28 janvier 2010

Le journal intime de Benjamin Lorca @ Arnaud Cathrine

C’est dans le temps et à reculons (quinze, dix, cinq ans après, tout juste après), que les quatre narrateurs de ce roman prennent successivement la parole pour évoquer celui qui fut leur ami, leur frère ou leur amant, Benjamin Lorca.

Benjamin, l’écrivain, et plus récemment, l’interprète de ses propres textes mis et joués en scène avec l’un de ses meilleurs amis. Benjamin qui depuis n’écrivait plus beaucoup, enfin si, mais juste son journal intime, celui-même que l’on retrouva, après sa mort, sur le disque dur de son ordinateur portable.
Benjamin qui un soir a décidé de mettre fin à ses jours, à sa vie, à son mal-être. Benjamin qui laisse derrière lui, un blanc immense peuplé d’interrogations, d’incompréhensions et de culpabilités.
Mais il y a ce journal…Faut-il le lire ou le détruire ainsi que le jeune homme l’avait demandé, un jour, au cas où il viendrait à disparaître… Appartient-il à l’œuvre de Lorca ( en est-il même l’aboutissement, le « livre impossible » devant lequel il s’épuisait tout en le désirant ?) ou à sa vie même,  intime, privée et destinée à le rester ?

Ces quatre voix, à des années de distance, révèlent en creux le passage du temps et les blessures qui cicatrisent plus ou moins mal, les failles, les attentes… Tour à tour, l’éditeur amoureux, le frère, l’ami et l’ancienne compagne s’interrogent sur ce qui les liait viscéralement, profondément au jeune écrivain. Les propos, les confessions se font échos, s’unissant ou s’opposant, s’entrechoquant parfois…

De ce journal, quelques pages, à peine, émergent ici ou là, et fondamentalement, l’intérêt est presque ailleurs, dans le retour sur image qui s’imprime inéluctablement dans l’esprit, le cœur ou les entrailles de ceux qui l’ont aimé. Ce journal, un peu comme un miroir que leur aurait tendu Benjamin, d’outre-tombe et malgré lui, presque… Faut-il le lire ou le détruire, accepter la confrontation avec le reflet, fausser la perspective, la leur…
Quinze ans plus tard, nous devinons juste ce qui risque de leur en coûter, par dépit ou désamour de soi..

Un roman tout en subtilité, triste et magnifique.

« Parenthèse cruelle que le sommeil depuis une semaine : Benjamin meurt chaque fois que je me réveille. » ( Ninon, « après »)

« Aujourd’hui, je n’ai plus que sa mort.
Quel programme.
Qui m’occupe à plein temps. » ( Martin "dix ans après")

« Benjamin cultivait les dernières paroles. C’était là un vice un peu morbide qu’il cultivait en forme de conjuration. Solennel et ironique, il me les citait avant d’entrer en scène. Il affectionnait tout particulièrement les derniers mots d’Henri Calet dans Peau d’Ours :
C’est sur la peau de mon cœur que l’on trouverait des rides.
Je suis déjà un peu parti, absent.
Faites comme si je n’étais pas là.
Ma voix ne porte plus très loin.
Mourir sans savoir ce qu’est la mort, ni la vie.
Il faut se quitter déjà ?
Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » (Ronan, "cinq ans après")

Editions Verticales. Janvier 2010.

6 commentaires:

Vanessa a dit…

Bien intriguant, je me laisserais bien aller à une lecture entre les lignes de ce personnage, de ces attentes et affections entremêlées.

In Cold Blog a dit…

Cela fait plusieurs années que j'ai envie de découvrir cet auteur, sans jamais me décider. Et les avis mitigés lus ici et là au sujet de ce roman ne m'avaient guère motivé.
Mais si tu as aimé, il y a de grandes chances pour que ça me plaise également... Je note, donc celui-ci.

Anne a dit…

J'ai lu plusieurs de ses romans et j'aime bien la sensibilité de cet auteur.

Lily a dit…

Vanessa, je te le réserve pour la prochaine fois :)
ICB, j'avais beaucoup aimé "Sweet home"(sans en parler ici d'ailleurs...), j'ai retrouvé le même ton, la même sensibilité, la même tristesse aussi, le contrepoint des mots et des personnages. Tu DOIS absolument le lire :))
Anne, je vais continuer à le lire, c'est sûr !!

cocola a dit…

J'aime beaucoup Arnaud Cathrine, je ne connaissais pas ce titre... A découvrir alors.

Vanessa a dit…

Mon billet est fait et je vois que je devrais, un jour, le relire. Merci encore Lily