Une enfance australienne @ Sonya Hartnett
L’histoire commence par une disparition, étrange, angoissante, terrorisante, celle de trois enfants, envolés, disparus, mystérieusement rayés de la carte, alors qu’ils étaient tout simplement partis acheter une glace, récompense d’une après-midi passée sagement à la maison.
On les a bien aperçus, ici ou là, alors qu’ils marchaient bien tranquillement, Christopher Metford «cinq ans et un petit bedon de bambin » , et ses deux sœurs, un peu plus grandes, « tout en jambes » jusqu’à ce fameux milk-bar où ils s’évaporèrent pour de bon…
Adrian, neuf ans, n’habite pas très loin de chez eux, une vingtaine de minutes tout au plus en voiture, il ne connaissait pas les Metford, mais le drame qui les touche, torture leurs parents et passionne toute la région et le village, le plonge dans un abîme d’angoisse et de perplexité. Adrian est un enfant inquiet, anxieux, élevé par sa grand-mère, sans en connaître vraiment la raison, il redoute plus que tout d’être englouti dans des sables mouvants, perdu dans un supermarché à l’heure de la fermeture, s’embraser en une combustion spontanée aussi imprévisible que fatale. Disparaître, être abandonné de tous, se retrouver seul, tout seul…
Comme un fil rouge, trame dans le tapis, la disparition des trois enfants parcourt le récit et cristallise pour Adrian tout ce qui inconsciemment alimentait jusqu’alors ses cauchemars éveillés.
« Jamais il n’avait pensé - et il rougit un peu d’avoir été aussi naïf - que des enfants pouvaient disparaître. Or les Metford ne se sont pas perdus. Ils n’ont pas été abandonnés. On les a fait disparaître. »
«En fait, il n’avait jamais envisagé qu’un enfant ordinaire pouvait être désirable. »
La vie est fragile, comme un fil prêt à se rompre à tout moment, comme l’oiseau moribond , si léger, si délicat, qu’Adrian découvre avec sa nouvelle voisine (mais qui est-elle au juste ?). L’oiseau qui meurt dans un silence…
« L’oiseau s’est envolé, ne laissant que ses plumes et ses os entre les mains de son défenseur. (…). C’est fascinant de mourir si doucement, sans un bruit. Un oiseau est un bruit perpétuel, son silence le signe de sa fin. ».
Sans un bruit, comme les trois enfants Metford…
Le cadavre de l’oiseau, la coquille vide aussi dont l’image ne cesse de hanter le roman, l’existence vidée de toute substance, une autre forme de disparition, à la vie, aux autres…
« Dans sa tête résonnent encore les lamentations de la mère des Metford. Il se soucie aussi du visage du père avec son air de chat traqué. Leur perte les ronge. Ils paraissaient aussi fragiles qu’une feuille de papier.
Adrian repense à l’oiseau mort. Il semblait si vide… Si l’on ne retrouve pas leurs enfants, les Metford aussi sont destinés à disparaître. Leur peau n’abritera plus que des coquilles vide qui marcheront, parleront, respireront.
Vides. »
Car finalement, derrière la disparition, et le fantôme de la mort, c’est bien d’amour dont il est question ici, l’amour maternel comme seul et unique rempart à la folie, à la solitude, et à l’abandon… L'amour maternel absent, confisqué ou mourant à l'image de la mère de ses trois nouveaux petits voisins, répliques fantomatiques des trois petits disparus , inquiétants, fascinants.
Tout se tisse, se tresse et prend forme au fur et à mesure que les pages se tournent et que le personnage d’Adrian se dessine, infiniment touchant, complexe et bouleversant. Entouré de personnages tourmentés, son oncle, « l’homme des cavernes » qui ne quitte plus la maison depuis son terrible accident, mais aussi le fantôme de sa mère que l’on dit à demi-folle mais dont on lui cache tout. Adrian est « comme un oiseau en cage. Il devine la vérité qu’on lui dissimule. ».
Toute la force et le talent de Sonya Hartnett est de nous dévoiler le monde au travers du regard d'un enfant dans tout ce qu'il a de fantasque, de perspicace et de troublant. Monde peuplé de personnages extratordinaires, monstre marin échoué, capturé, râvi à ses hauts fonds, angelot sur la soupière dont émane une force insoupçonnée, une révolte latente qui n'attend que son heure pour exploser, fillette-jument qui piaffe sa colère et la hurle à la face du monde entier...
Une histoire cruelle, noire est magnifique tout à la fois. Le monde dans toute sa cruauté vu par un enfant.
Inoubliable.
Edition Le Serpent à plumes - Février 2010.
Bonne nouvelle, "Finnigan et moi" est disponible en "J'ai lu"...


10 commentaires:
j'ai failli le lire , mais ai renoncé, ayant lu sur un site (anglais) quelle était la fin. Pas de chance, quoi!
J'ai toujours beaucoup de mal quand cela touche les enfants. Surtout que je viens de lire un livre concernant un enfant pas très heureux... Mais venir te lire est toujours un plaisir. Je te souhaite un bon lundi Lily et à très bientôt !
Un peu frileuse sur ce sujet là même si le style peut emporter le lecteur.
Je pense le lire bientôt donc je passe vite sur ton billet...un sujet troublant, forcément.
Un roman très intriguant que j'avais déjà noté !
C'est pénible, tout ce que tu lis me plait ! ;)
Hum, noté ! Je venais de mettre à jour ma LAL pour la publier, et j'ai vite rajouté ce titre !
Décidément! J'avais bien aimé son premier, mais celui-ci ne me disait trop rien. La thématique en fait... Mais il semble que j'ai tort!e
Je l'ai déjà noté :)
Pas encore lu ton billet, je reviens dessus en semaine...
juste pour te dire que je suis conquise par "L'enfant du fantôme" version ado... encore un auteur que je vais adoré je crois...
on en reparle bientôt...
Cinglant, bluffant... quel style parce que ce regard d'enfant ne nous lâche pas!! Merci encore
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