es) même pensant que j’étais à l’article, voire déjà mort ! Je l’ai écrit en 3 semaines.
A l’origine, cette histoire était un scénario pour un long métrage. Mais l’implication psychologique et la notion philosophique demandaient plus que de l’image. Les mots devaient être en voix off, en une confession vers le spectateur. Alors, j’ai écrit tout ce qu’il aurait écrit. Et c’est devenu un livre. Mais un jour, les images se colleront, et le film naîtra.
L’histoire plaît ou déplaît, mais elle ne laisse aucunement indifférent. On l’adore ou on la déteste. Mais pas pour, ou à cause du récit (ou de ses fautes…). Il faut savoir trouver le deuxième, et même le troisième degré. Alors, le papier, supportant les mots, se transforme en miroir, reflétant l’âme du lecteur. Et parfois, ce qu’il y voit est laid. Certains l’assument, d’autres non. Et dans ce deuxième cas, le livre est ainsi détesté. Il ne faut pas avoir peur de le relire plusieurs fois. On y découvre petit à petit, des détails, cimenté par des mots précis. Mais le voyage est aussi au fond de votre conscience. Il se fera malgré vous.
Sobre par son nombre de pages, si on le lit à l’allure qu’il mérite, la lecture prend autant de temps qu’un 150 pages. Le format du livre est aussi original que son contenu. Vous le découvrirez lorsque vous l’aurez en main. Important : suivez bien les indications de la quatrième de couverture.
Et c’est à vous de juger…
PS : J’ai oublié une info importante, et qui est un peu relevée par vous. La fameuse initiale de « dieu ». Elle est volontairement minuscule. La majuscule représente une religion bien précise, et alors que j’ai le devoir d’être le plus généraliste possible, la minuscule exprime tout dieu, toute divinité, toute religion déiste ; pour rester dans l’objectivité, sans parti pris, et pour être compris même par une personne qui n’est pas croyante, qui est athée, ou qui a été suffisamment éloignée pour être stérile de toute connaissance religieuse. C’est le b a, ba de toute réflexion pure, de l’universalité, que le texte puisse être saisi même par un extra-terrestre, ou un chimpanzé.


Source photo : "On ne va pas en faire toute une histoire"
Court métrage de Laurent Granier