01 février 2010

Gloire @ Daniel Kehlmann

« Nous sommes toujours dans des histoires. (…) Des histoires dans des histoires dans des histoires. On ne sait jamais où l’une finit ni ou l’autre commence ! En vérité, elles se confondent toutes. Elles ne sont clairement séparées que dans les livres. »
Et de fait, « Gloire », « Rhum » dans la version originale, est un bien un roman en neuf histoires, tel que l’auteur tient à le préciser en sous-titre.
Vous ne vous êtes jamais demandé ce qu’il advenait du personnage évoqué au fond à droite, entraperçu juste de profil ?
« Gloire » aurait pu être un recueil de nouvelles juste reliées entre elles par un simple fil un peu ténu, or il n’en est rien, construit comme un roman dont les différents chapitres sont des histoires où apparaissent et réapparaissent les personnages de second plan successivement en « guest star » ou en simple figurant, il fonctionne un peu comme ces poupées russes dont vous ne savez plus trop si vous arriverez à débusquer la dernière…

Des histoires qui s’imbriquent et s’enchainent, drôles cocasses et cruelles et qui toutes posent la même question : Qui sommes-nous, au fond ? N’existons-nous pas uniquement à travers le regard des autres, selon leur bon vouloir et leurs propres fantasmes ? Ne sommes-nous pas réduits à simple un reflet, celui que les autres ne cessent de nous renvoyer mais qui pourrait tout aussi bien s’effacer, le jour où ils nous auront tout à fait oubliés, effacés de leur rétine ?

Le cas de Ralf Tanner, est à cet égard, aussi amusant qu’angoissant. Acteur, playboy fanfaron et capricieux, il se croit abandonné de la terre entière le jour où son portable cesse très étrangement de sonner (normal me direz-vous, il sonne chez un obscur informaticien, héros de la première histoire), en raison d’une erreur des télécoms que le chef (avant-dernière histoire) risque bien de payer un jour… Et si finalement la célébrité le tuait à petit feu ? S’observant dans un miroir, et ne s’y reconnaissant pas, il en vint à souhaiter « de toutes ses forces être de l’autre côté de la surface lisse »… De fil en aiguille, il débarque, quasi incognito dans une soirée de sosies où bien évidemment il est pris pour le sosie de lui-même. Et ce n'est encore que le début de ses mésaventures.  « (…) cela prouvait qu’aucun homme, vu de l’extérieur avec lucidité, ne ressemble à lui-même. »

La vie des personnages de roman ne serait-t-elle finalement que l’allégorie de notre propre existence ?  Disparaissez de la vue et des pensées des autres, et vous n’existez plus…. Rosalie est un personnage de roman, elle va mourir, c’est décidé, et comment pourrait-il en être autrement puisque c’est quasiment écrit sur le papier ou sur le point de l’être. Elle est âgée certes, mais l’auteur ne pourrait-il pas corriger sa copie, évincer ce méchant cancer du pancréas dont il l’a accablée ? Elle s’insurge, il se révolte, jeter à la poubelle tous ces laborieux brouillons, ça non… Et il craque pourtant, il la sauve in extremis, la rajeunit même, mais c’est pour la voir disparaître toute virevoltante et jeunette dans ses vêtements de vieille, se fondre dans la fin du chapitre et cette fois mourir pour de bon, déjà oubliée du lecteur, tombée dans la trappe de l’oubli… Comme nous, un jour, personnages de chair et de sang quand plus personne ne pensera, ne serait-ce qu’une seconde à notre petite et minuscule personne….
« Car comme Rosalie je n’arrive pas non plus à m’imaginer que je ne suis rien sans l’attention d’un autre et que mon existence à demi réelle cesse dès que celui-ci détache son regard de moi - de même que maintenant, au moment où je quitte définitivement cette histoire, l’existence de Rosalie s’éteint. »
Oubliée de tous, tout comme  l’écrivaine de la cinquième histoire, malheureuse remplaçante à un voyage culturel dans les pays de l'Est de  l’écrivain pompeux et égocentrique de la  deuxième histoire. Oulbiée de tous, quasiment au beau milieu de la steppe et sans... son portable !
Ah le portable !! Le portable, et les relations étrangement mystérieuses qu’il instaure entre les êtres, démultipliant les identités, poussant même certains à la schizophrénie. Etre plusieurs, ou partout à la fois… Perdre son identité ou la démultiplier...  Et puis de toutes façons qu'est-ce qui nous prouve que nous ne sommes pas tout simplement des personnages de roman, pantins bondissant et gesticulant au rythme du bon vouloir d'un mystérieux et tout puissant romancier (ne riez pas c'est ce qui arrive dans la neuvième histoire à la compagne de l'odieux écrivain, celui-même qui évita de justesse le voyage dans les pays de l'Est qui eut raison de l'écrivaine de la cinquième histoire....)

Daniel Kehlman pose un regard sans concession sur notre société, cet éternel théâtre où nous nous agitons, communiquons, sans cesse sur le qui-vive et sous le feu des regards… Mais à quoi bon ?
Percutant, passionnant  et réjouissant  !

Les avis de Cuné,  Antigone,...

Editions Actes Sud - Février 2009

4 commentaires:

Antigone a dit…

J'étais persuadée que tu l'avais déjà lu !! C'est chose faite et je ne suis pas étonnée du résultat, c'est un très bon recueil de nouvelles !!

rose a dit…

Ton billet est très alléchant, avec tous ces jeux d'identité et la malice -ou la méchanceté ?- de l'écrivain derrière...

Lily a dit…

Eh non Antigone, il était juste dans ma PAL ! mais pourquoi ai-je mis autant de temps à le lire :)
Rose, il fait penser par moment à "Six personnages en quête d'auteur"...
Où sont les limites entre la fiction et la réalité... Très troublant :)

livr-esse a dit…

Je n'avais pas été emballée par ce recueil. Mais je crois que je suis une des seules !!!!