Souffles couplés @ Gérald Tenenbaum
La vie d’Alex bascule irrémédiablement l’été de ses onze ans. Un drame terrible le sépare brutalement de sa famille et de sa vie d'enfant, un drame dont il a tout oublié, hormis l’instant d’avant, celui d’après, ne laissant plus derrière lui que de terribles conséquences, séparation, déménagement et son incapacité désormais à écrire et à déchiffrer le moindre mot. Alex est devenu ce que l’on appelle un hypermnésique, « Un don pour les uns, une maladie pour les autres. » De tout il se souvient parfaitement. Avec une mémoire quasi cinématographique les images s’incrustent dans son esprit, comme en creux, tous les soirs, il lui faut les ranger, les archiver. A trente huit ans, il est devenu un homme dont le passé pourrait s’apparenter à un immense mille feuilles où rien de ce qu’il croise n’est effacé par la mémoire, un son, une voix, un visage même entr’aperçu fugacement, tout y reste gravé, méticuleusement, inexorablement, incroyablement étouffant… Sandra professeur à l’université et psycholinguiste tente de l’aider à réapprendre à lire et à écrire, en remontant le temps jusqu’au trou noir, désespérément opaque et mutique.
Alex est devenu un peu par hasard, barman à Grenoble, au café des Deux mondes, toujours fidèle à son poste, mais toujours étrangement « absent d‘ici mais présent là-bas », entre présent et passé. Il y croise une multitude de personnes, que forcément il n’oubliera plus jamais. Ses étranges capacités n’ont pas pas échappé à Maggy, capitaine de police, qui de temps à autres fait appel à lui pour résoudre ses enquêtes, lui l’éternel témoin, bien malgré lui de tout ce qui se passe autour de lui.
Or un jeune homme vient d’être assassiné dans le parc du Mistral, pourra-t-il le reconnaître ? Remontant le passé, comme s’il rembobinait un film, Alex parvient à retrouver l’instant précis où le jeune homme est « entré » très subrepticement dans son angle de vision. Peu à peu tous les fils se rejoignent tissant des liens pour le moins inattendus entre cette affaire, lui-même et Sandra…
Les enquêtes se croisent et se mêlent, très intimement, l’Histoire entre dans le présent, le présent se nourrit de l’Histoire. .. Construit comme un polar particulièrement efficace, au suspens extrêmement tendu, Souffles couplés nous emmène dans les arcanes de la mémoire, et des mots, ces mêmes mots qui sont au centre justement de l’œuvre de Gérald Tenenbaum. Mots ciselés, affutés, opposés, sonnant et résonnant tout au long de ses textes, textes poèmes bien souvent, où rien n’est laissé au hasard, mais où tout prend son sens.
« - Vous voyez, nous sommes comme des voyageurs sur un océan de formes et de sens. Mais chaque forme fait sens et chaque sens prend forme. Notre travail consiste à comprendre le comment. Le pourquoi est sans doute inaccessible, comme la nature de l’âme… » explique Sandra à ses étudiants, c’est aussi le travail du poète…
Alors qu’Alex et Sandra se trouvent confrontés aux pages sombres de l’histoire de l’Italie et des brigades rouges, ils découvrent, en creux, les mots et les maux, qui plongèrent l’enfant Alex dans le drame, l’oubli puis l’incapacité à oublier. Les mots sont des alliés, ils peuvent aussi être des armes qui tranchent et mutilent…
Mots, maux, le thème du double et de gémellité n’est pas loin, qui rôde, central, discret mais omniprésent jusqu’au rebondissement final, implacable et magnifique.
« Montagne blanche, montagne noire. Des sœurs jumelles aussi dangereuses l’une que l’autre, par des moyens différents. L’une séduit, l’autre inquiète. La première attire, la seconde défie. »
Souffles couplés, enquête multiple et polymorphe, sur fond d’amitié et d’amour, pour contrer la solitude qui enferme et paralyse le fait même d’exister.
« (…) agir enfin, agir à deux, souffles couplés, ouvrir le couvercle, donner sa chance à la lumière, choisir la lumière. »
J’ai vraiment beaucoup aimé, me disant même en refermant ce livre pourtant si littéraire, tout habité par les mots et leurs sonorités, qu’il pourrait donner lieu à une magnifique transposition cinématographique, tant l’action y est tendue, très intelligemment menée, jusqu’aux cinquante dernières pages qui se lisent dans un souffle…
Editions Héloïse d'Ormesson - Mars 2010

4 commentaires:
j'avais beaucoup aimé le précédent laors je risuqe de craquer!:)
Comment fais tu pour me tenter à chaque fois ? Tu as encore trouvé un sujet qui me parles... Un livre dont je vais m'empresser d'aller lire des passages !!!!
Merci encore une fois Lily. (le seul problème c'est toutes ces piles de livres chez moi qui crient "et nous, et nous, et nous)
Bises Lily
Cathulu, je ne doute pas un instant que ce nouveau roman te passionnera également !
L'or des chambres, Gérald Tenenbaum est un auteur à découvrir absolument, mais j'y reviendrai bientôt :)
P.S. Je compatis pour la PAL, la mienne n'est pas en meilleur forme et s'égosille à n'en plus pouvoir également (pas facile la vie de blogueuse :)
C'est à essayer...je sais pas...
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