30 septembre 2009

The Hapless Child @ Edward Gorey

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« For some reason my mission in life is to make everybody as uneasy as possible because that's what the world is like. » déclare Edward Gorey (*)


« The happless child » fait partie de ces livres dérangeants, totalement désespérés, écrits et illustrés par l'auteur des Gashlycrumb Tinies...
L'histoire, dont la fillette Charlotte Sophia est l'héroïne, commençait pourtant particulièrement bien, volontairement très bien même, des parents aimants, un environnement serein et calme, protégé, aisé, à l'abri de tout, jusqu'à ce que le début du cycle infernal, la ronde des malheurs ne commence...

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Le père, militaire est envoyé en Afrique, il y meurt. La mère, désespérée, se laisse mourir à son tour laissant sa fille, seule (le seul oncle qui aurait pu s'occuper d'elle, meurt, par le plus sinistre des hasards, victime de la chute d'une pierre reçue en plein crâne)... Un malheur n'arrive jamais seul, et même s'auto-génère en quelque sorte... La gamine est placée dans un orphelinat où elle est malmenée, elle, mais aussi sa poupée, tout ce qui lui reste en lui somme.

Elle décide de s'enfuir, mais le mal rôde... Enlevée par un homme sans vergogne qui la revend tout aussitôt à un autre, elle se retrouve emprisonnée dans une cave à confectionner des fleurs en papier. Elle perd peu à peu la vue et bien plus encore...


Pendant ce temps, son père, qui en fait n'est pas mort du tout - ultime et terrible ironie (on a envie de dire, tout ça pour ça...) revient au pays où il recherche inlassablement sa fille.
Chute et dénouement de l'histoire, ils finissent par se croiser, la fillette ayant pu s'échapper, mais son père, au volant de son véhicule la renverse et la tue.
Le pire est advenu ? Pas vraiment... Car voici la conclusion de cette sinistre histoire :
« She was so changed, he dit not recognize her. »



Il ne l'a même pas reconnue...

De mal en pis, jusqu'en enfer...

Ce petit livre a fait couler beaucoup d'encre, provoqué sans doute beaucoup d'émoi , chacun y allant de sa propre interprétation, interprétation que l'on peut se figurer plus ou moins tarabiscotée et qui finalement ne ramène qu'à l'être même du lecteur dans toute sa perplexité, ses angoisses, doutes ou cauchemars... Nous mêmes, quoi ....
Et l'auteur de sourire, un chouia goguenard...
« « I generally feel that what you see is what you get, but all those who want to read something into it, poor bunnies, then they can. Half the time, I think, Oh dear, this drawing doesn't mean much. You know, what's it all in aid of ? Occasionally, someone will come up to me and say, « I figured out what your book was about » An I ask, « Oh, what ? ». Then they tell me something completely bizarre. And I'll think", he shrugged, « if that's what you want to see, it's okay by me. » »*
*Propos rapportés par Alexander Theroux dans son lumineux opuscule dédié à son ami et voisin Gorey...



Et ci-dessous l'album en images, dans son intégralité et en musique :



A Suivre....

29 septembre 2009

Le Lac aux Vélies @ Nosfell et Ludovic Debeurme

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« Certains objets ont une histoire.
Une histoire à raconter, car ils ont une langue.


Je veux dire une vraie bouche avec une vraie langue.
Je connaissais une carafe, par exemple,

qui était capable de chanter toute la nuit durant
Le Duo des amants ensevelis composé par l'exquis
Silemdanij père. Elle ne s'arrêtait qu'une fois

votre corps entièrement vidé de ses larmes.


De tels objets, peu pouvaient prétendre en avoir vu,

et encore moins en avoir conçu. »

Seule la famille des Libadi pouvait prétendre à un tel art, mais elle disparut, persécutée, exterminée jusqu'au dernier de ses membres... Sentant leur fin approcher, ils cachèrent leurs plus belles réalisations, bien à l'abri, dans d'obscures cachettes, quasiment impossibles à violer.
Parmi ces artefacts, des « objets sentimenteux », dont une fleur, incroyable, unique, La fleur de Jaün à cinq pétales. « Les Libadi étaient parvenus à enfermer les secrets du sentiment amoureux dans ce bijou mystérieux. Celui qui s'en emparait voyait le cinquième pétale grimper jusqu'à sa lèvre inférieure et la colorer d'un délicat bleu de cobalt. ». Une fleur que Günel, une étrange et violente créature veut à tout prix dérober. Car Günel, né « du croisement des souffles d'un dieu fou et d'un mourant venu pleurer au pied du grand arbre Sladinji. », est tombé follement amoureux d'une femme, Milenaz.
Le destin voudra que Günel, incapable d'aimer, tuera Milenaz, malgré lui... Mais l'errance et la violence le conduiront presque par hasard au pied de la fleur de Jaün, comme une rédemption.

Le Lac aux Vélies, du nom des petites créatures qui survolent le lac et le protègent, est un conte mystérieux, enchanteur et troublant, peuplé d'êtres fantastiques, inquiétants ou séduisants. Le mal et la violence rôdent, mais dans le secret, l'amour perdure, fort, inépuisable et serein.

Pop-opéra baroque, Le Lac aux Vélies, était initialement un spectacle musical créé par Nosfell et Pierre Le Bourgeois pour la Cité de la musique en 2007. Il reprend vie en ces pages, sous la plume de Ludovic Debeurme qui en réalise toute à la fois le texte et les illustrations, mais aussi - plus surprenant ! - la traduction, puisqu'à l'origine l'opéra était écrit dans la langue de Klokochazia - langue mystérieuse et envoûtante imaginée par Nosfell. Oeuvre bilingue donc, dont vous découvrirez les deux versions se faisant face sur chaque page, celle de Nosfell, merveilleusement calligraphiée, celle de Ludovic Debeurme, retranscrite en français, élégante et magicienne. Comme un récit venu d'ailleurs, d'autres terres, d'autres époques, un monde englouti, celui de nos rêves et de nos cauchemars.
Le spectacle musical, spécialement enregistré à l'occasion de la sortie de cet album, aussi étrange qu'unique, accompagne le recueil, et c'est un enchantement.
A découvrir absolument, chez Futuropolis (juin 2009). J'ai été conquise...

L'avis de Laure, emballée, elle aussi, et celui de Benjamin Lacombe.

A noter : Le Lac aux Vélies fait partie de la sélection pour le Grand prix de l'Imaginaire, catégorie prix spécial. Merci Sandrine pour cette info :)


25 septembre 2009

La Brigade Chimérique @ Serge Lehman & Fabrice Colin & Gess

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Mais qu'est-il arrivé aux super héros européens ? Pourquoi ont-ils tous disparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ?
C'est à cette question et bien plus encore – l'arbre cache la forêt – que notre petite brigade d'écrivains s'est attaqué avec bonheur et talent.
Derrière l'épopée fantastique de ces super héros, c'est toute l'histoire de l'Europe qui se dessine en creux avec la montée des totalitarismes. Chacun d'entre eux - Le Nyctalope (France), Mabuse (L'Allemagne), « Nous autres » (l'URSS),Le Gog (Italie), Andrew Giberne (L'Angleterre) - incarne l'une des forces en présence dans cette période ô combien mouvementée de l'entre deux guerres...

Cliquez pour agrandir

Dans ce premier tome, le rideau se lève sur une étrange et non moins inquiétante rencontre au sommet à... Métropolis, sous la houlette de M., son fondateur.
Irène Joliot-Curie y fait son entrée, mais masquée, tandis que les invités ou « intrus » de tous bords et de toutes puissances écoutent, ahuris ou enchantés, le discours de M. avant qu' un étonnant personnage ne fasse son apparition avec fracas, et rompe la solennité du moment dans une pluie de cafards...
C'est alors que le passe-muraille intervient, pour sa dernière mission, ouvrant le deuxième volet de cet opus, à Paris cette fois, le 16 mars 1939.

Mêlant habilement monde réel et fantastique, personnages historiques ou de légende, La Brigade Chimérique est un drôle de zombi, fourmillant de références historiques ou culturelles pour certaines oubliées (je ne connaissais pas George Spad, campé ici par une mystérieuse et très jolie jeune femme, et qui fut bien réellement l'auteur d'un roman de science fiction intitulé « L'homme chimérique », paru entre les deux guerres aux éditions Louis Querelle).
Bref, voilà un projet diablement captivant – j'ai dévoré le premier tome, affreusement déçue de ne pas avoir pensé commander le deuxième opus en même temps que le premier – tant pis pour moi, je devrais attendre que le deuxième arrive la semaine prochaine....


Le scénario est de Serge Lehman et Fabrice Colin
Les illustrations de Gess et la mise en couleurs (très belle itou) de Céline Bessonneau.
La Brigade Chimérique paraîtra sous forme de feuilleton, un par mois (deux sont d'ors et déjà disponibles), le tome 3 paraîtra en octobre (bigre, il faut attendre :)
A noter le formant « comics » très agréable...

Liens indispensables :
Et l'interview croisée de Serge Lehman et Fabrice Colin chez Bodoï

Editions L'Atalante.



24 septembre 2009

Amies @ Annelore Parot

Trois semaines après la rentrée des classes, il est temps que je vous présente ce très joli petit recueil - tout à la fois journal intime, album à dessiner, album photos, répertoire et bien plus encore ! - placé sous le signe de l'amitié et des Kokeshis.
Vous connaissez certainement ces petites poupées japonaises , Vanessa en parle très joliment ICI

Bonne nouvelle, les éditions Milan ont eu la très belle idée de leur dédier une collection.
Le travail d'Annelore Parot, l'auteur de ces recueils, est d'une grande délicatesse, les illustrations sont mignonnes à croquer, chaque page très travaillée (pas de fond blanc, mais des thèmes différents, comme autant de papiers peints ou de tissus « Liberty »).
La petite fille (à partir de 8 ans), pourra y retranscrire ses jolis souvenirs tout autant que ses petits malheurs, y recenser les coordonnées de ses copines, leurs anniversaires et même réaliser l'arbre « généalogique » de ses amies sous forme de Bonsaï :)
Mais elle pourra également confectionner des mini kokeshis ou apprendre à en dessiner avant de les offrir en signe d'amitié, et pourquoi pas les envoyer par courrier et coller à cette occasion un timbre kokeski sur l'enveloppe :)


"Jolis timbres à découper et à coller sur tes courriers"


Et plein d'autres choses, dont.... la confection d'une kokeshi-partie !


Un vrai petit bonheur ! Et une invitation à découvrir un ailleurs, d'autres cieux, d'autres coutumes et à réfléchir peut-être un peu à ce que « Je suis » et à ce que représente l'amitié...

23 septembre 2009

Notre mère la guerre - Première complainte @ Kris et Maël

A l'heure où l'on célèbre tristement le 70 ème anniversaire de la Seconde Guerre Mondiale (à cet égard le documentaire de France 2 me semble tout à fait percutant), Kris et Maël ont choisi de se pencher sur celle qui l'a précédée, la Première donc, celle de la boucherie des tranchées...
« Je voulais absolument travailler sur la guerre, celle qui devait être la « der des ders » est certainement, au final, la « mère » de toutes les guerres : elle est à la fois un aboutissement de tous les conflits des siècles précédents et celle qui a enfanté les guerres « modernes » qui ont suivi. » nous confie Kris.
Le challenge était de taille, surtout venant après le chef-d'oeuvre de Tardi sur le sujet.. Il fallait s'en détacher, pour chercher ailleurs, autre chose, un autre point de vue, un autre postulat...
Qu'est-ce qui permet à l'homme de tenir dans des conditions atroces et extrêmes, celle de la guerre, qu'est-ce qui le pousse à tuer et lui permet de tuer, de participer à l'horreur ? Certes nous dit Kris, les poilus furent des victimes, obligés qu'ils étaient à poursuivre s'ils ne voulaient pas finir au poteau d'exécution, mais il y a autre chose, cet étrange constat : « A un moment ou à un autre, ça aurait dû craquer. Or, dans leur immense majorité, ces hommes n'ont pas craqué. ».
Un homme va mener l'enquête dans l'enfer des tranchées. Il s'appelle Roland Vialatte, lieutenant de gendarmerie, homme lettré et cultivé (grand amateur de Péguy), il est chargé de confondre le meurtrier de trois femmes retrouvées sauvagement assassinées sur le front. Sur chacune d'entre elles, on retrouve une lettre d'adieu cachetée avec de la boue des tranchées, rédigée par l'assassin. Des femmes... Le geste est terrible dans sa symbolique. Les femmes ne représentent-elles pas l'ultime rempart de l'humanité contre l'atrocité ?
L'enquête de Vialatte va le mener beaucoup plus loin qu'il aurait pu l'imaginer, tout droit au coeur des hommes et de leur enfer, au coeur de la guerre et de ses fondements.
Le style de Kris est très « littéraire », les mots font mouche, percutants.

Extrait. Quand Vialatte, arrive enfin sur le front :
« J'aurais voulu être ému, ressentir, frissonner... Je me répétais « c'est ça la guerre, la guerre », au milieu des champs muets. Mais il m'aurait fallu des cris, du tumulte, des corps en rage jetés les uns contre les autres, le feu roulant d'une fusillade... Des sons qui, à tout cela, auraient donné une âme. Au lieu de quoi, je finis par atterrir, seul et désorienté, en plein coeur d'un ventre de boue humide et glacée. J'avais trouvé la guerre et je n'avais pas mis une heure à m'y perdre. »

Je trouve les illustration de Maël extrêmement belles, subtiles et sensibles, l'harmonie des couleurs toutes dans les teintes d'air et de terre y est sans doute pour beaucoup...« J'ai cherché une ou deux couleurs chaudes, qui évoquent la terre humide, une ou deux couleurs froides, qui évoquent l'air froid, et l'essentiel des nuances est obtenu avec ces quelques teintes... » nous confie Maël.
Magnifique, vraiment.
« Notre mère la guerre – Première complainte » est la première partie d'un triptyque.
Editions Futuropolis - Septembre 2009

A lire, sur le site de Bodoï, une interview de Kris
Et sur BD Gest', 8 planches de l'album à découvrir...

Merci à Véronique et à Futuropolis:))


21 septembre 2009

Les étranges soeurs Wilcox (I) @ Fabrice Colin

Hiver 1888. La brume et la neige envahissent les rues de Londres, il gèle à pierre fendre et pourtant les deux jeunes filles qui arpentent fiévreusement la ville ne semblent pas souffrir du froid et encore moins être incommodées par l'obscurité de cette nuit lugubre. Normal, me direz-vous, puisqu'elles sont devenues des vampires, mais elles ne le savent pas, pas encore, pas tout à fait... Le roman s'ouvre, quasiment, sur leur « deuxième naissance », alors que l'aînée des deux soeurs Wilcox, Amber, se réveille, enterrée six pieds sous terre, dans un cercueil capitonné de soie rouge. A la force des bras elle éventre sa sinistre prison et sauve sa soeur, Luna. C'est pour toutes deux le début d'une nouvelle existence, et surtout d'une aventure aussi incroyable que terrible.
La peur rôde dans Londres, Jack l'Eventreur sévit avec rage, insaisissable, laissant derrière lui des cadavres de femmes, atrocement mutilées. Luna et Amber, conscientes des dangers qu'elles courent seules dans la nuit, se hâtent de retrouver leur maison. Mais quand elles arrivent, il n'en reste plus qu'un tas de ruines, de cendres hérissées de ferrailles... Où se trouvent leur père et leur belle-mère, que vont-elles devenir, que leur arrivent-ils ? A peine ont-elles le temps de se poser ces questions qu'elles s'effondrent toutes deux sur le sol, inconscientes... Elles ont tout juste senti la piqure d'une aiguille sur leur nuque...
Je n'en dirai pas plus pour ne pas déflorer l'histoire qui se dévore littéralement, tant la tension « dramatique » y est soutenue (jamais de points morts, quelques cadavres) et les protagonistes qui y apparaissent les uns après les autres, étonnants, attachants, bigrement originaux.
Sachez juste que l'enjeu de cette histoire est de taille, le feu couve, et si les anglais sont tous obnubilés – on le serait à moins – par les crimes de Jack l'Eventreur, il se prépare, dans l'obscurité et les souterrains, une incroyable conspiration contre tout l'Empire britannique. Inutile de vous dire que les soeurs Wilcox s'y trouveront intimement mêlées et qu'elles auront un rôle à jouer et pas des moindres...
Goules, vampires - Dracula himself et plusieurs de ses sbires, les dénommés Drakuls - fées (pas plus hautes qu'une pomme et luisantes comme "un brin d'herbe après la pluie"), faune etc... hantent ce roman avec un naturel déconcertant, mais aussi des personnages aussi célèbres que Sherlock Holmes et son fidèle Watson et même Abraham Stoker (1847-1912), le père génial de Dracula.
Personnages fictifs, fantastiques, historiques, cohabitent avec panache, et ma foi, beaucoup de naturel, on a envie d'y croire, en tous cas, on marche complètement.

Les ados (à partir de 12 ans nous dit l'éditeur) tomberont inéluctablement sous le charme de cette série, pour peu qu'ils aiment, ensemble ou séparément, les ambiances gothiques, les sociétés secrètes, Sherlock et son Watson, les chats qui parlent et les vampires (qu'ils aient lu ou non la série de Stephenie Meyer, parce que Les soeurs Wilcox n'ont décidément rien à voir avec Bella et Edward et littérairement parlant, le texte de Fabrice Colin est tout de même d'une toute autre qualité.).

Vivement la sortie du tome 2 !

PS. Un « fil d'or » semble parcourir ce livre... des papillons, et plus particulièrement ceux-ci...
Joli petit clin d'oeil...

Editions Gallimard Jeunesse – Septembre 2009

Les billets de Cathulu, Clarabel, Antigone, Fashion

Et L'interview de l'auteur :

18 septembre 2009

Entrez chez Miss Clara...

Illustratrice, magicienne du papier





Les carnets de Miss Clara, c'est ICI...

Pour mémoire, un petit clin d'oeil, et un autre.

17 septembre 2009

Par effraction @ Hélène Frappat

C’est par effraction, par hasard aussi que le narrateur entre, spectateur, vaguement voyeur, dans la vie d’une inconnue, quelques cinquante ans plus tard.
Tout a commencé :
« Dimanche 23 septembre 2004, dans une contre-allée du Marché aux Puces de la Porte de Clignancourt, vous avez acheté pour la somme totale de 40 euros un carton jauni portant la marque de Franprix sur les flancs.
Le propriétaire du stand (un bric-à-brac de bibelots « anciens ») avait indiqué, sans plus de précision, que le lot contenait des films de famille. De retour chez vous, 17 rue des Deux Gares dans le dixième arrondissement, vous n’avez pas ouvert le carton tout de suite. »
« Vous », le narrateur, et par une étrange relation de cause à effet, « vous », le lecteur, celui-même qui ouvre, comme par effraction, ce petit roman, tout mince, mais incroyablement épais de toutes ses voies, de toutes ses issues possibles.
Un étrange jeu de miroirs commence, un « cambriolage intime », inquiétant qui n'est pas sans ressembler finalement avec l'acte même de LIRE...
Aurore, c’est ainsi que le narrateur appellera la jeune femme qui apparaît sur ces bobines super 8, d’abord en noir et blanc puis en couleurs. Aurore, que l’on découvre tout d’abord nourrisson, puis gamine, puis jeune femme…
Aurore qui déambule, grandit, évolue, sous le regard du filmeur, le père puis le fiancé, puis comme en abyme et à des décennies de distance sous les regards croisés du narrateur et du lecteur, jeune femme dépositaire à son insu d’une deuxième vie, vie rêvée que l’on imagine pourquoi pas toute aussi possible, probable dans les méandres des rêves.
Les chapitres se suivent, mêlant les formes de narrations, rêves en italique, souvent aquatiques comme s’ils provenaient d’outre-tombe, images heurtées en super 8, récits linéaires de sa vie, possible, pas inimaginable, envisageable…
Tout se mêle et concourt à créer une ambiance légèrement brumeuse, inquiétante, et attirante, comme dans un rêve aux images un peu heurtées.

Aurore est douée de télépathie, elle lit dans les pensées des autres ou plutôt ce sont ces dernières qui tendent à parasiter, comme par effraction, ses propres pensées jusqu'à recouvrir sa petite voix intérieure, mais quand elle s’en rend compte, il est trop tard de toutes façons, le monde tout autour d’elle est devenu infiniment bruyant, à l’inverse des images qui défilent sur l'écran, films muets au silence ouaté juste troublé par le ronronnement du projecteur et que découvre le narrateur, ce même narrateur qui semble lire à son tour dans les pensées de la jeune femme et deviner l’avenir de son passé.
« Que se passerait-il si A., imitant le médium télépathe, faisait passer les pensées des vivants pour les messages des morts ? »…

Je dois dire que j’ai été tout à fait fascinée par ce petit livre qui se doit d’être lu et relu, tant les chemins sont possibles, les interprétations riches et variées, imprévisibles.

Onirique, poétique, inclassable, unique. Entre chien et loups... A découvrir absolument, il ne doit pas se perdre parmi les très nombreux livres de cette rentrée.

Extraits :
« Rêve de la chambre interdite »
« C’est la fille folle que l’on cache dans les mansardes ; la tante que l’on enferme derrière les barreaux d’une cage ; le parent maudit que les enfants montent observer, à tour de rôle, par le trou de la serrure du grenier ; la croix que les gens bien portent en secret. »

Editions Allia - Septembre 2009

15 septembre 2009

Trois femmes puissantes @ Marie Ndiaye

La puissance n’est pas toujours l’apanage du plus fort, elle se cache parfois au cœur même de la plus grande fragilité, de l’isolement et de la solitude, énergie doucement maîtrisée, pure et bienveillante.
Oui, puissantes elles le sont ces trois femmes, si différentes et si semblables finalement qui habitent ce roman avec force et émotion. Et paradoxalement (mais est-ce vraiment si étrange ?), c’est quand elles sont le plus démunies qu’irradie d’elles cette force tranquille qui les porte et les accompagne tout au long du chemin qu’elles arpentent et parcourent, courageusement, sûres d’elles envers et contre tout…
Il y a Norah, jeune avocate, qui répondant à l’injonction de son père, abandonne pour quelques jours - espère-t-elle, mais visiblement quelques mois - son métier d’avocate, son mari et sa fille, son pays, la France, pour résoudre une mystérieuse affaire, en tous cas visiblement et selon les dires et agissement du père, une affaire urgente et cruciale. Norah s’est hissée toute seule socialement, c’est à la force du poignet, et avec une volonté de tous les diables qu’elle a « réussi », et mis au monde une petite fille qu’elle tente avidement de préserver de ce qu’elle a vécu, elle, petite et de tous les hommes qui de loin ou de près ressemblent à son père…
Les retrouvailles avec ce dernier, la découverte de ce qu’il est advenu d’un des êtres qui lui était le plus cher au monde, son frère Sony, la plonge dans un abîme d’angoisses et d’incertitudes. Et pourtant, alors même que tout bascule, elle relève la tête et accepte le défi, immense, presque perdu d’avance que lui impose son père, « Car c’était ainsi. »
Le deuxième récit donne cette fois la parole à un homme, Rudy, le mari de Fanta. Après une énième dispute avec sa femme, le jeune homme se rend laborieusement et à contre cœur à son travail, qu’il déteste, non sans raisons… En quelques heures, une journée à peine, Rudy, en proie au plus profond découragement, un désespoir extrême, atteindra finalement une sorte de rédemption, comme si Fanta, dans l’ombre et toujours à ses côtés, la toujours silencieuse Fanta, l’avait porté, emmené, bercé, vers la vérité, la sérénité. Fanta, présente absente, meurtrie, à jamais étrangère en ce pays où l’a conduite son mari, privée de tout ce qu’elle était ou avait là-bas, son métier, sa famille et pourtant décidée, silencieusement PUISSANTE et miséricordieuse. Fanta dans « sa prison d’amour lugubre et froide. »
Et puis il y a Khady, qui ne sait plus avec certitude qu’une seule chose à l’heure où elle tente de quitter clandestinement l’Afrique, à l'heure où elle est humiliée, blessée, en grand danger, c’est qu’elle s’appelle Khady Demba et qu’elle est indivisible, précieuse, « et qu’elle ne pouvait être qu’elle-même ». Khady, jeune veuve sans enfant, expulsée par la famille de son mari, chassée, envoyée au loin sans autre recours que de partir, toujours, et suivre la cohorte de ceux qui s’en vont et n'ont plus rien… Kadhy, le personnage le plus fragilisé et le plus violenté de ce roman, le plus puissant aussi très certainement, avec en tout et pour tout, bien fiché dans le cœur, la ferme assurance de ce qu’elle EST, envers et contre tout et ne cessera jamais d’être.

Le roman est traversé d’oiseaux qui comme des traits d’union relient les trois femmes les unes aux autres. Oiseaux de malheur, comme celui personnifiant le père de Norah, perché sur son flamboyant, épiant, aux aguets ; buse virulente et énigmatique qui pourchasse Rudy jusque dans ses plus sombres pensées ; oiseau aux longues ailes grises, qui passe le grillage en même temps que Khady, mais continue sa course….
Le fantastique côtoie et habite le réel, multipliant les possibilités de le déchiffrer, multipliant ses possibles lectures...

Si la violence de certains secrets brisent les hommes et fils, Rudy, Sony, et font de ces hommes des anges déchus aux ailes brisés, ils n’entament pas la détermination de celles qui n’ont plus rien à perdre et se lancent dans un corps à corps silencieux avec l‘existence, sûres, qu’elle qu’en soit l’issue de gagner et de préserver la vie… des autres.

Voilà un roman important, bouleversant, unique et nécessaire écrit d’une plume élégante, acérée, pure et, oui, vraiment, puissante.

Editions Gallimard. Septembre 2009

09 septembre 2009

La diagonale du vide @ Pierre Péju

C’est quasiment sur un coup de tête, une décision aussi brutale qu’inattendue, que Marc Travenne en plein aéroport et sur le point d’embarquer pour l’Extrême Orient, décide de tout laisser tomber, sa société en pleine expansion, « Travenne & Wolf », son métier d’homme d’affaires et de designer, sa vie en somme, toute sa vie, réduite en quelques années à ce travail envahissant, étouffant, vide de sens. Sa femme l’a quitté, fatiguée de ne plus rien partager avec lui, quant à ses enfants, il ne les a même pas vu grandir…
Mais le déclic, le véritable déclic est ailleurs, dans le départ prématuré et violent de Wolf, Mathieu Wolf, son meilleur ami et associé. Wolf, parti pour un ailleurs, le vide, la mort, terrassé par une crise cardiaque en plein aéroport, en transit, toujours, comme lui.
Le déclic, c’est le sentiment si prégnant que s’il reste là, il continuera sans jamais plus rien ressentir, comme paralysé, englué dans une vie dont le sens lui échappe, une existence de poursuivi ou de poursuivant, sans objet ni sujet réel. Une existence d’occasions et de rencontres manquées.
La mort de Mathieu l’a laissé pantelant, chancelant, mais sans réel chagrin, comme s’il ne pouvait plus tout simplement rien éprouver :
« comme lorsque, sous le coup d’une anesthésie locale, on sent tout sans rien ressentir. L’évènement le plus douloureux se tenait de l’autre côté d’une vitre incassable, et je ne parvenais pas à saisir le « marteau de détresse » ».
Lui reste alors un terrible sentiment de vide, de « rien », de solitude… Comme si tout était vain, futile,perdu d'avance, à l’image de ces boites et emballages qu’il excellait tant à concevoir pour des produits de luxe. Vides les boites, à présent, juste « La trace de « rien » dans un peu de soie rouge. Ou noire. Ou ivoire. Toutes les formes extravagantes du vide. Tristes comme la trace en creux d’un corps disparu à la surface d’un lit non défait. ».

Alors il part, prend sa voiture et roule, parcourt des centaines de kilomètres pour s’arrêter finalement dans un coin retiré, perdu, quelque part en Ardèche. Sorte de quarantaine qu’il s’impose à lui-même, soulagé, dans l’espoir peut-être de trouver une « suite »à tout cela… Une suite… Ou tout du moins que quelque chose se passe enfin, quelque chose de vrai...
Et c’est dans ce coin isolé de France, seul, absolument seul, qu’il croise, le chemin d’une bien étrange randonneuse, une jeune femme aux cheveux blonds, énigmatique autant qu’insaisissable, qui lui confie, un peu à contre cœur, parcourir la Diagonale du vide.
Et comme ces mots sonnent bien, correspondent parfaitement à ce qu’il ressent, lui, depuis… si longtemps.
Et de ce vide, de ce chemin dessiné par les géographes sur la carte de France, cet espace le moins peuplé (et le plus désolé ?), vont naître pas seulement une, mais des histoires, toutes aussi inattendues les unes que les autres.
D’Ardèche en Afghanistan, en passant par New York, les paysages se dessinent, omni présents, importants, vecteurs de poésie, de vérités et d’insondables cruautés. Le mal rôde aussi parfois, violent et déchaîné, protéiforme, imprévisible, l’homme résiste ou bascule.
De contemplatif, « La diagonale du vide" , bascule dans un corps à corps avec l’action, la vie et la violence des sentiments. De sa retraite et de sa profonde solitude, surgit ce quelque chose, qu’au fond de lui, le narrateur attendait sans l’espérer, cette « suite » qu’il pensait réservée aux enfants.
Et puis finalement advient sinon la rédemption, du moins le réconfort, dans le sens le plus pur du terme :
« Ce n’est pas de consolation que nous avons besoin, la consolation confirme notre faiblesse, mais de réconfort qui nous remet en contact avec nos propres forces. »

Voilà un roman pétri d’histoires, de films noirs et de mots, de mots qui s’entrechoquent, riches de toutes leurs sonorités et des sens possibles qui en découlent, comme autant de clefs sur le sens à donner, à la randonnée, à l’histoire. Des mots qui surgissent et qui guident, trompent et détrompent pour finalement éclairer le passé et la route.

Un roman de marcheur qui paradoxalement commence dans l’immobilité, et finit, après maints récits de l'autre bout du monde, à nouveau immobile mais serein, apaisé, sous la lumière d’une étoile, « Première et dernière étoile dans le désastre obscur. L’étoile du réconfort. ».

J’ai beaucoup aimé.

Et un dernier extrait, parmi tant d'autres :
« J’ai souvent songé à une sorte de sonde, tube étroit et résistant qu’il suffirait d’enfoncer verticalement à travers les couches superposées de ma vie, un peu comme le font les glaciologues qui prélèvent des échantillons dans les profondeurs de la banquise en pratiquant ce qu’ils appellent un « carottage », puis en analysant les gaz contenus dans les bulles figées dans la glace. Sur le long cylindre de mon existence congelée, on pourrait alors identifier différents moments. On ne découvrirait pas de bulles, mais des mots énigmatiques. Des cris, des sonorités, des impressions, des croyances, des traces. Myriades de significations orphelines en suspension dans la gélatine du Temps. »

Editions Gallimard - septembre 2009

07 septembre 2009

Quand l'enfance s'en va....

Finalement, je ne vous parlerai pas de mes lectures de cet été, trop éloignées pour ne pouvoir que les évoquer, et pourtant qu'elles furent merveilleuses ces heures passées en compagnie de ces romans, pas un seul qui m'ait déçue ou faussé compagnie.
Ils n'étaient pourtant pas foncièrement très gais, sombres souvent, éclairés de beaux rayons de lumière, la vie en somme,mais dite, écrite avec ce petit quelque chose qui vous étreint le coeur et vous ramène, bien sûr à vous-même.

L'un des thèmes récurrents, curieusement commun à plusieurs de ces histoires : la fin de l'enfance, son enfant qui s'en va... Rien que de très naturel et pourtant...
Anne Tyler et Annie Dillard abordent ce sujet avec une évidence si "éclatante", que je ne peux m'empêcher d'en garder ici la trace, pour m'en souvenir un peu plus tard, et qui sait peut-être vous donner envie, si cela n'est déjà fait, de partir à la découverte de ces deux romans, magnifiques, justes et sensibles l'un comme l'autre...

Le déjeuner de la nostalgie @ Anne Tyler

« Ses enfants grandirent et commencèrent à avoir leur propre vie. (…) Quand elles pensaient à eux, à différents moments de leur enfance – d'abord s'accrochant à elle puis acquérant de l'indépendance et finalement se détachant d'elle – elle se souvenait avant tout des lampes. De la lampe du couloir qu'elle avait l'habitude de laisser allumée pour qu'ils n'aient pas peur dans le noir. Ensuite ce fut la lampe de la salle de bains, plus loin dans le couloir, qui resta allumée, quelle que fut la maison qu'ils habitaient et, pour finir, celle du rez-de-chaussée lorsque l'un d'entre eux sortait le soir. Leur croissance correspondait donc à une graduelle diminution de la lumière éclairant la porte de sa chambre à coucher, comme s'ils emportaient avec eux un peu de clarté lorsqu'ils s'éloignaient d'elle. Elle aurait dû s'organiser, pensait-elle parfois. Elle aurait dû se trouver des amis ou s'inscrire à un club. Mais ce n'était pas son genre. Et de toute façon ça ne l'aurait pas consolée. »
Editions Stock – La Cosmopolite

L'amour des Maytree @ Annie Dillard

« Ces Ti'Paul, ces Paulo, tous, sans exception, avaient aujourd'hui disparu. C'est eux qui lui manquaient, ces garçons dont chaque nouvelle version venait recouvrir la précédente. (…) Ah, si seulement elle pouvait les revoir une fois encore, tous ces Ti'Pol, ces Paulo désormais remplacés par d'autres ! Elle s'imaginait en train d'installer des tables de pique-nique côte à côte, sur la plage, et de mettre le couvert pour vingt-deux Ti'Pol et Paulo, ou cent vingt-deux – ou plus, en fonction de l'humeur du jour et du nombre de fractions en lesquelles Paulo se laisserait diviser. Ici rassemblés, du premier au dernier, tous les fils, un de chaque âge et de chaque taille – avec son odeur : couches mouillées, lait sucré perlant sur la tétine du biberon, sable imbibé de sel, graisse de vélo, papier kraft des sacs, huile de moteur, poisson – tous attendaient qu'on serve le dîner. Qui d'autre mieux qu'elle connaissait les goûts de chacun d'eux ? C'était une sacrée longue tablée. Elle s'accorda une minute pour les passer en revue – un Ti'Pol après l'autre, assis, pieds nus, entre son moi d'avant et son moi encore à venir. Ils n'arrêtaient pas de se pincer, de se taquiner, de se donner des bourrades. Aucun n'avait le moindre regard pour ses versions en bas-âge, sauf les tout-petits eux-mêmes. Quelle mère ne voudrait pas revoir ses enfants enfants ? »
Editions Christian Bourgois


05 septembre 2009

La chanson de Nell @ Patrick Souchon

« Ceux qui nous ont donné la vie vont la perdre. Il est difficile de se reconnaître en eux, de s'y retrouver, d'apprécier l'ultime échange ; difficile de saisir cette main tendue dans la nuit, par-delà les générations, d'être réellement partie prenante de ce passage à la limite.
(…) Parfois le départ est avancé d'une heure ou de vingt ans, ce sont les imprévus de l'histoire. La mort frappe dans le blanc, au hasard des virages, surprend le conducteur ébloui. Ligne droite, ligne courbe, plaque de verglas. A l'occasion d'un retour de vacances, elle vous arrache au monde, à ses discours de surface, ses certitudes, soulevant tout autour un épais brouillard de glace. Après seulement, commence la vie fragile, la vie de ceux qui restent. »

Nell va s'éteindre, bientôt, à Sainte-Perrine, rue Chardon Lagache, dans cette maison de retraite, de fin de vie, ultime étape de son long voyage au creux de l'écriture, au sein des rêves les plus fous, au coeur du souvenir de celui qui n'est plus, entourée de ses enfants, toujours...
Nell, de son nom d'auteur Nell Pierlain, est la mère de Patrick Souchon, l'écrivain, celle d'Alain aussi, l'orfèvre des mots et des notes de musique.
Et tandis qu'elle vit ses derniers jours, tout près de la rue d'Auteuil, à deux pas de la rue Verderet et du petit appartement qu'ils habitaient alors « tous ensemble », son fils Patrick vient lui rendre quotidiennement visite dans sa petite chambre, et il se souvient, composant déjà peut-être sans le savoir "La chanson de Nell", comme pour noircir de ses mots le voile blanc qui se profile, inexorablement, blanc comme ce sang "qui nous inonde, le silence plein la voiture.", comme le "blanc de l'immense drap que les ouvreuses déploient en fin de saison sur les fauteuils rouges des théâtres.". Le blanc de la fin.
Le départ annoncé de la mère rappelle comme une fulgurance celui du père, des années plus tôt. "La chanson de Nell" s'ouvre sur ce terrible accident de voiture qui allait tous les mutiler à tout jamais, un certain janvier 1959. Et puis comme en écho, une boucle qui se ferme, la mort de Nell, en 2004... Entre deux, tout un pan de vie, et une mère droite comme un I qui prend le gouvernail entre larmes et sourires.
« Tu ne réponds plus quand je te parle. Tu ne me regardes plus. Tu ne me demandes plus ton sac, tes lunettes, une orange, un verre d'eau. Plus envie de rire. De rien. Qu'ai-je fait pour te retenir et que vais-je faire maintenant ; seul ici, seul en ta présence, seul avec nos souvenirs en fuite ? »
Ecrire, écrire ces souvenirs en fuite, les garder, les rassembler, les coudre ensemble, un peu comme ils viennent, comme une robe, une parure pour sa mère défunte, définitivement partie et pourtant tellement présente, « vivante » à ses côtés.
Ecrire pour ne pas oublier, et poursuivre l'existence ce celui qui reste. Ecrire pour rester proche, aussi proche que possible de celle qui fut sa mère, mais aussi une romancière à succès, Nell Pierlain (Pierre et Alain comme anges tutélaires) et qui désirait tant que lui aussi, Patrick, écrive un jour.
« Tu disais, facile : il suffit d'un papier et d'un crayon, c'est simple.
Ecrire était une façon de me garder près de toi, en réserve. »

Qui était Nell ? Une femme aux mille facettes, inventive, enjouée, toujours sur le qui-vive, inquiète, angoissée, désemparée devant les factures et le peu de recettes, en proie au cafard du petit matin, comme ses héroïnes de papier...
Sombrer et rebondir, acheter s'il le faut et pourquoi pas leur château en Espagne à tous, le château de Nell, un vrai, en ruines, en Touraine.
« Château à ciel ouvert, la nuit. Les étoiles brillent à travers les toitures défoncées, il y a des trous dans les poivrières, des trous dans la tête, enchevêtrement de poutres, étoiles qui viennent avec le vent, nous transportent dans l'au-delà dont nous respirons l'air humide et frais cent fois respiré par ceux qui nous ont quittés, les disparus. »

« La chanson de Nell », est un livre merveilleusement émouvant, sincère, juste jusque dans la douleur ou le sourire. Un livre tout plein de courants d'air et de vie, un des ces livres rêvés, « châteaux de lumière, creusés de l'intérieur, ouverts à tous vents. »

Un grand coup de coeur, découvert seulement cet été...

Ici, le très joli billet de Pages à Pages

Editions Grasset - mars 2009

04 septembre 2009

Le professeur de piano @ Janice Y.K. Lee

Hong Kong, 1941 - 1953. Une douzaine d’années séparent ces deux dates, deux mondes en fait, l’avant, l’après, la guerre.
Quand Claire Pendleton, jeune anglaise fraîchement et rapidement mariée, sans réel amour, débarque avec mari et bagages sur cette île lointaine, elle ne se doute pas un seul instant que ce long voyage va la faire basculer inéluctablement plus d’une dizaine d’années en arrière, à une époque troublée et violente, qu’elle-même n’a finalement vécu que de loin. Car non, décidément non quand la question lui sera posée quelques temps plus tard, elle n’a perdu personne de proche ces dernières années, sa vie fut morne et triste, point.
Le passé et sa violence, elle les découvre grâce à un homme, mystérieux, intrigant, un anglais, prénommé Will, arrivé un peu plus de dix ans plus tôt à Hong Kong. L’homme, la petite quarantaine, est très curieusement employé comme chauffeur de taxi dans une famille chinoise, aisée sinon huppée, les Chen chez lesquels elle exerce également en qualité de professeur de piano. Assez rapidement, elle tombe sous son emprise, et lentement, comme un papillon sortant de son cocon, elle assiste à sa métamorphose, elle, la petite anglaise maussade qui se voudrait tant autre, brillante, choyée, aimée.

En parallèle, l’histoire de Will, quelques dix années plus tôt, son arrivée, sa rencontre avec Trudy, cousine des Chen, et resplendissante eurasienne. Trudy toujours sur le fil du rasoir, forte et frêle tout à la fois, qui pétille comme une bulle de champagne toujours prête à exploser, disparaître. Trudy, le fil rouge de ce roman, petit fantôme inévitable de l’après guerre, mais celle qui mène la danse des cœurs, inévitablement…
Et puis… Les drames qui se succèdent, les horreurs et épouvantes de la guerre qui modèlent Will et font de lui l’homme désabusé, sombre et mystérieux que Claire découvrira à son arrivée….

Les chapitres se succèdent, les années interfèrent, le récit avance par bonds et rebonds successifs, d’avant en arrière, d’arrière en avant, de la guerre à l’après guerre, pour s’achever, finalement, un peu tristement, mélancoliquement au milieu des années 50, toute amertume bue…

Un roman qui se dévore d’une traite avec bonheur et émotion.

L’avis de Cuné qui m’avait fait chavirer :)
Ceux de Cathulu, Amanda...

Editions Plon - Mai 2009

03 septembre 2009

C'est la rentrée des écoliers :)


Alors pour fêter dignement ce jour (toujours aussi émouvant même, malgré les années passant) un extrait d'une longue nouvelle de Yoko Ogawa. L'atmosphère, comme toujours chez cet auteur, y est singulière, teintée de nostalgie, de poésie et de douleur aussi.
Drôle de choix pour une rentrée ? Peut-être pas...

Le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie




Une école primaire se trouvait au pied de la digue. Une école toute bête avec son gymnase et son bâtiment principal à deux étages et béton armé, ses étagères à chaussures et ses cabanes à lapins. Juju a soudain descendu en diagonale le talus herbeux, se dirigeant tout droit vers la porte arrière de l'école. J'ai bien été obligée de le suivre. Je croyais qu'il m'avait oubliée, mais l'homme m'a aussitôt reconnue et m'a saluée en disant :
« Excusez-nous de vous avoir dérangée l'autre jour. »
(…)
Avec la pluie de la fois précédente, je ne m'étais pas aperçue qu'ils portaient des vêtements convenables et de qualité supérieure. L'homme avait un costume souple d'un vert profond tandis que l'enfant portait un un gilet pure laine et des chaussettes blanches immaculées. C'était, en ce début d'après-midi et dans ce quartier excentré, une tenue assez voyante.
(…)
Les abords de l'entrée secondaire de l'école étaient saturés de sons variés : choeur de flûtes accompagné par l'orgue de la salle de musique, sifflets et galopades dans la cour, corne de brume assourdie en provenance de la mer.
(…)
- Vous avez à faire dans cette école ? Ai-je demandé à l'homme en me tournant vers lui.
- Non, je jetais seulement un coup d'oeil, d'ici, au réfectoire.

Il avait prononcé lentement ce dernier mot comme s'il avait une importance particulière, les yeux rivés sur la baie vitrée qui donnait sur l'arrière de l'école.
- Le réfectoire ?
- Oui.

Il acquiesça.
Il y avait bien un réfectoire de l'autre côté de la baie vitrée. Le déjeuner venait apparemment tout juste de se terminer, car on y faisait la vaisselle. D'énormes paniers semblables à des cages, remplis d'assiettes, de bols et de cuillères, se succédaient sur un tapis roulant pour être lavés. Le rythme de défilement était aussi souple que sur un manège de chevaux de bois dans un parc d'attractions. Par endroits, il y avait des douches identiques à celles que l'on trouve dans les piscines, où les paniers s'arrêtaient quelques secondes. Ils disparaissaient alors sous les jets liquides provenant de quatre directions. Puis, à un moment donné, le jaillissement s'interrompait et le panier, tout brillant de gouttelettes, se remettait à progresser dans la chaîne.
- Il aime beaucoup cet endroit et ne se lasse pas de regarder.
- Je me demande ce qui peut l'intéresser.

- Je ne sais pas. Les enfants sont parfois fascinés par des choses bizarres.
Edtions Actes Sud. 1998.


Vais-je trouver le temps de me remettre réellement à ce blog ? Si tout va bien, oui, bien sûr, une dizaine de romans à chroniquer, rapidement, avant de passer aux livres de la rentrée et à cette bonne vieille PAL qui explose littéralement :)
Pardon de ne pas répondre tout de suite à vos commentaires, qui me font toujours chaud au coeur, mais je prends le temps d'atterrir et de souffler...