31 octobre 2009

30 octobre 2009

Mary et Max @ Adam Elliot

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Si vous ne sortez pas de ce film, la peau à l'envers, toute parcourue de picotis, si vous ne ressentez pas un intense sentiment de bonheur, de légèreté et de tristesse mêlés, c'est que décidément vous êtes entrez dans cette salle au hasard et par erreur...
Adam Elliot est un magicien doublé d'un humaniste. Ses personnages ont beau être faits de pâte à modeler, cligner drôlement des yeux, et avoir de « drôles de têtes », pas une seconde on ne doute de leur réalité, ils en sont même paradoxalement plus humains...
Max et Mary ne jouent pas un rôle, ils sont. Et c'est stupéfiant.
Inspiré d'une « histoire vraie » vécue par l'auteur lui-même, l'histoire de Mary et Max nous conte la rencontre de deux âmes seules, deux êtres un peu perdus, mis à l'écart, volontairement de tous, les autres, les « normaux » ou ceux qui se croient tels.
Mary est une petite gamine de huit ans qui grandit seule bien mal entourée de parents soit absent (le père travaille dans une usine de sachets de thé et passe son temps libre dans une cabane au fond du jardin à empailler et naturaliser, fort mal ma foi, des animaux retrouvés morts sur sa route), la mère alcoolique (au sherry), fumeuse obsessionnelle et kleptomane invétérée, passe son temps avachie sur le canapé du salon, à roupiller et à cuver (pendant ce temps-là au moins elle ne nuit pas..).
Difficile de grandir dans de telles conditions, surtout quand on se sait une enfant née par « accident », gros mots assenés par la mère entre deux eaux et que la gamine tout en en percevant la violence ne peut guère comprendre, elle qui croit toujours que les enfants naissent, du moins en Australie où elle vit, dans les chopes de bière... Elle qui se demande, un peu inquiète, vaguement dubitative, comment ça se passe ailleurs... De l'amour (et de la sexualité ) Mary, ne connaît pas grand chose. Ses parents semblent tout à fait dépourvus d'un sentiment qui ressemble de loin ou de près à de l'affection, ses copains de classe la harcèlent et la tyrannisent, parce qu'elle est moche, avec sa tâche de naissance, couleur « Caca » en plein milieu du front. Seuls les chiens qui forniquent devant la fenêtre de sa chambre pourraient éventuellement la mettre sur la piste en lui donnant une première leçon de choses, un peu directe et cruelle.
« Je n'ai pas d'ami »...



A des milliers de kilomètres de là, il y a Max, un homme de 43 ans, autiste asperger, qui n'a connu de la vie que l'exclusion et la solitude. Comme Mary, il a connu, enfant, le rejet et la violence des autres, parce qu'il était juif, parce qu'il était vraiment trop bizarre. Isolé, de plus en plus, il vit seul dans son petit appartement de New York, en compagnie de ses poissons rouges successifs (mais toujours LE même, seuls les numéros changent, Henri I, Henri II etc..), de son chat tout malade, et de son ami invisible le seul avec lequel il parle. Il y a bien la vieille voisine qui passe, mais elle sent le sirop pour la toux et il faut bien l'avouer un peu l'urine aussi..
« Je n'ai pas d'ami ».
Le hasard fait parfois bien les choses ( et réellement, Adam Elliot lui-même reçut un jour une lettre par la poste qui devait lui ouvrir les portes d'une amitié aussi étrange que profonde), Mary et Max vont se « rencontrer » et vivre, eux les « sans amis », les éclopés de la vie, la plus belle amitié qui soit au monde.
A vrai dire, ils ne se rencontreront jamais tout à fait, mais échangerons pendant près de 20 ans, des lettres, des lettres de plus en plus lourdes, des colis, des tonnes de mots tous plus chargés les uns que les autres d'émotions et d'urgence.
Les lettres de Mary illuminent la vie de Max tout autant qu'elles le crucifient et le mettent en danger, lui l'Aspie, l'asperger qui a bien du mal à contenir, comprendre et accepter ses propres émotions. Lui qui s'en était bien méticuleusement protégé jusque là...
Les lettres de Max redonnent goût à la vie à la petite Mary, voilà une personne qui lui parle et qui semble enfin la comprendre, tout entière, sans la juger.
Les échanges sont formidables, parfois drôles souvent éprouvants. Ces deux-là partagent bien des choses, un monde secret, un univers qui n'appartient qu'à eux parce qu'ils sont sans doute les seuls à le voir..
Comme dans toute relation, il y aura des hauts et des bas, très cruels... Très très cruels.
Il y a ce passage d'une grande beauté, d'une grande justesse, où Max, transpercé, humilié, blessé, (son amie n'aurait donc rien compris du tout ? ), revendique le syndrome d'asperger comme faisant partie totalement non seulement de son existence, mais de sa personne. Il est asperger, de la même façon que ses yeux sont bleus ou verts, ou marrons... Je suis ce que je suis, pourquoi voulez-vous à tout prix me changer, ou pire « me guérir ».
Le message est très fort et à mon sens extrêmement important, central même... Et pourtant si rarement énoncé...



Pour ceux qui n'auraient guère trouvé le temps d'aller le voir au cinéma, le DVD sortira, apparemment en février 2010. Il me tarde déjà de le voir et de le revoir..

Ici, L'interview du cinéaste sur Evene

ICI, le billet très précieux et si beau que lui a consacré Holly.

ET la bande annonce...

29 octobre 2009

La Saga Mendelson - Les exilés ( T. 1) @ Fabrice Colin


"Ce livre relate le destin d'une famille : les Mendelson, dont l'histoire, cinq générations durant, s'est confondue avec celle du vingtième siècle. »
L'histoire débute, à vrai dire, en juillet 1994 à Greenwich. Cette fin se semaine est quasiment idyllique, la famille se partage entre le jardin et la maison, l'ambiance est à la quiétude, tout est calme, apaisé, en arrière plan quelques rires d'enfants... C'est ce moment que choisit le narrateur, un certain Fabrice Colin, un jeune ami de la famille et l'un des rares à être entré « dans le cercle plutôt fermé des fidèles », pour déclarer, comme une évidence, « il faudrait tout raconter », « Votre histoire. La saga des Mendelson. ».
L'idée est aussitôt approuvée, la décision scellée, Fabrice écrira leur histoire, parce que oui, de toute évidence, comme le dira leur tante, Doris, « Il y avait quelque chose à raconter. »
Quelque chose et pas des moindres, d'Odessa à New York, en passant par Vienne et Hollywood, tandis que l'Europe s'enflamme, et que le peuple juif connaît les heures les plus noires de son existence...
La saga des Mendelson commence en 1895 – il faut bien choisir une date, « Une famille ne naît pas : elle croît, s'épanouit et se prolonge, tandis que ses racines disparaissent dans les méandres du temps. ». 1895, à Odessa, tandis que le patriarche de la famille, Isaac Mendelson apprend la naissance de son premier fils, David. Dix ans plus tard, c'est l'affaire du cuirassé de Potemkine, suivi quelques mois après par le pogrom d'Odessa... Isaac décide de s'enfuir avec sa famille et de rejoindre Vienne, où, l'espère-t-il, l'attendent des jours meilleurs.
Les jours meilleurs viendront, peu à peu, jusqu'à ce qu'éclate la première guerre mondiale et que meurt le patriarche. Ensuite, il faudra partir, ailleurs et à nouveau, pour reconstruire...
Finalement, rien n'est plus « parlant », plus signifiant pour aborder l'Histoire que d'y entrer par celle qu'on appelle communément « la petite histoire », celle avec un petit « h »... Les dates, les faits prennent vie, prennent sens, parce qu'ils sont vécus, parce qu'il a bien fallu y faire face, faire des choix et les traverser.
Le récit de Fabrice, loin d'être linéaire, mêle habilement plusieurs formes narratives, entretiens, extraits de journaux intimes, photos... Les époques se chevauchent, les points de vue se croisent, tandis que les personnages grandissent, vieillissent et évoluent, là sous nos yeux. Point de « biographie », mais un récit tissé de témoignages et par là même extrêmement vivant.
Le « point fort » des Mendelson, c'est indéniablement leur sens aigu de la famille... Chacun d'entre eux y puisent, inlassablement, tout le courage et la force nécessaires aux maints et maints déménagements, à la construction de nouveaux projets, ambitieux, novateurs... Et pourtant, pourtant, tout n'est pas facile, car ils sont loin de se ressembler, et se révoltent même, par moments violemment... mais toujours pour revenir au coeur de ce qui les tient et les anime.
Le premier tome, Les Exilés couvre la période 1895 – 1929.
Le deuxième, Les Insoumis, les années 1930 – 1965
Le troisième, Les Fidèles, les années 1965 – 2000.
Et bonne nouvelle, le deuxième tome est destiné à paraître très prochainement, en novembre !
Comme décidément, Fabrice Colin parle très bien de ces livres, le voici, comme si vous y étiez :




A lire également les billets de : Clarabel, ICB, Cuné, Cathulu, Elfique, Alwenn, L'esc@rgot G@rpien et... J'en oublie certainement...

L'interview de Fabrice Colin par ICB, ICI !

28 octobre 2009

Le journal de Peter @ Sébastien Perez et Martin Maniez

Peter ne se souvient de rien, absolument de rien... Sa vie commence en quelque sorte dans cette chambre d'orphelinat avec pour tous biens une couverture, un oreiller et... un cahier.

La soeur Anne lui conseille d'y noter ses pensées, dans l'espoir que peut-être la mémoire lui revienne. Elle l'a appelé Peter, « mais je pense que ce prénom, elle l'a inventé. Parce qu'elle l'aimait bien. Et je l'aime bien aussi. »

Le cahier est aussitôt inauguré, Peter y confiera toutes les lettres qu'il aimerait tant pouvoir envoyer à sa mère, si seulement il la connaissait. Car Peter n'a qu'un but, la retrouver, et une seule certitude, sa mère l'aime, sa mère l'attend et le recherche également de son côté...

Cette certitude est au coeur de l'histoire de cet enfant perdu, elle le maintient debout, et lui donne la force de poursuivre sa quête avec fougue et courage. Oui mais... ce qu'il découvrira tout au long de son périple, entouré de ses copains de l'orphelinat, d'autres enfants perdus, ne sera pas tout à fait ce qu'il avait escompté, pas du tout même. La vie peut-être cruelle, très....

On peut lire ce livre comme les prémices de l'histoire de Peter Pan, l'histoire de ce jeune héros éternellement « enfant », avant qu'elle ne débute sous la plume de Barrie. L'hypothèse de l'identité du père, Crochet himself, est tout à fait intéressante et pourquoi pas, probable, envisageable, elle devrait en tous cas ravir les jeunes lecteurs et leur donner l'occasion de se poser LA question qui peut-être ne leur était pas encore apparu mais qui hante tous ceux qui aiment ce personnage ... Mais qui est Peter Pan ? Car le personnage est ô combien complexe, aussi attachant que troublant et cruel, aussi... Inviter les jeunes lecteurs à le percevoir autrement qu'il ne leur a été présenté jusque là (maintes versions dénaturées et édulcorées), leur proposer d'emblée une autre vision, une autre lecture, peut-être avant même qu'ils n'aient lu la version originale, me semble une idée tout à fait lumineuse et importante.

Fréquenter Peter Pan est une aventure périlleuse, ouvrir le Journal de Peter à huit, neuf ou dix ans n'est pas non plus sans conséquences... Du moins je l'espère, même si les questions qui en découlent sont fort dérangeantes et nécessaires tout à la fois. Quid de l'amour maternel exclusif et si naturel ? Qu'est-ce qui fait de moi ce que je suis ? Et l'abandon, le manque d'amour...

Attendez-vous à une flopée de questions, d 'interrogations sans fin... Enfin du moins c'est mon sentiment, car ce livre peut-être lu aussi « au premier degré », légèrement et sans danger... et ce serait vraiment dommage.

J'ai beaucoup aimé également la qualité des illustrations, absolument magnifiques, très délicates et sensibles. Le Journal ressemble à s'y méprendre à un vrai journal intime – papier vieilli, photos collées, petits croquis comme saisis sur le vif, enveloppes collées contentant précieusement lettres et documents. C'est presque « vivant », réel...

Cliquez pour agrandir

Un très joli livre album qui confirme une nouvelle fois tout le talent et la sensibilité de Sébastien Perez (souvent complice de Benjamin Lacombe) et qui m'a permis de découvrir un illustrateur , Martin Maniez, qu'il faut suivre à tout prix (quel coup de crayon !).

Sébastien Perez a répondu à quelques questions de Laure ("De l'autre côté de miroir"). A lire absolument, c'est ICI !


Le journal de Peter - Editions Milan

27 octobre 2009

Le tombeau de Tommy @ Alain Blottière

« J'avais depuis longtemps le désir de réaliser un film sur un héros, un vrai, si possible mort jeune et beau, quand j'appris l'histoire de Thomas Elek, dit « Tommy », un lycéen parisien, Juif hongrois, qui combattit le nazisme aux côtés du groupe Manouchian, et figura sur la fameuse Affiche rouge. En découvrant Gabriel, un adolescent d'aujourd'hui lui ressemblant comme un frère, je crus tenir le comédien idéal pour incarner Tommy, soixante ans plus tard. J'étais loin de me douter qu'au fil du tournage se nouerait entre le défunt et son interprète une intrigue bouleversante, invisible à l'écran. Ce roman secret que je suis encore seul à connaître, le voici. »
Quatrième de couverture.

Roman d’un tournage, roman en miroir où le passé prend corps dans le présent sous les traits d’un adolescent que rien ne prédisposait à priori à tourner un tel rôle, à l’endosser avec une telle force, comme si instinctivement tout l’y poussait, comme s’il en allait de sa vie même.
Comment expliquer qu’un adolescent, à priori comme les autres, libre comme l’air, insouciant, bascule peu à peu dans une réalité à milles lieues de lui jusqu’à la faire sienne. Soixante cinq ans séparent Tommy et Gabriel, et toutes ces années ne comptent plus…

« A ce moment-là, dès le premier jour de tournage avec Gabriel, après avoir entendu sa démarche et entendu sa voix, l’idée de possession m’est venue à l’esprit. Après mille précautions. Je n’ai jamais pensé à une incarnation surnaturelle, à un prodige spirite ou autre grande farce grand-guignolesque. Non, mais à un phénomène seulement étrange, qui venait peut-être de mon vertigineux désir de revoir Tommy revenir et s’incarner. »

L’irruption de Gabriel dans le film, comme s’il était prédestiné, bouscule grandement les plans du cinéaste en même temps qu’il les sert et les magnifie au-delà de toute espérance. Et c’est là toute l’ambigüité… Au départ, il n’était pas question pour le cinéaste de réaliser un film trop « sentimental », trop facilement mélodramatique, d’où le choix de Tommy plutôt que celui de Rayman ou de Wajsbrot. « Je ne voulais pas aimer Gabriel, tout comme je ne voulais pas aimer Tommy. ». Une seule ligne directrice : être au plus proche de la réalité historique, ne pas trahir, ne pas inventer surtout, ne pas sur jouer, ni embellir, mais être au plus près de la réalité, telle qu’elle fut.
Mais c’était sans compter Gabriel. Gabriel qui endosse le manteau de Tommy pour ne plus le quitter, Gabriel qui le rend présent, presque tangible. Gabriel qui se fait l’interprète (au sens premier du terme) de Tommy auprès du cinéaste…
Etrange jeu de miroirs… Tandis que la caméra tourne, la vie de Tommy défile sous les projecteurs, dans toute sa complexité, alors que celle de Gabriel se métamorphose, s’emplit et bascule.

« Comment filmer un héros ? »…
Oui comment ? sans le diminuer, le tromper… ou sans l’incarner, totalement, sans restriction et sans limite, au péril de sa vie…
Lente descente aux enfers dans un processus d’identification, de fusion, dangereuse et bouleversante. L’adolescent touche du doigt, dévoile ce que l’adulte ne peut percevoir, dans un face à face quasi mystique. Et tandis que le film s’infléchit, riche de cette confrontation entre deux adolescents que soixante cinq ans pourtant séparent, le cinéaste découvre, dans cette mise en abyme, un sentiment qu’il avait inconsciemment mis à l’écart, qu’il n’avait pas su voir, avant, l’attachement d’un père pour son fils, le secret de Gabriel, peut-être…

Le tombeau de Tommy est aussi celui de l’enfance de Gabriel, de son innocence et de son insouciance. Gabriel n’est pas un acteur, il n’a pas joué, il a été… Tommy. Son double, celui qui le sauve de l’oubli, cette deuxième mort. Celui qui offre une sépulture, un "tombeau" à celui qui en fut privé, assassiné, un certain 21 février 1944, au Mont-Valérien. Mais le prix est lourd à payer, lourd de retentissements intimes, imprévisibles et dévastateurs…

Comment filmer un héros ? Comment transmettre l’Histoire, celle de ces héros, si jeunes, dont l’existence après avoir été brisée, menace de sombrer dans l’oubli…
Comment transmettre… Faire comprendre (prendre avec, tout contre soi) sans trahir…
Histoire de transmission, d’héritage, de sens à donner à la vie….

Il faut lire « Le tombeau de Tommy » et l’aimer dans toute sa complexité, dans ce face à face entre le présent et le passé, dans ce face à face avec un tout jeune homme, Tommy, qui va tout au bout de ses actes pour que l’espérance et la liberté ne soient pas de vains mots.
Ce livre m’a transpercée plus que je ne saurais le dire.
Un grand coup de cœur.

Gabriel « avait apporté et accroché au mur une photo de Tommy, l’une de celles prises les derniers jours pour la propagande, à vrai dire la plus belle, où l’on voit en gros plan son visage de trois quarts, absent, au-delà de la souffrance, regardant le lointain vers sa gauche, comme la mort qui vient. La photo, peut-être, dont parle Hélène dans son livre, car elle l’y voit pleurer. »

Ici, le site très précieux d'Alain Blottière, consacré à Tommy (photos, archives...)

Editions Gallimard - septembre 2009.



22 octobre 2009

Blue cerises @ Saison 2 - novembre

Collection dirigée par Cécile Roumiguière.

Après Octobre (saison 1), nous retrouvons nos quatre amis des blue Cerises, pour une nouvelle saison, celle du mois de novembre…
Nous les retrouvons tous, successivement, simultanément, séparément, mais toujours ensemble… C’est là la magie de ces petits recueils-livrets, que le lecteur choisit de lire dans l’ordre qu’il veut, au hasard, ou selon ses propres inclinaisons. Très intéressante, cette petite aventure, très intrigante aussi. Aurais-je perçu l’histoire différemment si je n’avais pas commencé par l’histoire de Violette, pour continuer ensuite par celle de Satya, poursuivi par celle de Zik et achevé par celle d’Amos ? Les récits se croisent, et s’enchevêtrent, se complètent et s’éclairent mutuellement… Les quatre adolescents si différents soient-ils les uns des autres partagent une amitié d’une telle force qu’inéluctablement leurs vies se tricotent les unes aux autres, avec parfois comme un saut dans la maille, un secret difficile à partager… Il y a parfois des choses que l’on ne peut vivre qu’à deux, ou seul (e), des secrets qui vous éloignent même de ceux que vous aimez le plus…
Les Cerise ont seize ans, l’âge des premières amours, des premières déceptions, l’âge aussi où le jugement des autres peut vite devenir pesant ou angoissant. Le thème du « secret » est largement abordé dans cette deuxième saison, celle des feuilles mortes… Plus que jamais, et peut-être pour la première fois avec tant d’acuité, les quatre ados vont ressentir le besoin (ou la nécessité) de ne pas « tout dire » aux trois autres, de leur vie qui s’ébauche, de leurs rencontres et de leurs rendez-vous. Inévitablement la culpabilité s’en mêle un peu, et parfois, un sentiment d’isolement, voire même d’incompréhension (Zik et « Son » David, le garçon « inavouable », Violette et Lucas, le Lucas d’Amos dans la Saison 1, Satya qui hésite à sauter le pas, angoissé et qui laisse penser, imaginer, deviser les autres). C’est le grand saut dans l’âge adulte et ses difficultés.

« Magic mirror maze. L’amour, la trahison, la mort, et le labyrinthe des miroirs. Le Minotaure réinventé.« Killing you is killing myself… » Trahir les blue Cerises, c’est me trahir moi-même. »
Violette. Référence à la Dame de Shangaï, film d’Orson Welles. 1948.

Mais ce qui les lie tout particulièrement en cette saison 2, en dehors du personnage mystérieux d’Olivia (personnage angoissant et presque fantomatique – à l’origine de leur pacte), c’est le départ annoncé d’Amos… Amos, le plus « mature » de tous peut-être, Amos qui a su trouver la force et les mots pour annoncer à sa famille et à ses amis, son homosexualité. Amos qui doit partir pour le Canada, à son cœur défendant. Les Cerises vont tout faire pour le garder près d’eux. C’est important, très… Car Olivia est réapparue, mais pas seulement.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire, LES histoires de ces quatre personnages, extrêmement attachants. Chaque livret concentre en une cinquantaine de pages une aventure humaine, une découverte, une première fois. Chaque personnage affronte la réalité différemment, selon son vécu, sa personnalité – pour Violette, c’est « l’amour basta » (mais ne la prenez pas au mot !), pour Zik, c’est différent et encore plus pour les deux autres… Bref, un très joli prisme de sentiments qui devrait toucher au cœur les adolescents, car cette histoire parle d’eux tout simplement.

Une très jolie série de trois saisons, la dernière, intitulée Décembre, est attendue pour le début de l’année 2010 et moi, j’aimerais qu’il y en ait encore plein d’autres !

Extrait (Violette) :

"Hier soir, j'ai plongé dans Nietzsche. Je me suis endormie dessus, trop fatiguée. J'ai juste retenu "Deviens ce que tu es". Comme s'il avait écrit ça pour moi. Je tourne et retourne le galet, il a passé des siècles à devenir ce qu'il est. Il était falaise, un jour, il sera grain de sable. Il est mon contraire. Je dois ramasser mes morceaux éparpillés. Un jour, je serai moi."

Violette, ciné ciné Cinéma @ Cécile Roumiguière
ZIK, Y a pas photo @ Maryvonne Rippert
Amos, Rôde movie @ Sigrid Baffert
Satya, La faute à Voltaire @ Jean-Michel Payet

Editions Milan, Macadam - Octobre 2009

Et retrouvez-les sur leur site et leurs blogs !

blue Cerises from Editions Milan on Vimeo. (SAISON 1)




20 octobre 2009

Les cheveux de la poupée @ Eva Almassy

Pour fêter les dix ans de sa nièce, l’oncle de Charlotte, grand collectionneur de poupées anciennes, lui propose de choisir l’une d’elles, n’importe laquelle, celle qui lui plaira le plus.
Un rêve pour n’importe quelle petite fille…
Charlotte hésite, tergiverse, jusqu’à ce qu’elle tombe sur une poupée que son oncle vient tout juste de recevoir… C’est une poupée sans marque, une poupée en celluloïd, aux yeux dormeurs et riboulants, une poupée pourvue de vrais cheveux, comme cela se faisait encore à l’époque, dans les années quarante, une poupée fabriquée en Allemagne…
La petite fille se prend presque immédiatement d’affection pour cette poupée et même beaucoup plus, comme si un lien mystérieux se tissait entre elles… Elle l’appelle Charlotte, et dialogue longuement avec elle avant de se coucher…
Mais le lendemain, à son goûter d’anniversaire, tout s’effondre, car son amie Marianne de quelques années plus âgée qu’elle, va lui révéler la part d’ombre que peut-être la poupée porte en elle…
Les cheveux de la poupée rappellent étrangement à son amie, les cheveux des déportés, rasés, exterminés dans les camps nazis. Et si c’étaient leurs cheveux sur la tête de la poupée, les cheveux des morts ?
« Il est très difficile de dire à partir de quel moment on commence à connaître le monde et son histoire, et même sa propre histoire. Moi, c’est par les phrases brutales d’une amie que j’ai appris l’existence des camps d’extermination dans l’Allemagne nazie d’Adolf Hitler. J’ai appris qu’il existait en Pologne une ville nommée Auschwitz. Sans doute en avais-je déjà entendu parler à la radio mais sans écouter et sans comprendre. Il y avait aussi, dans ma famille, des mots et des silences. Tant que j’étais petite, on voulait m’épargner une immense peine, mais à travers la révélation de Marianne, le mal était fait. »
Le mal était fait, dans la mesure où il avait fait brutalement irruption dans la vie de la gamine, encore très jeune. Et comment, comment concevoir de telles atrocités, quand on vient d’avoir dix ans et que jusqu’à présent la vie était plutôt légère à porter… Le mal était fait, mais la vérité allait enfin voir le jour et avec elle, les secrets de famille se lever…

Un livre extrêmement troublant et percutant, à destination des ados à partir de 13 ans.

Ici l’avis de Clarabel, dont le billet m’a donné envie de découvrir ce livre.
(Clarabel, je comprends et je partage très bien tes interrogations. Je pense que c’est un livre dont les parents doivent accompagner la lecture, c’est évident. Treize ans me semble être le « bon âge » pour le découvrir (si je me réfère à mes propres souvenirs d’enfance et de collégienne), d’ailleurs le personnage de Marianne, celle par qui la vérité arrive, n’a-t-elle pas à peu près cet âge ?

Medium, L'école des loisirs - septembre 2009

19 octobre 2009

Les heures souterraines @ Delphine de Vigan

« Aujourd’hui, le 20 mai, parce qu’elle est arrivée au bout, au bout de ce qu’elle pouvait supporter, au bout de ce qu’il est humainement possible de supporter. C’est écrit dans l’ordre du monde. Dans le ciel liquide, dans la conjonction des planètes, dans la vibration des nombres. Il est écrit qu’aujourd’hui elle serait parvenue exactement là, au point de non retour, là ou plus rien de normal ne peut modifier le cours de heures, là où rien ne peut advenir qui ne menace l’ensemble, ne remette tout en question. Il faut que quelque chose se passe. Quelque chose d’exceptionnel. Pour sortir de là. Pour que ça s’arrête. »

20 mai. Mathilde, Thibault, deux personnages à la dérive, épuisés et à bout de souffle, traversent cette journée comme en apnée. Elle, Mathilde, attend sans trop y croire, LA rencontre qu’une voyante lui a promise ce jour précis, lui vient de rompre, le matin même avec la femme qu’il croyait aimer comme jamais.
Tous deux poursuivent, posent un pied après l’autre, avec cette question, la même, vont-il y parvenir ?
Depuis neuf mois déjà, Mathilde est littéralement harcelée par Jacques, son supérieur hiérarchique, celui-même qui l’a embauchée, quelques huit années plus tôt, celui qui l’a formée et qui fit d’elle son bras droit. Mais subitement et comme sur un coup de tête, ce même homme a décidé, purement et simplement de l’éliminer, socialement, professionnellement et humainement.
Lent et implacable programme de destruction… Peu à peu, la jeune femme se délite, perd pied, s’isole, seuls ses trois enfants dont elle assume seule l’éducation depuis la mort de son mari, la maintiennent encore en vie.
« A trente ans, elle a survécu à la mort de son mari.
Aujourd’hui elle en a quarante et un connard en costume trois pièces est en train de la détruire à petit feu. »
Thibault est médecin à Urgences Médicales, il traverse tout Paris, de patient en patient, de petits bobos, en grands désespoirs. Il a quarante trois ans, il a ou devrait avoir « l’habitude ». Mais sa carapace se fend… Devant une petite dame âgée, qui visiblement n’est pas sortie de chez elle depuis des semaines, engloutie dans une extrême solitude, il se sent nu, à vif, fragile comme jamais.
Ces deux écorchés, on aimerait bien qu’ils se rencontrent, un peu comme au cinéma… Tous deux rêvent d’une épaule, juste comme ça, pour se poser, pas plus de quelques minutes, un peu plus peut-être, à peine, juste de quoi redémarrer. Un homme, une femme qui saurait…
« Mais les gens désespérés ne se rencontrent pas. Ou peut-être au cinéma. Dans la vraie vie, ils se croisent, s’effleurent, se percutent. Et souvent se repoussent, comme les pôles identiques de deux aimants. »
On vous aura prévenus. Pas de happy end, juste la vie dans ce qu’elle de plus cruel et de plus dur..

D’une plume sèche, précise, percutante, Delphine de Vigan, décrit le cheminement si long et si court qu’effectuent ces deux personnages en une douzaine d’heures, des heures souterraines, obscures et sinueuses, chargées successivement d’espoirs et de désespoirs.
En arrière plan, la ville fourmille, hyperactive, survoltée, inhumaine et parfois, quand elle s’y met, destructrice.

« Les heures souterraines » dépeint avec une précision presque clinique, la lente mais inexorable descente aux enfers d’une jeune femme, victime, comme hélas tant d’autres, de la perversité d’un supérieur, bien décidé à la « tuer » symboliquement (et au final bien réellement). En parallèle, le personnage de Thibault, écrabouillé au sens propre comme au sens figuré par la vie, qui découvre à quarante ans passés que la femme qu’il aimait jusqu’à ces derniers jours, ne faisait que se servir de lui…
L’enfer, c’est les autres… Et plus encore les occasions manquées.

Voilà un roman dur et âpre, certes d’une grande justesse mais aussi d'une grande désespérance… Noir, si noir.

« Emporté par le flot dense et désordonné, il a pensé que la ville toujours imposerait sa cadence, son empressement et ses heures d’affluence, qu’elle continuerait d’ignorer ces millions de trajectoires solitaires, à l’intersection desquelles il n’y a rien, rien d’autre que le vide ou bien une étincelle, aussitôt dissipée. »

Un grand merci à Vanessa, son billet est ICI.
D'autres avis chez Clarabel, Amanda, Canel...

17 octobre 2009

éternels @ Alyson Noël

Une nouvelle série pour adolescentes vient de poindre le bout de son nez en France après avoir connu des débuts tout à fait prometteurs aux Etats-Unis, neuf mois plus tôt.
« éternels » tel est son titre, « Evermore », celui du tome 1 (la série devrait en compter pas moins de cinq…).
Ses éditeurs ne s’en cachent pas, ils espèrent grandement qu’Alyson Noël saura retrouver et séduire les lectrices de Stephenie Meyer dont le succès fut un véritable raz de marée. Le thème est effectivement assez proche : l’éternité comme l’indique si bien son titre, doublée d’une incroyable histoire d’amour, un peu bluette, mais ô combien "captivante".
Encore une histoire de vampires ? Non, quoique tout pousse à le penser pendant une bonne partie du livre, volontairement bien entendu… Il s’agit bien d’autres choses et pourtant…
Mais venons-en plutôt à l’histoire elle-même…
Ever Boom (comme dirait mon cher Balzac, les noms sont parfois d'une redoutable ironie) voit sa vie voler en éclats lorsque sa famille périt tragiquement dans un accident de voiture dont elle-même se retrouve saine et sauve par le plus grand des miracles. Après plusieurs mois de convalescence, elle reprend tant bien que mal le cours de son existence à jamais fracassée chez sa tante, une riche avocate qui l’accueille dans sa luxueuse maison, en Californie. Mais Ever a changé et beaucoup plus que ne laissent présager ses vêtements négligés, ses éternelles lunettes de soleil et son iPod vissé sur les oreilles. Phase de deuil ? Oui certainement, mais bien plus encore… Ce que personne ne peut deviner c’est que depuis l’accident et son réveil à l’hôpital, la jeune-fille entend toutes les pensées de ceux qui l’entourent, toutes sans restriction, distingue leur aura, et même quelques bribes de leur avenir… Sa vie est devenue un enfer, son esprit, une radio mal réglée qui grésille et siffle de toutes parts, seul AC/DC à fond dans les écouteurs lui permet quelques minutes de pause…
Mais il n’y a pas que cela, elle VOIT, littéralement, les morts, à commencer par sa petite sœur qui vient lui rendre régulièrement visite.
Perturbant et angoissant, isnt’it ?
« Je vois des morts. Sans arrêt. Dans la rue, à la plage, au centre commercial, au restaurant, errant dans les couloirs du lycée, faisant la queue à la poste ou dans la salle d’attente chez le médecin, jamais chez le dentiste, en revanche. Contrairement aux fantômes de cinéma ou à la télé, ils ne sont pas envahissants, ne sollicitent pas votre aide, ne vous arrêtent pas à tout bout de champ pour faire la causette. A la rigueur, ils se bornent à sourire et à agiter la main quand ils se rendent compte que je les ai vus. Ils aiment bien qu’on les regarde, comme tout le monde. »

Je dois dire que ce passage m’a fait penser un court instant à Sixième sens... J’aurais aimé que le sujet soit davantage approfondi, peut-être dans le tome suivant, mais j'ai comme un doute...


Toutefois, sa vie change quand, un beau matin, un « nouveau » fait son apparition au collège.
Il se nomme Damen Auguste, il beau, fin, intelligent, irrésistible. Toutes les filles en sont folles, toutes sauf Ever qui le redoute autant qu’il l’attire.
Car Damen, lui aussi, décidément, n’est pas comme les autres et ça, seule Ever peut le deviner… Car il est le seul dont elle ne peut pas lire les pensées, ni voir l’aura, le seul dont le toucher ne lui révèle rien… Et quand une telle chose arrive, et elle arrive rarement, il n’y a pas à tergiverser, c’est que ces personnes sont MORTES….
La situation n’est pas simple et se complique encore quand la jeune fille comprend que cet homme, Damen fait partie de sa vie depuis bien plus longtemps qu’il n’est raisonnable de l’envisager.

Si l’histoire n’est pas sans rappeler, dans les grands traits, la série « référente », elle intrigue tout de même son lecteur (enfin sa lectrice, j'insiste) qui tourne les pages à toute allure (les chapitres s'achèvent à l'endroit précis d'un rebondissement, aussitôt repris dans le chapitre suivant. C'est très énervant, pas de répit pour les braves.)
Une lecture, très « girly » qui devrait rencontrer pas mal de succès auprès des lectrices adolescentes qui ne se seraient pas encore lassées du genre.

Editions Michel Lafon - octobre 2009

La sortie du Tome 2 est prévue pour mars 2010.

Il va encore falloir attendre un tout petit peu :)

Les avis (plus ou moins séduits ou sévères) de Clarabel, Cuné, Karine et Fashion.


16 octobre 2009

La mélodie des tuyaux @ Benjamin Lacombe

* « La tête posée sur ta paume, derrière la vitre embuée, tu regardais les gouttes de pluie éclater sur la tôle. Des silhouettes grises se déplaçaient entre les tuyaux rouillés et la tour de l’usine qui fumait.

Tu avais treize ans et tu savais qu’à la fin de l’année tu les rejoindrais. Comme tes parents avant toi et comme tous ceux qui n’avaient pas été assez intelligents pour fuir cette maudite ville. »
(Prologue)

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Alexandre s’ennuie et se perd un peu dans cette existence et cette ville grise. Les jours se succèdent, l’école, puis les soirées moroses entre ses parents inquiets, totalement éreintés par leur travail à l’usine, l’usine omniprésente et qui domine la ville de ses hautes cheminées.
Mais une petite caravane pointe son nez et ses roulottes, point rouge zigzagant dans les rues. Un cirque bariolé et vivant, tout bruissant de voix et d’accents, un autre monde, un autre univers qu’il découvre ébahi. Un homme aussi grand qu’une armoire à glace déplace des poutrelles comme s’il s’était agi de simples allumettes, de toutes petites personnes exécutent des acrobaties, tandis que deux femmes accrochées l’une à l’autre vaquent à leurs activités, vêtues d’une seule et même robe rouge… Et puis, Elle apparaît, la petite gitane, et « elle avait le plus beau regard qu’il ait jamais croisé. ». Le lendemain, Alexandre y retourne, tant pis pour l’école, il lui faut à tout prix La revoir, les retrouver tous…
Et la magie opère… Le petit garçon dont le cœur ne demande qu’à s’ouvrir à l’inconnu et aux autres, dans toute leur différence, est vite adopté par cette grande famille.
Très vite aussi, il se découvre un don, celui du rythme et la musique, celui-là même qui le faisait pianoter sur la vitre de la fenêtre de sa chambre au rythme des bruits de l’usine et de la pluie qui tombait… La mélodie des tuyaux…
Mais tout n’est pas joué pour autant, car il lui faudra vaincre les préjugés – pensez, ces gitans viennent d’ailleurs et parlent une autre langue, et regardez de plus près ceux qui les accompagnent, des monstres à faire peur… Et puis, ne volent-ils pas les poules et tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin ?
Je n’irai pas par quatre chemins, ce nouvel album de Benjamin Lacombe (texte ET illustrations) est une pure petite merveille. Chaque illustration (grand format) est d’une beauté à couper le souffle, l’histoire servie par une jolie plume, est empreinte de tendresse, de poésie et beaucoup d’humanité. Matthieu et Thomas ont beaucoup beaucoup aimé, ne cessant de s’interroger, s’arrêtant longuement sur chaque planche… Et émus, très.. Une petite larme s’est mise à perler aux yeux de Matthieu, ce livre lui parlait et touchait du doigt quelque chose de vraiment très important.



Nous avons dans la foulée ressorti le très beau livre de François Roca et Fred Bernard , « Jésus Betz » (recommandé par B. Lacombe ici-même) et auquel visiblement Benjamin dédie une de ses illustrations, une image "comme en miroir" très proche et si différente tout à la fois... Un joli hommage...
Et le débat de continuer avec les enfants, les « freaks », la différence et la musique gitane, parce que oui, cet album est aussi un conte musical dit par Olivia Ruiz (avec sensibilité et simplicité) et qui laisse la part belle à la musique et aux chansons…

Une très belle réussite, et un futur grand Classique, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement…

Le billet de Clarabel, enchantée tout comme moi.


15 octobre 2009

Le Coffret @ Stéphane Beau

Quand Nathanaël découvre dans le grenier de sa maison, qui fut aussi celle de ses parents, mais bien avant encore celle de ses grands parents, une étrange boite fermée à double tour, il la descend aussitôt dans sa salle à manger, un petit pincement au cœur, avant tout simplement de l’oublier… Le jeune homme n’a plus l’habitude des « surprises », sa vie est réglée comme du papier à musique, comme celle de tout le monde d’ailleurs, quarante à cinquante heures de travail par semaine ne laissent plus trop le temps de penser… Nous sommes en 2090 environ, les temps ont évolué, la vie se serait même améliorée et considérablement allongée sous le coup de nombreuses découvertes scientifiques et de non moins nombreuses recommandations-interdictions (adieu tabac, alcool, et même sexualité….).
Plus grand-chose d’incongru ne peut arriver à personne, et pourtant il y a bien ce coffret qui se rappelle à la mémoire de Nathanël, un jour un peu moins occupé que les autres…
Explosant le cadenas qui scelle la boite (l’usage des clefs a depuis longtemps été abolie au profit des codes), le jeune homme découvre ce qu’il s’attendait le moins à découvrir, ce qu’il n’avait encore jamais vu de sa vie : des LIVRES ! Sept livres en fait, « dont l’odeur lui rappelait celle des feuilles mortes, dans l’humidité des soirs d’automne. ».
Sept livres, dont tous les auteurs lui sont totalement inconnus, sauf un, signé de son grand-père et encore de cet homme il ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il avait fait de la prison dans les années 2030 ou 40 et qu’il avait été tué alors qu’il tentait de s’évader. Sujet totalement tabou dans la famille, son père n’avait jamais voulu lui en parler.
Les couvertures des autres ouvrages portent des noms qui ne lui rappellent strictement rien : Nietzsche, Jünger, Thoreau, Palante, Montaigne et Freud et pour cause, quand il les recherche sur internet, dans la « Grande Encyclopédie Académique Numérisée », les réponses tombent, laconiques et toujours similaires « œuvre mortifère et dégradante a été reléguée en 2063 »….
Nietzche est ainsi rapidement défini et relégué au placard : « Philosophe décadent victime de troubles psychologiques importants et auteur d’ouvrages aussi incompréhensibles qu’inconvenants. »
Même le terme de philosophie ne signifie plus grand-chose pour le jeune homme, « Pour lui c’était un synonyme un peu désuet de blague, de baratin, de bouffonnerie. »
Peu à peu, à pas lents, très intuitivement et très sûrement, au seul contact de ces livres dont pas un instant il n’aurait pu concevoir l’existence quelques jours plus tôt, le jeune homme prend conscience que toute une part de l’humanité, de leur humanité et de leur histoire leur a été confisquée, effacée comme d’un coup de gomme… Mais comment une telle chose peut-elle être possible ?
Et si l’une des pistes n’était ni plus ni moins amorcée dans l’un des titres bannis, « Par-delà le Bien et le Mal » ?

Nathanaël, transpercé par ce qu’il vient de découvrir se lance à corps perdu dans la lecture de ces livres et de l’ouvrage de son grand-père, son héritage en quelque sorte, et ce malgré les menaces et les terribles risques encourus. On ne résiste pas impunément, les dés en sont jetés, il va suivre la même voie que son grand-père, quelle qu’en soit l’issue, au nom de la Liberté…

Le Coffret échappe à toute classification, roman d’anticipation, philosophique, thriller même, il est un peu de tout cela à la fois… Mais surtout il donne la chair de poule parce qu’indubitablement il n’est pas si improbable que cela… Rappelez-vous cette époque pas si lointaine où les livres décrétés « décadents » étaient brûlés sur la place publique, puis penchez-vous sur notre époque actuelle et lisez cet extrait… Point n’est utile de pousser un peu loin la bête ou le troupeau pour arriver au résultat escompté, l’absence de pensée.

« L’usage du livre avait été définitivement aboli vers le milieu des années 2060, c'est-à-dire peu de temps après sa naissance. Cette abolition des livres s’était d’ailleurs faite très naturellement sans le moindre heurt. Il y avait bien longtemps que presque plus personne n’en lisait : trop volumineux comme objet, trop lourd, et aussi trop gourmand en matière première. Trop gourmant en temps aussi : qui pouvait se permettre de passer des heures à lire aujourd’hui ? Qui pouvait se permettre de perdre son temps de manière aussi peu productive ? Petit à petit les bibliothèques, déjà désertées par les lecteurs, avaient été vidées de leurs contenus. Transformées en espaces de communication publique, elles avaient été équipées de postes informatiques diffusant en boucle l’essentiel de tout ce qu’un bon citoyen devait savoir : la météo, les dernières directives du gouvernement, des émissions de divertissement, des appels à témoins régulièrement remis à jour par les services de la Police Citoyenne et, surtout, des reportages – essentiels- sur les faits et gestes de tous les grands de ce monde. L’adoption d’un enfant par un ministre ; l’achat, par un député, d’une nouvelle voiture ; la nouvelle concubine d’un chanteur à la mode… Autant d’évènements qui donnaient immédiatement lieu à des enquêtes interminables, à des débats sans fin qui mobilisaient tous les journalistes du pays jusqu’à ce qu’un nouveau scoop – le divorce d’un sénateur par exemple – attire à son tour tous les regards. »

Un roman piquant et tout à fait salvateur à l’heure où une récente enquête dévoile (ou rappelle, on s’en doutait un peu) que « les livres séduisent de moins en moins les nouvelles générations si bien que l’érosion des lecteurs s’accompagne d’un vieillissement du lectorat. (…) Les 15-24 ans lisent moins que leurs prédécesseurs d’il y a dix ans. 26% de cette tranche d’âge n’ont ainsi lu aucun livre au cours des douze derniers mois, contre 15 % des filles, la lecture ayant tendance, on le sait, à se féminiser. La lecture sur écran (ordinateurs ou e-books) sauvera-t-elle le soldat bouquin ? » Télérama 14 octobre 2009.

Au sujet de L’auteur

13 octobre 2009

David Foster Wallace - Pour mémoire @ collectif

Le 23 octobre 2008, soit un peu plus d'un mois après la disparition de David Foster Wallace, un hommage lui fut rendu au Skirball Center for the Performing Arts, Université de New York, par sa famille, ses amis, éditeurs, écrivains et journalistes.

Les textes de ces interventions reproduites dans ce petit recueil témoignent tous avec émotion et simplicité de l'attachement et de la profonde admiration que chacun d'entre eux éprouvait pour cet écrivain unique.

En creux, se dessine le portrait d'un homme profondément tourmenté, un hypersensible tourné vers les autres malgré ses souffrances, un écrivain amoureux des mots, ultra perfectionniste mais sans raideur ou solennité, un grand, un immense auteur...

Ci-dessous, quelques extraits choisis, un peu arbitrairement - ce recueil de témoignages est une pépite pour tous ceux qui l'aimaient ou qui, tout comme moi, commencent à le découvrir et à l'aimer à leur tour...


"Il y a quelques années de cela, je me trouvais dans un vol qui m’emportait loin de la Californie, en train de lire Brefs entretiens avec des hommes hideux. J’ai commencé à sentir les effets très bizarres que ce livre avait sur mon corps et mon esprit. Soudain, alors que nous survolions le Midwest, je me suis trouvé tout agité et secoué, au bord des larmes. Pour essayer de décrire ce qui se passait, je prendrais cette image : si on considère le lecteur comme un type dehors, la prose de Dave lui arrache ses vêtements pour le laisser nu, avec sa peau hypersensible pour seule protection contre la météo, quelle qu’elle soit. Si c’est un jour ensoleillé, il sent plus intensément le soleil. Si c’est un jour de blizzard, il a vraiment très mal. Quelque chose dans la prose de Dave elle-même a provoqué en moi un type d’ouverture très spécial que je nommerais une « tendresse terrifiée » : une conscience soudaine et nouvelle de ce que nous pouvons fabriquer sur cette terre, enfermés dans ces corps, avec ces esprits. »
George Saunders – écrivain.

« « A quiconque on aura donné beaucoup il sera beaucoup demandé. ». C’est ainsi que David écrivait, comme si son talent était une responsabilité. Sa façon de considérer se propres dons était radicale : « J’ai fini par avoir la conviction, écrit-il, qu’une bonne écriture a quelque chose de vital, atemporel, de sacré. Et ça n’a pas grand-chose à voir avec le talent, même un talent éblouissant. (…) Le talent n’est qu’un outil. C’est comme d’avoir un stylo qui marche par opposition à un stylo qui ne marche pas. Je ne suis pas en train de dire que je suis capable de travailler de façon solide dès les prémices, mais il semblerait que la grande différence entre du bel art et de l’art « comme ci comme ça » repose quelque part dans l’intention même du cœur de l’art, le propos de la conscience qui se trouve derrière le texte. Ça a à voir avec l’amour. Avec le fait d’avoir la discipline permettant de parler de la part de soi qui peut aimer, plutôt que de celle qui ne veut qu’être aimé. » Telle était sa préoccupation littéraire : le moment où l’égo disparaît et où l’on est capable d’offrir son amour comme un don sans récompense. A cet instant, le don est suspendu, comme le brillant service de Federer, entre celui qui envoie et celui qui reçoit, et se révèle comme n’appartenant ni à l’un ni à l’autre. »
Zadie Smith – écrivain.

« Lorsque vous atteignez la fin de la cinquantaine, comme c’est mon cas, la question « Qu’est-ce que tu as fait pour justifier ta misérable existence ? » se présente à vous avec une insistance croissante. J’ai déjà formulé un certain nombre de réponses potentiellement justes à cette question et l’une des meilleures reste, à mon avis, « J’ai publié les deux premiers livres de David Foster Wallace. » Au cours d’une carrière d’éditeur, les illuminations se produisent à intervalles extrêmement irréguliers, ces moments où un manuscrit vous attrape le cœur et l’esprit et vous dit : « Chéri, on est fait l’un pour l’autre. » C’est exactement ce qui s’est passé en 1986, lorsque j’ai reçu par courrier interne chez Penguin le manuscrit de La Fonction du balai, envoyé par Bonnie Nadell. Quel roman incroyablement frais et original que celui-là, cette extravagance néo-postmoderne, hyper-intellectuelle et fougueuse, à une époque où les romans américains arpentaient principalement les supermarchés et les discothèques. (…) Tant de souvenirs me reviennent en mémoire : cet appartement absolument sordide de Somerville qu’il partageait avec Mark Costello, avec ces bouquins de cours sur la logique symbolique dont je ne comprenais pas les titres, et encore moins le contenu. Les lettres de cinq à sept pages, aux lignes à intervalles simples, sans la moindre faute de frappe, qui mettaient mes yeux et mon cerveau beaucoup plus lent à rude épreuve. La période du tabac à chiquer, quelque peu malheureuse. La douceur, la vulnérabilité et la modestie. Avec un cerveau tel que le sien, David aurait pu s’investir dans un boulot hautement lucratif, consistant par exemple à mettre au point des outils financiers d’une complexité diabolique qui airaient réduit l’économie américaine en tas de ruines fumantes. Il aurait pu faire cela. Mais au lieu de ça, il a voué son génie au renouvellement de la fragile entreprise que représente l’écriture sérieuse aux Etats-Unis. J’ai bien dit « sérieuse », pas solennelle. Il était le plus idéaliste des ironistes et sa vision du monde se nourrissait d’une sincérité absolue, et qu’une quête d’authenticité obstinée. Bon sang, qu’est-ce qu’il va nous manquer. »
Gerry Howard – Editeur.

Grâce aux Editions du Diable Vauvert, ses textes commencent enfin à être traduits en français.

« La fonction du balai », premier roman de l'auteur datant de 1986, est le troisième texte publié et traduit par leurs soins (septembre 2009), les deux premiers étant

Bonne, excellente nouvelle, d'autres traductions devraient suivre Au Diable Vauvert, et notamment son immense roman « Infinite Jest »...


« David écrivit : « Je veux écrire des choses qui restructurent les mondes et fassent sentir des trucs aux vivants. » C'est sans aucun doute ce qu'il a réussi à faire. Le monde a maintenant un énorme trou, là où se trouvaient son cerveau gigantesque et son coeur gigantesque, capables d'absorber et d'examiner pour nous autres tout ce qui s'y trouve. Là où se trouvait également sa gentillesse.

Mais il nous reste tous les mots qu'il a écrits. J'espère que nous tous, réunis ici aujourd'hui, ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour nous assurer que ces mots seront lus, répandus, appréciés, admirés et célébrés. »

Michael Pietsch – Editeur chez Little, Brown and Company.



"David Foster Wallace - Pour Mémoire" Editions Au Diable Vauvert - Edition spéciale réservée aux libraires.



08 octobre 2009

La fonction du balai @ David Foster Wallace

Quelle est la fonction d’un balai, à quoi sert-il au juste ?
A balayer…. Oui, enfin pas seulement, car imaginez tout ce que vous pouvez faire avec lui, casser une vitre, taper rageusement sur le plafond pour faire taire les voisins et j’en passe.
« La signification d’un objet, n’est ni plus ni moins que sa fonction. Et cetera et cetera et cetera. »
Donc finalement peu importe la dénomination qu’on lui appose, puisqu’il ne prend sens que par rapport à soi-même et à la fonction qu’on lui assigne (et pourquoi pas « ganglion » à la place de « téléphone »)…. Mais le problème se corse bien cruellement quand l’objet ou même la personne, se trouve, incidemment, accidentellement, etc., sans fonction. Perdre sa fonction, c’est perdre son identité et finalement la dénomination qui va avec, se fourvoyer dans le néant, dans le désert.
Or c’est ce qui arrive à l’aïeule de cette histoire, une petite bonne femme qui ne peut vivre que dans une chambre, une quasi serre, maintenue à la température constante de 37 °. Cette vieille et encore verte dame, Lenore, appelée Grand-Mère par sa famille, ancienne élève de Wittgenstein, et par conséquent passionnée par les mots et le langage, disparaît un beau jour de sa maison de retraite sans crier gare, mais surtout en compagnie d’une bonne vingtaine de pensionnaires. Inimaginable. Sa petite fille, également appelée Lenore (et en mal d’identité, mais nous y reviendrons) est aussitôt appelée par le directeur de la maison… Ils se sont bien tous évanouis, évaporés. Etrangement, c’est ce moment précis, ou presque, que choisit la perruche de Lenore (la jeune), le bien nommé Vlad l’Empaleur, pour se mettre à parler, à parler sans s’arrêter, mêlant remarques plus ou moins lubriques et sanctifications diverses.
Parallèlement, les lignes téléphoniques de la maison d’édition « Frequent& Vigourous », dont Lenore tient le standard, se mêlent les pinceaux, toutes les communications de la ville s'y déversant sans crier gare. Il y a un problème dans les tuyaux, un problème de connectique…
Un problème avec les mots…
Les mots, le langage, au centre de tout ce petit monde qui semble presque exploser en morceaux et en vol... .
David Foster Wallace multiplie brillamment les styles, les typographies, les histoires dans l’histoire, les chapitres et les sous-chapitres. Les mots fusent, les points de vue convergent ou divergent, s’enrichissent, se contredisent ou partent dans tous les sens (quelques scènes diaboliquement réjouissantes chez un psy déjanté). Certains personnages n’arrêtent pas de parler, d’autres se taisent (points de suspension dans le dialogue), certains n’arrêtent pas d’écrire mais ne sont jamais publiés par l’éditeur bavard qui de toutes façons parle mais ne publie rien, jamais (éditeur est sa Fonction fictive, en réalité il participe à une manipulation du langage de grande ampleur, initiée par le propre père de Lenore, qui n’en sait rien)... Quant à Vlad l’Empaleur, il devient la star d’une émission religieuse délirante et tout le monde l’écoute quand il ne veut rien dire…
Puissance et la dangerosité des mots qui peuvent aplatir, écraser jusqu’à vous réduire à la minceur d’une feuille de papier, ce que les autres disent de vous…
Cette femme « qui mange des cochonneries, qui grossit et qui écrase son enfant dans son sommeil » « est exactement ce qu’on dit d’elle, pas vrai ? Et on dirait que c’est la même chose pour moi. Grand-Mère dit qu’elle va me montrer comment la vie est faite de mots et de rien d’autre. Grand-Mère dit que les mots peuvent détruire et créer. Tout. » dixit Lenore à son petit ami, l’éditeur stérile, qui compense son impuissance physique par une logorrhée sans fin et une jalousie maladive.
Le livre s’achève au milieu d’une phrase, dont le mot « parole » semble avoir été biffé, effacé.
« Je suis un homme de », de parole ou de paroles ? Ces derniers mots provenant de l’homme bavard et stérile, l’éditeur en question...

Tourner la première page de La fonction du balai, c’est embarquer pour un univers sans pareil, touffu, vivant, où le grotesque le dispute à la tendresse, la lucidité au désarroi. Un univers drôle, fin, intelligent, brillant, triste et tellement perspicace. David Foster Wallace épingle ceux qui l’entourent sans concession mais sans méchanceté, avec toutefois ce constat terrible pour ceux qui viennent au monde infiniment différents, car au final, rien n’y fera. Inutiles les mots ou dénominations qui vous cachent et vous protègent parfois aussi sûrement qu’une écharpe voile une petite grenouille ancrée dans le cou, une différence, un don. Car inévitablement la grenouille se mettra à chanter à un moment ou à un autre et trahira sa présence. Non, décidément non, une grenouille dans le cou, ça ne se fait pas, on ne peut pas vivre et être aimé avec ça.

Rappel : Deux longs extraits ICI


Source et crédit photo : Libération

Et surtout, le très bel article de Philippe Lançon dans Libération.


Editions du Diable Vauvert - Septembre 2009. Magnifique traduction de Charles Recoursé.

07 octobre 2009

La Marquise Casati par Man Ray (1922)

"The image had three pairs of eyes. It might have passed for a surrealist version of the Medusa. She was enchanted with this one – said I had portrayed her soul, and ordered dozen of prints. I wished other sitters were as easy to please. The picture of the Marquise went all over Paris; sitters began coming in – people from more exclusive circles, all expecting miracles from me.”
Man Ray “Sell portrait” (Boston 1963),
extrait de “Infinite Variety – the life and the legend of the Marchesa Casati” de Scot D. Ryersson et Michael Orlando Yaccarino.
Editions University of Minnesota Press.

Un autre portrait le même jour, pris au travers d’une vitrine présentant un bouquet en métal et pierres précieuses. En zoomant un peu, on peut apercevoir le reflet de Man Ray la prenant en photo dans le globe en verre qu’elle tient à la main comme si elle l’y tenait prisonnier..
Photographe photographié, photographe capturé, mis en abyme par une voyante au regard un peu fou ...

A voir :
"La subversion des images : surréalisme, photographie, film" , jusqu’au 11 janvier au Centre Georges-Pompidou


02 octobre 2009

Extraits / La fonction du balai @ David Fotser Wallace


Avant de parler plus avant de "La fonction du balai", la semaine prochaine, voici deux extraits très différents de ce livre protéiforme, magnifique et formidable.
Deux extraits, deux styles différents, mais il y en tant d'autres...
Pour commencer, le portrait en pied du volatile qui a maille à partir avec l'intrigue. Une description que je trouve très "cinématographique", sorte de travelling où le personnage n'apparaît qu'en dernier.
Puis, la piscine, l'enfant à la piscine, dans toute sa fragilité et sa pureté presque évanescente.


Vlad l'Empaleur


« Une cage à oiseaux sur un pied en fer dans le coin nord de la chambre. Sur le sol, juste en dessous, un tapis de journaux constellés de graines. Reposant contre le mur, à droite des journaux, un gros sac de graines pour oiseau. Dans la cage, un oiseau, une perruche, couleur citron fluorescent pâle, avec une crête de plumes roses hérissées de taille variable, deux énormes pattes crochues et reptiliennes et des yeux si noirs qu'ils brillaient. Un oiseau nommé Vlad l'Empaleur qui passait le plus clair de son temps à siffler, cracher et se contempler dans le petit miroir accroché dans la cage par une chaine de trombones Frequent & Vigorous, un miroir si terni et embrumé par les crachats de Vlad l'Empaleur que Vlad l'Empaleur ne pouvait guère voir autre chose qu'une vague forme jaunâtre derrière une vitre embuée. Néanmoins. Un oiseau qui, quand l'envie lui en prenait et contre une ration de graines disproportionnée, cessait de cracher et émettait un étrange et extraterrestre « Beau gosse ». »

Enfance (Vance)

« Existe-t-il peau, matière même, plus douce que la joue d'un jeune enfant sous la caresse au bord de la piscine en fin d'après-midi ? Lorsque l'enfant est drapé dans une serviette, la blancheur des mollets minces en sortant pour se faire pieds temporairement mouchetés. La peau est si douce, lavée de toute couleur et de toute défense, aussi blanche qu'une coquille, détendue, les lèvres écarlates teintées de bleu, tremblantes ; l'enfant grelotte, c'est l'été, à la piscine, le soleil annonce qu'il ne sera bientôt plus qu'implicite et des mères aux cheveux secs observent sans la moindre tendresse. Et la peau frémissante est presque translucide, renouvelée.

La piscine accouche de nouveaux enfants propres et les yeux rouges qui grelottent dans des capes de coton, puis la plus légère humidification d'une portion de cette peau blanche et renouvelée fait renaître dans l'espace le parfum de la renaissance, une propreté qui survivra jusqu'au prochain bain. Les nouveaux enfants sont faits pour les baisers. Et le soleil rouge descend se dissoudre dans le bassin bleu de chlore propre, et les enfants aux yeux rouges sont soulevés et emportés et s'abandonnent sous forme d'empreintes sur la surface pavée où ils s'évaporent. Et la crème solaire cède la place au parfum stérile d'un nouveau départ, à la fin de la journée, chaque fois un nouveau départ. Et, comme à chaque renouvellement, la douleur dans les oreilles, les yeux qui piquent et l'eau. »

Edtions du Diable Vauvert - Septembre 2009


01 octobre 2009

Mitsu, un jour parfait @ Mélanie Rutten

Il y a des jours où tout nous paraît indifférent, sans saveur ni odeur. Des jours où sortir de dessous sa couette est difficile. Des jours où même les amis vous énervent...

Des « jours sans », des jours où l'on est triste, tout simplement.

C'est ce que découvre Mitsu, la petite crocodile qui jusqu'à présent n'avait jamais ressenti un tel sentiment.

D'habitude, Mitsu aime beaucoup se réveiller de bonne heure, boire son café en regardant les arbres par la fenêtre, mettre un peu d'ordre chez elle et puis joliment se vêtir.

Oui, d'habitude, mais aujourd'hui, c'est un "jour sans" :

Un jour sans joie...

« ça arrive les jours sans et puis ça passe... », lui dit son copain öko la grenouille.

« Oui, mais öko, c'est quoi un jour sans ? Un jour sans quoi ? »

La grenouille ne prend pas le temps de lui répondre et saute dans la mare. Décidément Mitsu se sent bien seule...

Seule, mais triste surtout. Triste, le mot est lâché, oui, il y a des jours où tout simplement la tristesse, sans qu'on y comprenne rien vous tombe dessus comme un voile noir, assombrissant tout sur son passage.

Et puis « Quand Mitsu est triste, elle est aussi un peu méchante »... Et les autres, curieusement ne lui sont plus d'aucun secours, comme si plus personne ne la voyait ou ne faisait attention à elle...

Triste et seule...

Jusqu'à ce qu'une bien jolie rencontre, un petit écureuil nommé Hervé, la propulse en dehors d'elle-même, la pousse à se dépasser, en grimpant dans un arbre (pour un crocodile c'est un exploit).

Et Mitsu est sauvée, elle retrouve le plaisir, elle « revoit » enfin le monde, tel qu'il lui apparaissait avant...

Ce livre est une véritable petite merveille. Il aborde avec beaucoup de tact, de délicatesse et de poésie le thème de la tristesse, et même de la dépression (petite). Oui, il y a des jours sans... Sans petits bonheurs, des jours où la tristesse vous coupe du monde et vous empêche d'avancer, des jours où rien ne va plus. La tristesse fait partie de la vie...

Matthieu et Thomas ont trouvé cet album formidable, il les a même beaucoup émus (malgré leur « grand âge », respectivement presque 10 et presque 8 ans).

Mitsu touche, pointe du doigt ce que l'on ne sait pas toujours se formuler à soi-même quand on est encore petits. Etre triste sans cause, c'est tout de même mystérieux non ?

Un grand coup de coeur, découvert grâce à Vanessa (un grand grand merci :)

P.S J'aime beaucoup cette page, petit clin d'oeil à Kitty Crowther et à son "Grand désordre" :





Cliquez sur les illustrations pour les agrandir.