Le fond des forêts @ David Mitchell
Tout commence par des sonneries stridentes, dans le vide, cinquante au moins, « Interdiction absolue d’aller dans mon bureau. C’est la règle de papa. ». Interdiction absolue d’y pénétrer, interdiction absolue, il va sans dire, de répondre sur sa ligne privée. Curieusement depuis peu, il ne mettait plus son répondeur, le même que celui de « James Garner dans la série Deux Cents Dollars plus les frais, celui avec les grosses bobines. ». Alors il y va, Jason, il y va malgré l’interdiction formelle, et puisque ni sa mère ni sa sœur n’entendent rien, l’une accrochée à son aspirateur, l’autre enfermée dans sa chambre avec « Don’t You Want Me » à plein tube dans les oreilles. Et quand il entre dans le fameux bureau, il ne peut s’empêcher de penser à la femme de Barbe-Bleue pénétrant dans le cabinet interdit, « (il n’attendait que ça, Barbe-Bleue, n’empêche. »). Au bout du fil, personne, enfin si, juste la musique de « 1, rue Sésame » et les pleurs d’un bébé…
Bizarre, étrange… Suspect ? Pas encore, enfin pas vraiment pour lui, pas pour le moment. Et pourtant, le « secret » est déjà là, en germe, prêt à revêtir toutes les apparences, prêt à se lover un peu partout… Des apparences à la réalité, il y a une distance presque aussi infranchissable que celle qui le sépare du fond de la forêt.
Nous sommes en plein dans les années 80, entre guerre des Malouines et dame de fer, en Angleterre, dans le Worcestershire exactement….
Jason a treize ans, un bégaiement obstiné qui le prend à la gorge exactement au moment où il le faudrait le moins et un amour des mots et des rimes qu’il cache avec énergie à tout son entourage. C’est sûr, si on savait que le poète Eliot Bolivar dont les textes paraissent dans gazette locale, c’est lui, il se ferait étriper, voire pire par ses camarades… Pas évident d’aimer les mots et de ne pouvoir les prononcer à volonté, bloqués qu’ils sont tout au fond de sa gorge. Alors il reste silencieux souvent, pour sauver ce qui peut l’être encore, d’apparence. Car il importe de jouer les durs à cuire dans un monde adolescent où la loi du plus fort, entre racket et persécution des plus faibles, est la règle… Passer pour un idiot peut-être, certainement pas pour un bègue et pire pour un poète. Mais il y a la forêt, toute proche, profonde, un peu inquiétante aussi, mais où au moins on peut être soi-même, sans restriction. Et dans la forêt il y a toutes sortes de choses et de gens étranges, un univers fantasque qui s’ouvre au jeune adolescent, presque pour lui seul…
Il n’y a pas d’âge pour être poète, l’enfance est même le terrain idéal, l’angle de vision unique par lequel aborder instinctivement le monde et le merveilleux qui se tapit dessous. Jason a ce don, celui de voir et de ressentir sans pédanterie ni forfanterie, et il n’est pas dit que le Pendu qui lui serre la gorge et lui vole les syllabes de la bouche, ait le dernier mot.
Le fond des forêts regorge de personnages tout droit sortis des contes, de maisons brinquebalantes habitées par d’étranges mais gentilles sorcières, de châteaux abandonnés où pourrait bien rôder Frantz de Galais, de chiens meurtriers…. Et des secrets aussi, il y en a…
Les secrets qui enflent et qui devront bien exploser (ou pas) pour le meilleur ou pour le pire, mais ce sera, alors, la fin de l’enfance…
Il s’entretient également avec l’auteur et c’est ICI.
Un très beau coup de cœur.
Extrait.
En visite chez Madame Crommelynck, la vieille dame indigne.
« J’ai entendu un piano, auquel s’est joint un violon discret. J’espérais que madame Crommelynck n’avait pas d’autre invité. Quand on est trois, c’est comme si on était cent. L’escalier avait besoin d’être réparé. Une guitare bleue déglinguée était abandonnée sur un tabouret cassé. Dans son cadre de couleur criarde, une femme grelottante était étendue dans une barque flottant sur une mare couverte de saletés. Comme l’autre fois, le majordome m’a conduit au solarium (j’ai cherche « solarium » dans le dictionnaire, ça veut dire : « une pièce lumineuse et ouverte »). La succession de portes devant lesquelles nous sommes passés m’a fait penser à toutes les pièces de mon passé et de mon avenir. La chambre d’hôpital où j’étais né, les salles de classe, les tentes, les églises, les bureaux, les hôtels, les musées, les maisons de retraite, la pièce où je mourrai (elle est déjà construite ?). Les voitures, ce sont des pièces. Les forêts aussi. Les ciels, ce sont des plafonds. Les distances, des murs. Les utérus, ce sont des pièces faites en mères. Les tombes, des pièces faites en terre.
Editions de l'Olivier - Traduction de Manuel Berri - 2009
5 commentaires:
Un livre que j'avais aussi beaucoup aimé, en plein dans les années 80 , toute ma jeunesse !:)
Tu piques ma curiosité !
Toute notre jeunesse Cathulu :)
Emmyne, il FAUT que tu le lises, je suis sûre et certaine qu'il te plaira !
Ma curiosité s'éveille, un auteur que je ne connais pas, un titre évocateur, une chronique comme je les aime... Je note!
Dans ma PAL depuis quelques mois... je vais essayer de ne plus trop tarder à le lire ;)
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