30 juin 2009

Il fait trop chaud pour travailler....

°

Mais promis demain (ou après demain) je m'y remets !
Beaucoup de trop de commentaires et de mails laissés à la dérive (j'en suis désolée...), plus deux livres dont il faut absolument que je vous parle...

Pour info, Mistou a fini son après midi dans la baignoire, elle en est sortie blanche comme neige et très ragaillardie :)

29 juin 2009

Les mots des autres @ Clare Morrall

Jessica Fontaine est une petite fille discrète, solitaire, étrangement calme, tout l’opposé de sa sœur cadette, Harriet, toujours en mouvement, et toujours si bien « connectée » avec le monde… Leur père dirige une importante fabrique de gâteaux, leur mère, éternellement jeune et adolescente, virevolte en tous sens au gré de ses envies, dont la plus prégnante est certainement la restauration du vieux manoir un peu délabré qu’ils ont acheté au début de leur mariage.
Les petites fêtes et réceptions aux chandelles se succèdent dans la vieille propriété, tandis que les deux filles grandissent très différemment. Jessica, au hasard d’une de ces fameuses soirées a découvert le piano, elle s’immerge tout aussitôt avec passion dans la musique…
Quand elle se marie, très jeune, elle jette son dévolu sur un jeune homme un peu étrange, très excentrique mais qui joue passionnément du violon, sans doute la seule chose qu’il sache réellement faire. Qui de l’homme ou du violon aura séduit la jeune fille ? Si le mariage rend l’âme assez rapidement, il leur donne néanmoins un enfant, un garçon prénommé Joel qui s’avérera d’une certaine façon ressembler étrangement à sa mère.
« Les mots des autres » est un roman d’apprentissage, d’apprentissage de soi-même et finalement comme l’aurait écrit Jennifer Haigh, de sa « condition ».
Les temps se croisent, passant du passé au présent et du présent au passé comme s’ils se reflétaient l’un l’autre.
A la lumière du passé et précipitée par les évènements du présent, Jessica prend peu à peu conscience de sa « différence », sans pour autant pouvoir y mettre de mots. Mais elle sait déjà.
Elle sait déjà que les autres lui sont étrangers, les apparences infranchissables, la vérité inatteignable. Jessica est d’ailleurs, elle est autrement. Pour comprendre les autres, elle doit réfléchir, étudier, en somme, exactement comme si elle apprenait une langue étrangère. La tâche est aride, mais au final « payante », la jeune femme puis la femme, s’inscrit dans le monde, n'hésitant pas une seconde à prendre à bras le corps les responsabilités de la famille quand son mari, défaillant, suicidaire, laisse tout tomber.
Voilà un personnage extrêmement touchant, magnifiquement dépeint par Clare Morrall, sans fausse note, sans exagération, ni aucune maladresse. Jessica est autiste asperger.
J’avais beaucoup aimé « Couleurs » dont l’héroïne était, elle aussi si « différente ». J’aime le regard que Clare Morrall pose sur les autres, les pas pareils, les différents, les vulnérables, il est doux, tendre et incroyablement perspicace.
L’histoire de Jessica, sa lente et sûre appréhension du monde est totalement probable. Combien de parents se sont-ils découverts Asperger au travers de leur propre enfant ? Beaucoup, je le crois.
Bref, un roman d’une belle sensibilité et d’une grande tendresse qui ne vous emballera peut-être pas pour son « action » mais pour tout le reste, le plus important.
Un livre résolument optimiste aussi, malgré la cruauté de certains évènements.
« J’ai cessé de dériver dans le sillage épineux de quelqu’un. Je n’ai pas complètement abandonné mon pays étranger, moi qui étais à l’écart du monde comme une cousine lointaine, mais je peux passer la frontière à mon gré, sachant où je suis et comment me comporter. »
J’ai beaucoup aimé.

Les avis de Clarabel et de Cathulu.

26 juin 2009

Le visiteur de Saoû (comédie pour mélomanes) @ Mary Dollinger

Le festival « Saoû chante Mozart », fête cette année ses vingt ans. Afin de préparer dignement cet anniversaire, le comité se réunit, mais la météo n’est pas vraiment de la partie. Au dehors, l’orage gronde, la pluie tombe à verse et les participants débarquent les uns après les autres, transis, mouillés, trempés.
La programmation est à l’ordre du jour… Le président pencherait bien pour quelque chose d’un peu solennel, pourquoi pas le Requiem ? Tandis que les uns et les autres dissertent sur le parti pris plus ou moins judicieux de ce choix (et pourquoi pas les chœurs de l’Armée Rouge pour l’interpréter ?), un très étrange phénomène attire leur attention… Chaque fois que l’un ou l’autre d’entre eux prononce le mot « Requiem », la lumière se met à vaciller ou le tonnerre à gronder, un peu comme si le ciel tenait à se manifester, comme si quelqu’un là –haut… Tout à coup, la lumière s’éteint tout à fait, pour se rallumer sur une … étrange apparition.
Imposteur, gentil fou échappé de l’asile ou Mozart en personne ? A vrai dire, les membres du comité doivent toujours être en train d’en discuter voire de se disputer tant l’histoire est troublante et merveilleuse !
Mary Dollinger signe ici une très jolie pièce de théâtre « musicale » au style vif, enlevé, et surtout, vous l’imaginez, très drôle. On y croise un fantomatique Mozart au mieux de sa forme, un fan du musicien un peu énervé, une jeune-femme en pâmoison devant l’éternel séducteur et un Président de comité au final un peu dépassé par les évènements.

Disponible dès à présent Chez Jacques André Editeur.
C’est toujours un grand plaisir de retrouver Mary :)

Le livre des 100 @ Masayuki Sebe


Chaque double page, grand format, s’ouvre une planche très joliment colorée envahie par une cohorte de petits animaux (chats, souris, éléphants, oiseaux, moutons etc…), mais aussi d’enfants, voitures…
Sur chaque planche, cent personnages qu’il faut compter pour vérifier si le compte y ait, dénombrer ceux qui sourient ou qui sont jaunes, combien de graines les oiseaux tiennent dans leur bec, où se cache le lapin parmi tous ces moutons et le garçon qui fait le poirier….
Il faut avoir l’œil, s’appliquer et au détour d’une page, une petite surprise qui fait glousser (la taupe qui lâche un pet retentissant et visiblement odorant, une souris bleue sur la queue d’un chat.... )


Un véritable petit bonheur pour apprendre à compter et à observer.


Editions Mango jeunesse – dès 4 ans – mai 2009

25 juin 2009

Ecorces de sang @ Tana French

Trois enfants jouent dans les bois. Trois inséparables copains, deux garçons et une fille, ils ont douze ans. Le terrain boisé qui jouxte le lotissement où ils habitent est leur terrain de jeux favori, ils le connaissent comme leur poche.

« Ces trois enfants sont les maîtres de l’été. Ils connaissent le bois aussi bien que les paysages miniatures dessinés par les écorchures qui strient leurs genoux. Bandez-leur les yeux au fond de n’importe quel vallon, de n’importe quelle clairière ; ils retrouveront leur chemin sans mettre un pied de travers. Ils sont ici sur leur territoire, y règnent comme de jeunes animaux. »

Et pourtant : « Ces enfants ne grandiront pas , ni cet été-là, ni au cours des suivants. Jamais ils ne deviendront adultes. Cet été a pour eux d’autres projets. »
En fait, un seul d’entre eux sera retrouvé, agrippé à un arbre, les ongles plantés et cassés dans l' écorce. Il ne se souvient plus de rien.

Vingt ans plus tard, une fillette est sauvagement assassinée dans ces mêmes bois. L’enfant retrouvé vingt plus tôt est devenu inspecteur de police, le hasard veut que l'enquête lui soit confiée. Personne ne connaît le passé du jeune homme, entre temps il a changé de prénom, grandi ailleurs. Quand il revient, il est totalement inconnu de tous, son accent très british, choppé quelque part dans un pensionnat, le ferait même passer pour un Anglais. Mais le passé vous rattrape parfois de bien étrange façon, et Ryan va devoir y faire face, qu'il le veuille ou non..
L’enquête est passionnante, rondement menée. Le dénouement à mon sens totalement imprévisible, terrifiant et superbement trouvé.
Quant aux deux inspecteurs de police, Ryan et sa collègue Cassie (que nous retrouvons pour une nouvelle enquête dans « Comme deux gouttes d’eau »), ils y forment un couple d'enquêteurs et d’amis quasi idéal, presque trop d’ailleurs (presque des jumeaux inversés dans le miroir). Hélas pour eux, il y a des limites que l’amitié ne souffre pas de franchir…

Bref, un thriller tout à fait passionnant et divertissant, et qui plus est servi par une jolie plume !

Cathulu , Cuné , et Kathel ont elles aussi beaucoup aimé !

La première édition de ce livre a paru sous le titre La Mort dans les bois en 2008 aux éditions Michel Lafon.
Changement de titre pour cette édition en poche (mais pourquoi ?)

Editions POINTS Thriller – juin 2009

23 juin 2009

Ma paye contre une meilleure idée que la mienne @ Alain Ulysse Tremblay

"Je sais pas trop raconter. Faudra que tu me suives comme ça tombe. Dans ma tête, il y a des morceaux de tout et de rien qui remontent. Des bouts de la vie d'avant, quand on était tous englués à la Strindberg Corp. Des bouts d'après, quand on s'est organisés. Alors fais ce que tu peux pour comprendre, Goofy. Parce que moi, faut même que j'imagine le crayon pour t'écrire..."

C'est Josh qui parle ici... A son vieil ami Goofy resté sur le carreau, écrabouillé par une machine à la Strindberg Corp. Aucune protection sociale, bien entendu... Ils font partie de ces laissés pour compte, ceux dont la vie ne vaut pas grand chose et qui vont, bon an mal an, de petits boulots en chapardages, de la rue au foyer et retour à la rue...
Mais Josh, après la mort de Goofy ("Heureusement qu'il ne m'a pas demandé ton nom, Goofy, parce que j'aurais pas su quoi répondre") lance une idée, comme ça mais pas du tout en l'air, à tous ceux qui restent. Ma paye contre une meilleure idée que la mienne. Et s'ils s'organisaient, dans la vie comme pour le boulot ? S'ils mettaient tout en commun, paye, nourriture débusquée à droite à gauche, pour survivre tout simplement et ne plus être seuls, paumés.
L'idée fait son chemin, ils s'installent, chacun a son rôle. Mais sur le palier de la porte à côté, il y a " La Vieille Toast", un vieux monsieur qui leur passe le journal de la veille, tous les matins. Un jour, la veille de sa mort ou quasiment, il leur donne une boite de muffins, pas très catholique... Et là tout s'enclenche à nouveau, comme une fatalité.

Le texte d'Alain Ulysse Tremblay est écrit au rythme de la voix de Josh, le lire c'est entendre son personnage, son langage cabossé, ses petites pointes d'humour souvent noir, sa tristesse aussi. Son "plan" pour vivre mieux aurait pu, aurait dû marcher, mais la force des choses en a décidé autrement. Il faut un miracle pour s'en sortir quand on est passé de l'autre côté, du mauvais côté.

Un petit livre court et bouleversant qui se dévore d'une traite et laisse des bleus à l'âme.

Un grand merci à Alice, pour cette belle découverte :)

Editions La courte échelle - 2002 .

Au sujet de l'auteur :

Alain Ulysse Tremblay (Écrivain québécois né dans la région de Charlevoix en 1954) enseigne à l'UQAM, en communications. Très préoccupé par le problème de l'itinérance, de la vie dans la rue et de la pauvreté, il a été travailleur de rue pendant quelques années et il a collaboré au journal L'itinéraire. Il est d'ailleurs coauteur d'une étude sur ce journal, menée par le centre de recherche sur l'itinérance de l'UQAM. Il écrit également des romans pour la jeunesse.

22 juin 2009

Glenn Gould Piano Solo @ Michel Schneider

« Je sais qu’on ne déchiffre pas un homme comme une partition, et que ce qu’il y avait en Gould de rétracté, loin d’être mis à nu par les secrets que je crus y lire, n’en demeure sans doute que plus voilé. Pourquoi d’ailleurs accorda-t-il des entretiens si nombreux, précis, et pour certains profonds, sinon parce qu’il savait combien les questions étaient toujours les mêmes, et était assuré que ses réponses le masqueraient davantage ?
Après tout, peut-être est-ce cela que j’ai voulu faire : vêtir Gould d’un tissu de mots pour qu’il fût à l’abri. J’espère bien qu’une fois achevé le parcours dans lequel je l’ai accompagné, il se retournera en souriant, un peu plus loin encore. »

Voilà un livre magnifique, un portrait tout en délicatesse et en pudeur, un très bel hommage, un très beau manteau de papier offert à cet homme qui avait toujours froid et ne rêvait que de grand nord.
Tout le monde connaît Glenn Gould, sans nécessairement le connaître, pour son talent, son génie (qui irrite ou emporte), pour ses excentricités, aussi…
Il y a beaucoup de tendresse et de respect dans le portrait que nous donne à voir et à entendre, Michel Schneider. Pas évident pourtant de cerner un homme qui était toujours dans l’évitement, au « dehors ». Et pourtant, le résultat est stupéfiant, bouleversant plutôt.
Il fallait beaucoup d’amour et d’admiration pour écrire ce livre-là, sans pour autant tomber dans la bête hagiographie. Le pari est réussi, la manteau est magnifique de souplesse, léger et chaud tout à la fois, Gould pourra partir un peu plus loin vers le grand Nord...
Autiste Asperger (mots que pas une seule fois, Michel Schneider n'évoque), excentrique ? Après tout, et même s’il est facile de cumuler les indices, ceci appartenait à l’artiste. Alors bien sûr, il est évident que cette profonde différence imprima de son empreinte toute l’œuvre du pianiste, au point justement de nous la rendre si unique, si étrange, si « hors du temps. ». Les deux sont liés, indubitablement, mais le terme précis non seulement n’est pas nécessaire, mais également par trop réducteur.
Gould était résolument ailleurs, DANS la musique.
Le titre est à lui seul, très explicite, « Glenn Gould, piano solo », et non pas « AU piano, Glenn Gould » comme il se dit dans les concerts. Gould après neuf années à sillonner le monde, a décidé, un dimanche de Pâques et à l'âge de 32 ans, de toute arrêter, définitivement, pour ne plus s’adonner qu’à des enregistrements, protégé, à l’abri, seul dans un studio et « sa sécurité matricielle », au plus proche de la musique. Piano solo, seul, avec ce piano qu’il transcende et dont la matérialité finalement n’a plus tant d’importance… Seule la musique, dépouillée, travaillée et retravaillée, parfois sans instrument aucun, la musique immatérielle et intemporelle.
« Sa solitude était un moyen de rejoindre chacun dans sa propre solitude. Gould nous a témoigné l’amitié ou la pudeur de n’être pas là quand on l’écoute. »

« Il savait que jamais plu il ne voudrait jouer devant un public vivant. Les gens écouteraient son reflet de vinyle, verraient son ombre cathodique. Ce détachement ne lui était pas démembrement ni mutilation, il en espérait l’affectueuse distance du fantôme attirant à lui les pensées avant de disparaître, le passage blanc de cet ange auquel on fait une place quand il rompt le cercle de ceux qui parlent. »

« Un jour Gould était seul dans un motel d’une petite localité au bord du lac Supérieur, Wawa. Regardant par la fenêtre la nuit, il vit sur la neige bleuie une silhouette lente, noble, un loup égaré. S’approchant dans l’obscurité, totalement indifférent au regard, à la présence, la bête vint tout près de la vitre et le regarda dans les yeux. Il revit souvent ce souvenir. Il se demandait parfois s’il n’avait pas pris pour une apparition réelle une image reflétée. »

« (…) il ne s’est pas attardé parmi nous. Il est sorti un peu avant la fin de la séance, fuyant la pénombre, voulant cacher un corps déchu, content d’étonner la vieillesse en lui faussant compagnie. Il aurait tant voulu certains soirs d’autrefois quitter la performance avant que les lampes se rallument. Il s’est esquivé comme il faisait toujours, furtivement, avec sans doute pour les médecins un sourire désolé au fond de ses yeux rêveurs noyés dans la pâleur d’un visage de papier. »

Editions Gallimard - Collection L'un et l'autre - décembre 1988.

Un grand merci à Alice pour m'avoir si gentiment prêté ce livre et aussi longtemps.
Son billet est ICI

18 juin 2009

Rêves de garçons @ Laura Kasischke

C’est bien connu, il y a des histoires qui se transmettent autour des feux de camp, toutes aussi horribles les unes que les autres, plus ou moins vraisemblables ou surréalistes d’ailleurs, des histoires à dormir debout juste pour se faire peur et égayer un peu les longues soirées des camps d’été…
Mais il y en a une un peu plus probable que les autres, plus troublante et plus concrète aussi.
Rêves de garçons… Années 1970, trois jeunes pom-pom girls, en stage de formation, décident de sécher les cours de gym un peu lancinants et répétitifs à leur goût pour faire une petite virée en voiture et pourquoi pas piquer une tête dans le Lac des Amants, à quelques encablures de leur camp.
La chaleur est étouffante, la petite mustang très rouge, les trois jeunes filles très jolies. À une station-service, elles croisent deux garçons à bord d’un van un peu miteux, des péquenots du coin, pensent-elles, pas grande importance…
La Mustang roule vite, elles ont l’avantage, l’insouciance et l’inconséquence des filles de leur âge, elles les aguichent un peu beaucoup…Ce qui n’était pas prévu, pas envisagé, c’est que les deux garçons se mettent à les suivre d’un peu trop près. Dès lors la tension monte. Même arrivées au camp, elles ne sont plus sûres de rien, si ce n’est d’une chose, ILS sont là, quelque part, à roder, à les traquer…
La fin tombe abrupte, insoupçonnable.
Laura Kasischke excelle à dépeindre les tourments, les frayeurs et la cruauté des adolescents à mi-chemin entre le monde des enfants (la vamp ultra-sexy et son drap de bain Barbie) et celui des adultes.
On s’angoisse, on frissonne, le cœur au bord des lèvres... Et puis il y a toutes ces petites phrases qui émaillent le texte, tout à fait réjouissantes.
« Le mélodrame gluant et noirci des chamallows grillés. »
« Le temps s’écoula lentement, comme une perle qui sombrerait dans une bouteille remplie d’un épais shampoing vert. »

Bonne nouvelle, Rêves de garçons vient de paraître au Livre de Poche !

L'avis de Ys.

17 juin 2009

Femme de chambre @ Markus Orths

Lynn vient de sortir de l’hôpital où elle a passé six longs mois à se remettre d’un mal mystérieux, qui porte un nom lui disent les psys, ces fameux psys qui voudraient tant qu’elle baisse la garde, cesse de « résister ».
« Mais je l’ai abandonnée la résistance, il est inutile de vouloir résister à ce que l’on veut voir en moi, la résistance s’effrite, se casse, la résistance perd sa verticalité, ne se dresse plus, plie, s’est couchée, la résistance gît à terre. »
La voilà, étrangement seule, à la sortie de cet immense bâtiment « oppressant malgré sa façade en verre », à se demander ce qu’elle va faire pour ne surtout pas laisser son esprit s’évader, réfléchir et se heurter à l’absurdité, ce terrible sentiment d’absurdité qui lui fait faire de drôles de choses, interdites….
Finalement, et très vite, les dés sont jetés, elle sera femme de chambre dans un hôtel. Femme de chambre, ce personnage invisible qui passe tous les matins, refait ce qui a été défait, nettoie ce qui a été sali, lave les traces des autres, des vivants. La propreté devient son obsession, plus de traces, plus de poussière, mais des surfaces immaculées, sauves de toute érosion, de toute émotion.. . Et tout en effaçant, un chiffon à la main, elle se met à s’inventer des histoires, les existences probables, possibles que lui suggèrent les objets, traces, salissures, laissés, oubliés par les clients. Un jour, surprise en train d’enfiler le haut d’un pyjama, (pour rentrer dans la peau de…) elle se cache rapidement sous le lit et y passe la nuit.
Étrange histoire, étrange petite jeune femme dévorée par son mal être, son incapacité à communiquer, à entrer en relation tant les autres lui sont opaques, impossibles à comprendre, tant elle ne peut plus supporter leurs mensonges et le fossé qu’ils creusent chaque jour entre l’apparence et la réalité.
Il y a un je-ne-sais-quoi d’autistique chez cette jeune femme, qui donne une couleur aux jours ( « Dimanche bleu pâle, lundi blanc sale, mardi couleur coquille d’œuf, mercredi gris-brun, jeudi bleu cobalt, vendredi rouge vif, , samedi noir de velours. » ) et tente follement de se trouver une place dans le monde des autres.
J'ai beaucoup aimé.

Editions Liana Levi - mars 2009

Les avis de Lilly et Du soleil sur la page.

16 juin 2009

L'homme barbelé @ Béatrice Fontanel

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Ferdinand a 20 ans quand il part à la Grande guerre, celle des poilus et des tranchées, il en a cinquante environ quand il trouve la mort à Mathausen en 1944.
Entre deux, il se marie, fonde une famille de quatre enfants. Tous conserveront le souvenir d’un homme dur, violent, sarcastique et lorsqu’ils doivent répondre à la petite enquête que mène la narratrice sur ce père, véritable héros des deux guerres, ils emploieront quasiment les mêmes termes. Avec Ferdinand, c’est l’imprévisible en personne, une sorte de tombola ou de roulette russe, on ne sait jamais de quoi la journée sera faite.
Cet homme est scindé en deux, sa mauvaise humeur et sa rancœur, il les réserve pour sa famille, à l’extérieur il est tout autre. D’un côté la dureté et la violence, le cœur sec, de l’autre, la générosité sans limites, le cœur sur la main. Ferdinand est un homme barbelé, un homme que la guerre a coupé de lui-même. Et il s’en veut cet homme, malgré tous ses actes de bravoure et d’héroïsme sous les feux de l’ennemi, il s’en veut de ne pas avoir plus souffert que cela (même pas une rage de dents) quand de nombreux copains sont tombés, en miettes, déchiquetés sous les balles ou les bombes. Il se déteste, il se maltraite, comme il maltraite sa famille, ses enfants, l’exact prolongement de lui-même, et cette paix dont il n’a plus grand chose à faire.
« Qu’est-ce qu’on va foutre maintenant ? On pense à tous les copains qui sont morts la semaine dernière encore, ceux qui agonisent à l’heure où l’on se serre les mains. C’est quoi la paix ? Un grand coup de cafard, une fatigue à crever et un soulagement – presque obscène – d’être encore en vie, de respirer, même par un nez à la cloison nasale déviée. Respirer… même de travers, c’est si bon. On aurait tous tant voulu survivre, soupirer, s’allonger en s’étirant dans les vergers en fleurs, écouter le loriot chanter, mais nous voilà maintenant : des clochards cuits par la vie au grand air, l’alcool, les deuils qu’on ne compte plus et ces visages qui s’effacent déjà. Cafard noir, café tiède. »
Quand il est dénoncé en 44, emmené par la gestapo avant d’être battu et envoyé dans un train, il est presque soulagé, Ferdinand, « (…) il peut cesser d’être ce monstre domestique, cet infirme de la vie ordinaire, redevenir enfin l’homme du bois de la Caillette. », celui qui brave tous les dangers pour ramener un corps disloqué, celui qui creuse à mains nues pour sortir un copain du bourbier, sans trop savoir ce qu’il va trouver, là, tout en dessous…

Dans la vie de tous les jours, loin du tumulte de la guerre, Ferdinand ne recolle les morceaux de son âme que seul, à l'abri, dans son jardin potager, avec juste les oiseaux et rien d’autre...
Le jardin, la campagne qui reviennent sous la plume de l’auteur, inlassablement. Tout y est dans ce jardin, le début et la fin, les enfants aussi qui y ramassent des pierres comme des détenus.

L’écriture de Béatrice Fontanel est magnifique, le personnage de Ferdinand passionnant, presque attachant malgré sa noirceur... à l’extérieur.
Mais j’avoue n’avoir pas su faire face à certaines pages concernant la guerre de 14, celles-là mêmes que la narratrice (dont le portrait se dessine en creux et très légèrement au fil du roman) exhume des archives pour compléter l’histoire vraie et cachée de Ferdinand. Et pourtant elles sont importantes ces pages, elles expliquent sinon tout, beaucoup de choses. Mais je les ai trouvées plus « froides » que les autres, peu « aimables »…
Ce roman n’en reste pas moins un très beau roman, âpre et dur, comme son personnage principal qu’adoucit de temps à autre, comme un temps révolu, ou comme un temps originel, le chant d’un oiseau quelque part au fond du jardin.

Extrait :
« Le roman, comme un train en panne, s’est arrêté en rase campagne, Ferdinand est descendu. Il a disparu dans les champs, bordés de graminées et de hautes ombrelles infestées de punaises aux motifs de boucliers zoulous. On ne le voit plus. Les graines ailées des chardons flottent dans les airs et semblent les féconder. Dans les potagers, les grimpereaux entreprennent l’ascension des vieux pommiers crochus, pendant que les mouches copulent bruyamment. Les enfants de Ferdinand se sont tus. Comment remettre la main sur lui, dilué dans le plein été, comme s’il n’avait jamais existé. »

Les avis de Clarabel, Cathulu, Caroline, Papillon, et Sylire

15 juin 2009

Comme deux gouttes d'eau @ Tana French

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Comme deux gouttes d’eau…
Le cadavre d’une jeune femme découvert dans une masure en ruines quelque part dans la campagne pas très loin de Dublin ressemble à s’y méprendre à l’inspecteur Cassie Maddox, ex membre de la Criminelle, ex infiltrée aussi. Son ancien patron, Franck, appelé sur les lieux du drame est interloqué, mais peut-être un peu moins que son fiancé, l’inspecteur Sammy qui pendant quelques instants a vraiment cru que la morte c’était elle, la femme de sa vie…
La tension est à son maximum quand Cassie est appelée pour être confrontée à son fantôme.
Car la ressemblance ne s’arrête pas là. Découverte plus redoutable encore, la jeune morte porte le nom d’Alexandra Madison, personnage inventé de toutes pièces par Franck et Cassie lors de sa dernière infiltration. L’étrange situation vire au cauchemar, comme si Alexandra, Lexie pour ses amis, avait réellement prit vie pour mourir quelques années plus tard dans ce coin perdu de la campagne irlandaise.
Cassie qui avait résolu de ne plus jamais s’investir trop personnellement dans une affaire criminelle ne peut plus reculer, car cette fois c’est un peu comme s’il s’agissait d’elle, Lexie est son double, le double incarné et bien vivant qu’elle ne cessait de s’imaginer depuis l’enfance, elle l’orpheline, la toute seule.
Les soupçons de Franck se portent immédiatement sur la petite communauté parmi laquelle Lexie coulait apparemment des jours heureux, dans une ancienne propriété héritée par l’un deux.
Daniel, Rafe, Abby, Justin et Lexie, étrange "Club des cinq", aussi soudé que les cinq doigts de la main, unis, étrangement trop unis.
Franck demande à Cassie d’infiltrer le groupe en se reprenant l’identité de Lexie, en se glissant dans ses vêtements, dans sa vie. La ressemblance fera le reste.
Et Cassie accepte… Très curieusement, la jeune femme se sent presque immédiatement à l’aise au milieu d’eux, comme si la Lexie qui était en elle, ce fantôme cajolé et chéri depuis l’enfance ne l’avait jamais quittée. Impression de déjà vu, de crever l’écran et d’entrer dans le film.

Un excellent thriller, tout en subtilités et en suspens.
Impossible de trouver le moindre répit avant d’en avoir tourné la dernière page.
Bluffant !

Editions Michel Lafon - Juin 2009

12 juin 2009

Caresser la cime des arbres @ Arny Iancu

Cornel voit le jour dans les années cinquante, à Paranesti, petite ville au sud de la Moldavie, en Roumanie.
Nous sommes en plein régime stalinien, et voilà que son père qui exerce la profession de dentiste en libéral, se voit non seulement confisquer son outil de travail mais emmené au loin, il ne saura jamais où au juste… Durant un an, il sera torturé, maltraité, dans le seul but de lui faire avouer où se trouve le fameux or dont en tant que dentiste il ne peut être dépourvu. La famille est pauvre, d’or de toute façon, il n’y en a pas…
Pendant ce temps, et grâce à l’intervention de plusieurs proches, un apprenti de son père, virtuose de l’accordéon, puis de son instituteur, Cornel se découvre une vraie passion, un don, celui du chant. Très vite repéré en haut lieu, il participera à un étrange voyage qui le mènera à Moscou et même au Kremlin.
Cornel a à peine douze ans mais une maturité largement supérieure à celle des enfants de son âge, il est cependant un peu étonné de la réaction de ses parents à l’annonce de ce voyage, et comment pourrait-il en être autrement….
Se creuse alors entre l’enfant et ses parents une sorte de dichotomie, l’un nage dans le bonheur, les autres assistent impuissants à la naissance de la célébrité de leur enfant dans un régime qu’ils haïssent et qui leur a déjà tout pris.
Ecrit dans un style classique, simple et vivant, ce roman se lit d’une traite. Les personnages dépeints en quelques lignes y sont saisissants dans leur naïveté, leur folie, leur cruauté ou leur désespoir.
A découvrir.

Arny Iancu grandit dans la Roumanie des années cinquante. Il poursuit ses études au Canada et en France, pays qu'il choisit d'adopter. Entré dans l'administration, son parcours le conduit aussi à servir à l'étranger (Europe centrale et orientale, Proche-Orient, Afrique).

Editions Riveneuve – juin 2009

10 juin 2009

Blue Cerises @ saison 1 : Octobre

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Collection dirigée par Cécile Roumiguière.

Quatre ados,
Quatre amis,
Quatre histoires,
Un seul secret,
Et quatre petits livres écrits par quatre auteurs différents * qui peuvent se lire séparément mais qu’on dévore dans la foulée, dans n’importe quel ordre, car peu importe, ils sont liés, inéluctablement comme quatre cerises en bouquet…
Deux filles, Zik et Violette, deux garçons, Satya et Amos, unis pour toujours, envers et contre tout.
L’été de leur quatorze ans ils ont signé un pacte, « Le pacte des cerises », deux ans déjà, deux ans depuis ce terrible secret. Depuis, ils ne se sont plus jamais quittés.

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Octobre, déjà les vacances de la Toussaint, et pour chacun d’entre eux, une page qui se tourne, un événement majeur qui intervient mystérieusement ou brutalement dans leur existence.
Les « Cerises » ont seize ans et un peu le vague à l’âme… Chacun de son côté va faire l’expérience de La rencontre, la première, la plus forte, séduisante, bouleversante, décevante ou rêvée, puis chacun de son côté retrouvera le groupe, enrichi, même blessé.

Zik et son ange sur le toit, un drôle de personnage qu’elle suit sans hésiter jusque dans le sous-sol parisien et ses labyrinthes d’obscurs couloirs, pour atterrir au fin fond d’une cave où elle découvre émerveillée un incroyable concert de rock… d’un autre âge.
Satya et Indiana, une étrange fille mouvante et changeante, qu’il lui faut suivre à la trace, minutieusement au gré des petits cailloux qu’elle sème sur son passage. Avec elle, il découvre les » attentats poétiques », la petite danseuse de Degas, Emily Dickinson et la nuit à la belle étoile, au sommet des tours de Saint Sulpice. Le courage aussi.
Violette et son premier amour, la violence des hommes... Mais il y a Ernesto le vieil oncle, qui veille sur elle, tout en lui interdisant de se soucier de lui :
"Tseu. C'est les vieux qui se font du souci pour les jeunes, pas le contraire, Vi-o-leta, pas le contraire. ». (Le personnage d’Ernesto est magnifique, avec ses joues en papier de verre, ses quatre-vingt-huit ans, son courage, son copain, son vieux chien et sa 4L orange…)
Et puis Amos, le plus mûr peut-être d’entre tous, Amos qui préfère les garçons et doit se forger chaque jour, mine de rien, une carapace. Pas évident à seize ans de faire face… Amos et sa passion pour le tire à l’arc. Sa passion tout court…

Ces petits livres auraient pu être réunis en un seul et même volume, mais la richesse de l’histoire en aurait beaucoup perdu au change. Ils ne sont pas numérotés, à vous de choisir lequel d’entre eux vous fera entrer dans le récit, lequel vous choisirez ensuite pour continuer… Ils s’emboîtent tous et se complètent comme les pièces d’un puzzle. Les regards se croisent d’un volume à l’autre, les points de vue se confrontent ou s’enrichissent, comme si la caméra changeait brutalement d’angle. Passionnant.

Si les premiers émois amoureux semblent bien être au cœur de cette première saison intitulée « Octobre », bien d’autres thèmes y sont déjà esquissés, la maladie, la filiation, la différence, le racisme, la famille, le divorce, l’éloignement….
La saison 2, « Novembre », doit paraître en octobre 2009. Vivement cette suite, et la suivante !

* Quatre auteurs pour quatre personnages, chacun donnant sa voix et son style bien particulier à l’un de ces adolescents… Quelle belle idée !
Reste à savoir comme ils se sont partagés les rôles (à suivre dans une prochaine "Page ouverte à…")

« Amos : Cibles mouvantes » Sigrid Baffert
« Satya : L’attentat » Jean-Michel Payet

« Zik : L’ange des toits » Maryvonne Rippert

« Violette : L’amour basta » Cécile Roumiguiére



Editions Milan – Collection Macadam- Mai 2009.

09 juin 2009

Le Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates @ Mary Ann Shaffer et Annie Barrows

Janvier 1946, Londres. Juliet, jeune écrivain dont les chroniques sur la guerre ont remporté un grand succès, sillonne l’Angleterre, multiplie les séances de signatures pour promouvoir le recueil de ces fameuses chroniques, mais le cœur n’y est plus.
« Je ne veux plus être considérée comme une journaliste humoristique. »
Une page se tourne, cette fois, il lui faut écrire un roman, un vrai… Mais le sujet tarde à s’imposer. C’est alors qu’elle reçoit une curieuse lettre, en provenance de Guernesey d’un certain Adams Dawsey… Il y est question d’un livre de Charles Lamb qui aurait appartenu à Juliet, et d’un Cercle littéraire, le dénommé « Cercle des amateurs de littérature et tourte aux épluchures de patates de Guernesey ». La simplicité et la sincérité de ce courrier touche aussitôt Juliet qui bien entendu ne rêve à présent plus que d’une chose découvrir ce qui se cache sous le nom un peu excentrique de ce club de lecture. Créé pendant la guerre, il sauva la vie, ni plus ni moins de tout un petit groupe d’îliens – dans les faits il leur servit d’alibi à un repas interdit en ces temps de guerre, où chaque cochon était réquisitionné par l’armée allemande, en soustraire ne serait-ce qu’un seul mettait tous les convives en grand danger, mais pas seulement, la découverte des livres et du partage qui s’en suivit créa entre tous ces îliens une sorte de fraternité inébranlable. D’une certaine façon les livres leur ont sauvé la vie à plusieurs niveaux et plus d’une fois…
Et si Juliet tenait là, enfin, un début d’idée de roman ? Elle demande à Dawsey si chaque membre du club serait disposé à lui parler de ce cercle, et très vite, les lettres se succèdent, toutes plus touchantes les unes que les autres. Certains de ces lecteurs sont des fermiers, d’autres des chaudronniers, mais tous ont à cœur de décrire minutieusement non seulement ce que la lecture leur a apporté en tant que tout nouveau lecteur (certains n’avaient jamais touché à un livre) que ce qui s’est passé sur l’Ile durant ces cinq dernières années. Et l’histoire qui se dessine en filigrane, au travers de toutes ces lettres, est stupéfiante, bouleversante… Si Juliet y trouve décidément, oui, un beau sujet de roman, sa vie en sera à tout jamais métamorphosée.

Mary Ann Shaffer et Annie Barrows nous livrent ici un roman tout à la fois charmant et grave. Le sujet : l’occupation de Guernesey, les privations très sévères de ses habitants qui furent totalement coupés du monde pendant toute la guerre m’étaient à vrai dire totalement inconnus, de même que le sort de ces nombreux enfants qui furent envoyés en France, très courageusement par leurs parents pour leur éviter, espéraient-ils, le pire.
Bref, un roman épistolaire, tantôt léger, tantôt grave, tantôt drôle ou triste mais qui vous tient en haleine tout du long. L’issue de l’histoire est assez prévisible, certes, mais elle fait du bien…

Vous avez été très nombreux à avoir aimé ce livre, la liste serait trop longue, mais je crois me souvenir que ce fut Clarabel qui en parla la première (et même en avant première !) et avec passion : c'est ICI.

Un grand merci à Masse critique de Babelio et à Guillaume ;)


livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

04 juin 2009

Prix Landerneau 2009. And the winner is....

*

Jérôme Ferrari - Un dieu un animal
( Actes Sud)

Inutile de vous dire que je suis absolument ravie :)
Bravo au jury !
Je n'ai pour l'heure pas encore fini de lire tous les livres de la sélection ( il me reste encore à découvrir L'homme barbelé et L'attente du soir), mais Un dieu un animal est vraiment LE roman qui m'a le plus touchée ces derniers temps.



Un grand merci à Elodie Giraud. Cette soirée était parfaite :)

02 juin 2009

Lila et les neuf plantes du désir @ Margot Berwin

New York. Lila Nova, jeune célibataire de 32 ans, travaillant dans la pub, vient de divorcer d’un mari légèrement névrosé (il fait une réelle fixation, le pauvre homme, sur la taille du lit conjugal qu’il ne trouve jamais assez grand à son goût…).
La jeune femme s'efforce de prendre les choses avec le plus de philosophie possible - qu’à cela ne tienne et pour démarrer sur des bases sinon saines du moins vierges de tout souvenir, elle loue un appartement d’une zénitude sans pareil. Tout y est blanc, carré, aseptisé. Afin d'y mettre une infime touche de couleur (tout de même !), elle décide d’y ajouter une pointe de verdure, et c’est là que tout commence. Au marché d’Union Square, elle croise un vendeur de plantes tropicales, le genre « péquenot-sexuel-bourru » totalement à l’opposé des hommes qu’elle a l’habitude de fréquenter…. Elle lui achète un magnifique oiseau de paradis, une plante hawaïenne assez difficile à entretenir, mais qui fleurira, lui dit-il, à la seule condition qu'elle lui prodigue tout l’amour dont il a besoin…
Si Lila tombe aussitôt sous le charme de ce cow-boy pépiniériste, elle prend également étonnamment goût à la culture des plantes exotiques. Il va sans dire que l’oiseau de paradis nage dans le bonheur.
Quand au hasard de ses pérégrinations dans New York, elle tombe sur un pressing un peu miteux qui arbore en vitrine une magnifique fougère de feu, elle y entre aussitôt, sans réfléchir et surtout sans linge à laver. La laverie est plutôt stupéfiante. Imaginez un sol recouvert d’une mousse, douce et veloutée au toucher, les machines à laver recouvertes d’un gazon bien vert sur lequel poussent allégrement des fleurs des champs les plus variées, des pots suspendus d’où émergent des fleurs bigarrées, comme en lévitation.
Une laverie, une serre… Des profondeurs du magasin une voix se fait entendre, profonde et râpeuse, annonçant l’arrivée d’un homme à la stature particulièrement imposante. Un homme aussi énorme qu'étrange :
« Avec son pantalon de treillis et son T-shirt vert, ses petites lunettes rondes aux verres teintés, style John Lennon, il ressemblait à un arbre psychédélique. »
Armand, car c'est bien là son nom, perce à jour la jeune femme plus vite qu’il n’en faut pour le dire… Avant qu'elle ne reparte, il lui offre une bouture de la fameuse fougère de feu, lui demandant de revenir seulement et uniquement lorsque des petites racines y auront pointé le bout de leur nez. À cette seule condition, il lui dévoilera, les neuf plantes qu’il conserve pieusement dans sa réserve, les fameuses neuf plantes du désir.
Lila, pourtant de nature cartésienne, bout littéralement de les découvrir… Ces neuf plantes, réunies toutes ensembles ont une valeur inestimable, quiconque les possèdera se verra comblé au-delà de tous ses souhaits. Mais encore faut-il les posséder toutes.
Lila vole jusqu’à chez elle et c’est le début d’une aventure aussi étrange que passionnante qui l’emmènera tout droit au cœur de la jungle du Yucatan…
Je dois dire que ce livre se dévore d’une traite et avec enthousiasme. Drôle, enlevé, bien mené, il "frise" avec la littérature de poulettes (dont je ne suis pas particulièrement friande), mais avec un petit plus indéniable. Les fleurs dont il est question ici, loin d’être un simple faire valoir à l’histoire, y tiennent au contraire le tout premier rôle. On y apprend beaucoup sur chacune d’entre elles, tout autant sur leurs spécificités botaniques que sur les légendes qui les accompagnent.
Bref, une histoire florale où le merveilleux côtoie les situations les plus cocasses et les personnages les plus déjantés.
Un très bon moment de détente !

L’avis de Clarabel.

Editions Michel Lafon - Mai 2009

01 juin 2009

Sur le sable @ Michèle Lesbre

Sur le chemin du retour qui devait la ramener à Paris, une femme, la narratrice de cette histoire, aperçoit soudain de sa voiture de hautes flammes qui embrasent le ciel au-dessus de la dune. Sans trop savoir pourquoi elle ne songe pas un instant à prévenir les secours mais descend aussitôt sur la plage où elle découvre un homme assis sur le sable en pleine contemplation, malgré la chaleur rougeoyante, d’une maison embrasée.
« Ce n’est rien, c’est ma petite guerre, c’est fini, j’en suis venu à bout, venez vous asseoir. »
Cette petite guerre créé immédiatement entre eux une certaine proximité, une intimité même, la narratrice s’assoit à ses côtés, elle va l’écouter jusqu’au lever du jour.
Elle-même est en errance, navigant d’hôtel en hôtel, un peu perdue, se laissant aller à sa « pente douce ».
« Depuis que j’avais quitté Paris, je n’étais plus chez moi, nulle part. De toute façon, je ne voulais plus être chez moi. »
La rencontre avec cet homme tombe à pic, comme prédestinée.
« Je pensais que nous étions, lui et moi, comme deux rescapés d’une catastrophe, deux naufragés qui tentaient l’un et l’autre de se réveiller d’un cauchemar. »
Veilleuse de nuit au Magic’hotel à Paris, elle vient de rompre avec son amant, un homme auquel elle tient plus qu’elle ne voudrait se l’avouer, un homme qu’elle imaginerait bien tout droit sorti d’un roman de Modiano et qu’elle surnomme Boudot- Lamotte. Depuis son arrivée au Magic’hotel, elle avait entrepris de relire tous les livres de Modiano, et peu à peu, comme confusément, l’ambiance si particulière de ces romans s’est mis à se mêler étroitement à sa propre existence.
« (…) je mélangeais tout, le monde devenait flou et de ce fait beaucoup plus fréquentable. »
L’homme assis devant le feu se met à parler, plus rien ne l’arrête. Il vient d’enterrer sa mère, il vient de mettre le feu à cette maison. Tout a commencé quand il avait dix ans. A cette époque, sa mère était serveuse au Miramar, le bar de la plage, lui jouait, comme bien souvent, seul sur le sable à construire des châteaux éphémères. Une jeune femme est apparue pour entrer fugacement dans sa vie de petit gamin, avant de disparaître dans les vagues et d’y trouver la mort. Il suivra les secours jusque dans la grande villa et s’allongera même à ses côtés, sur le divan..
Brigitte, la jeune noyée, l’amant de sa mère, un partisan de l’OAS, une peintre en fuite de quelque chose, tous ces personnages se succèdent dans le discours de l’homme, comme une étrange litanie, sa petite guerre. Elle, elle écoute, parfois meurtrie par ce flux de paroles qui la ramène ostensiblement à ses propres souvenirs, à ses deuils et à son grand amour perdu, Giorgio.
Tout s’imbrique, tout se mélange, laissant derrière comme une impression bouillée, des silhouettes, beaucoup de tristesse aussi, comme dans un roman de Modiano.
« Les livres pouvaient-ils prendre le pouvoir sur nos existences, les faire ressembler à ce qu’ils laissent en nous, des traces indélébiles parfois ? »

« Sur le sable » est le onzième roman de Michèle Lesbre, et comme à chaque roman que je lis d’elle, je suis tombée sous le charme :).

Editions Sabine Wespieser - Mai 2009

Quelques phrases extraites et annotées en cours de lecture :
« Ces lectures me donnaient l’impression de marcher sur une planète envahie par les sables mouvants où les êtres et les choses pouvaient apparaître et disparaître tout aussitôt, renvoyant à l’immense solitude qui était la nôtre (…) »

« Je n’avais aucune envie de partir, seulement besoin de souffler, de le laisser un peu à son Vestiaire de l’enfance. Mes lectures m’accompagnaient toujours. Ces mots lui allaient bien. »

« Nous devions ressembler à ces vieux couples qui déambulent comme des enfants perdus que personne ne reconnaît. »


Et l'âme meurtrie ébruita le silence - Gaston Chaissac


Extrait "Un regard en biais" de Michèle Lesbre - Libération
MARDI
Je me suis souvenue d'une grande exposition de toiles de Gaston Chaissac, je ne sais plus où, le Lieu unique n'existait pas encore. Le titre de l'une d'elles m'avait touchée au point qu'elle est en exergue d'un de mes romans. Et l'âme meurtrie ébruita le silence. L'artiste l'avait peinte en 1946, c'est peut-être pour cela que j'entends encore le silence après les bombes, à Poitiers, lorsque je la lis.