La mer @ Yoko Ogawa
Ouvrir un roman ou un recueil de Yoko Ogawa, c’est pénétrer dans un monde étrange et poétique, décalé, à la limite du mystérieux et du fantastique et pourtant bien solidement ancré dans le réel. Ses personnages principaux sont souvent entraînés à l’occasion d’un voyage, d’un déplacement à travers l’espace dans un univers dérangeant, détonnant, où les habitudes sont brisées, et les points de vue profondément modifiés. Altération du regard qui perçoit alors l’indicible sous le regard d’un enfant aigu et vibrant, celui d’une personne âgée, fragile mais qui s’impose presque comme une évidence.
Il y a « bascule », entrée dans un monde autre, intangible au premier abord, mais bien réel, aussi présent que l’autre, le monde de tous les jours et de toutes les habitudes.
A la lisère de la folie, de la monomanie, du fétichisme, les personnages de Yoko Ogawa, ouvrent tous largement une porte vers un ailleurs résolument poétique, hanté par la mort ou la disparition souvent, mais comme un relief donné à la vie.
La mer, est un recueil de nouvelles particulièrement touchant, émouvant, étrangement bouleversant…
Le camion de poussins met en scène un vieil homme, « portier dans l’unique hôtel de la ville », locataire d’une chambre chez une veuve et sa petite fille mystérieusement muette. Se nouent entre l’homme solitaire et la gamine sans voix un lien magnifique autant qu'étrange. L’homme, un célibataire et solitaire endurci n’y comprend pourtant pas grand-chose aux enfants :
Il y a « bascule », entrée dans un monde autre, intangible au premier abord, mais bien réel, aussi présent que l’autre, le monde de tous les jours et de toutes les habitudes.
A la lisère de la folie, de la monomanie, du fétichisme, les personnages de Yoko Ogawa, ouvrent tous largement une porte vers un ailleurs résolument poétique, hanté par la mort ou la disparition souvent, mais comme un relief donné à la vie.
La mer, est un recueil de nouvelles particulièrement touchant, émouvant, étrangement bouleversant…
Le camion de poussins met en scène un vieil homme, « portier dans l’unique hôtel de la ville », locataire d’une chambre chez une veuve et sa petite fille mystérieusement muette. Se nouent entre l’homme solitaire et la gamine sans voix un lien magnifique autant qu'étrange. L’homme, un célibataire et solitaire endurci n’y comprend pourtant pas grand-chose aux enfants :
« Tout d’abord, pour lui, l’existence des enfants elle-même était une énigme. Il n’avait ni petit frère ni petite sœur, pas de petits cousins non plus, et n’avait jamais été père. Lorsqu’il avait commencé à travailler à l’hôtel, il avait reçu une formation concernant l’approche des enfants, mais à ce moment-là, ils avaient utilisé des poupées de paille. »
Et pourtant, entre la petite muette et lui, s’établit assez vite une sorte de rituel pour le moins étrange. Tous les jours ou presque, elle lui apporte une mue, le reste de la métamorphose d’un animal, insecte, serpent… La collection s’agrandit, tous deux l’observent longuement tous les jours, pieusement et sans parler…
Les mues, le changement en autre chose, le symbole peut-être de ce qui ne manquera pas d’arriver…
Quand un camion de poussins multicolores se met à passer régulièrement sur la route qui longe la maison, la nature ou signification des mues devient presque tangible et prend toute son importance.... Etrange rituel auquel le vieil homme se soumet bien volontiers, quand il gobe un œuf malgré son dégoût afin d'en enrichir la collection.
Gober un œuf, presque un espoir de poussin.. Mort et vie mêlées, la mue…
« Bientôt, le contenu gluant à l’odeur fade coula dans sa gorge. La coquille était froide et râpeuse sur ses lèvres. Contenant son envie de vomir, il se força à l’avaler sans se donner le temps d’y goûter. Dans l’espace entre sa bouche en cul de poule et la coquille, de l’air s’échappa qui fit un drôle de bruit.
Petit à petit, l’homme avait l’impression de devoir avaler un poussin mort un jour de fête. Maintenant, il procédait à la cérémonie funéraire du poussin mort solitaire au terme d’un transport au loin , après avoir été coloré et serré au maximum pendant le transport. Faisant attention à ce que la fillette ne s’en aperçoive pas, il l’inhumait discrètement dans un champ de fleurs.
Les yeux fermés, il avala tout jusqu’à la dernière goutte. La petite fille qui balançait ses jambes sur le lit battit des mains. Il ne restait plus entre eux qu’une petite coquille blanche. L’homme l’ajouta à la collection sur le rebord de la fenêtre. L œuf aussitôt se mêla habilement aux autres dépouilles. Les applaudissements de la fillette augmentèrent. »
Mais un jour, le camion verse dans le fossé et c’est toute une multitude de petites boules de couleur qui se envahit le champ, comme une promesse de vie chamarrée et la petite fille se met à parler…
Le bureau de dactylographie japonaise « Butterfly »… Tout est déjà dans le titre ou presque. Imaginez d'imposantes machines à écrire, plus lentes et encombrantes que celles maniant les caractères européens, et nécessitant à l'usage tout un rituel, poétique et dansant…
« - Regardez le mouvement de la main tenant le levier qui cherche un caractère sur la casse, ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à celui d’un papillon volant à la recherche du nectar des fleurs ? ».
Quand l’un des caractères de plomb casse ou se brise, il faut alors gravir l’escalier poussiéreux qui monte au dépôt. Là, derrière une vitre dépolie officie le gardien des caractères d’imprimerie, homme sans visage, dont on ne distingue que la main, teintée irrémédiablement de gris, celui du plomb et des caractères qu’il chérit par-dessus tout, petite entité douée de vie et d’un fort pouvoir sensuel, érotique…
« Il fit courir ses doigts sur le bi blessé, sur le kô déséquilibré. Caresse les courbes, pince les protubérances, applique sa chair sur les interstices. Il souffle dessus, les réchauffe de ses lèvres, les lèche. Comme il s’attarde minutieusement sur les endroits qui manquent, on dirait que sa langue y adhère et on a presque l’illusion qu’elle ne peut plus s’en détacher. C’est pour ça que sa langue elle aussi a pris la couleur du plomb. »
Et puis, il y a La guide, ou plutôt son enfant, un jeune ado, qui rencontre, au cours de l’une des expéditions organisée par a sa mère, un vieil homme, un peu en retrait, doux et tendrement distant.
C’est un poète retraité qui a choisi de ne plus écrire pour ouvrir un magasin, une« titrerie», un peu comme la "chemiserie" de la seule amie de sa mère (chemiserie un peu étrange elle aussi, puisque toutes les chemises se doivent d'avoir un "défaut" une particularité, une poche dans le dos, qui leur donne un certain pouvoir, une aura indispensable les jours où l‘on se sent un peu plus vulnérable que les autres….
Une titrerie... « Mon travail, c’est de mettre un titre sur les souvenirs que m’apportent les clients », afin que plus jamais, ils ne les oublient…
Rencontre inoubliable, comme les autres, un peu « surréaliste », portée au rêve et à l’ailleurs…
« Pourquoi avez-vous arrêté d’être poète ?
Ne sachant quoi répondre, il gardait la tête baissée, la main sur le menton. Je ne savais pas trop s’il était blessé par cette question indiscrète ou s’il cherchait des mots qu’un enfant pouvait comprendre. Au moment où j’allais m’excuser d’avoir posé une question idiote, il a enfin ouvert la bouche.
- Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas de poèmes, mais il n’y a personne qui n’ait pas de souvenirs. »
Editions Actes Sud - Avril 2009.
Et pourtant, entre la petite muette et lui, s’établit assez vite une sorte de rituel pour le moins étrange. Tous les jours ou presque, elle lui apporte une mue, le reste de la métamorphose d’un animal, insecte, serpent… La collection s’agrandit, tous deux l’observent longuement tous les jours, pieusement et sans parler…
Les mues, le changement en autre chose, le symbole peut-être de ce qui ne manquera pas d’arriver…
Quand un camion de poussins multicolores se met à passer régulièrement sur la route qui longe la maison, la nature ou signification des mues devient presque tangible et prend toute son importance.... Etrange rituel auquel le vieil homme se soumet bien volontiers, quand il gobe un œuf malgré son dégoût afin d'en enrichir la collection.
Gober un œuf, presque un espoir de poussin.. Mort et vie mêlées, la mue…
« Bientôt, le contenu gluant à l’odeur fade coula dans sa gorge. La coquille était froide et râpeuse sur ses lèvres. Contenant son envie de vomir, il se força à l’avaler sans se donner le temps d’y goûter. Dans l’espace entre sa bouche en cul de poule et la coquille, de l’air s’échappa qui fit un drôle de bruit.
Petit à petit, l’homme avait l’impression de devoir avaler un poussin mort un jour de fête. Maintenant, il procédait à la cérémonie funéraire du poussin mort solitaire au terme d’un transport au loin , après avoir été coloré et serré au maximum pendant le transport. Faisant attention à ce que la fillette ne s’en aperçoive pas, il l’inhumait discrètement dans un champ de fleurs.
Les yeux fermés, il avala tout jusqu’à la dernière goutte. La petite fille qui balançait ses jambes sur le lit battit des mains. Il ne restait plus entre eux qu’une petite coquille blanche. L’homme l’ajouta à la collection sur le rebord de la fenêtre. L œuf aussitôt se mêla habilement aux autres dépouilles. Les applaudissements de la fillette augmentèrent. »
Mais un jour, le camion verse dans le fossé et c’est toute une multitude de petites boules de couleur qui se envahit le champ, comme une promesse de vie chamarrée et la petite fille se met à parler…
Le bureau de dactylographie japonaise « Butterfly »… Tout est déjà dans le titre ou presque. Imaginez d'imposantes machines à écrire, plus lentes et encombrantes que celles maniant les caractères européens, et nécessitant à l'usage tout un rituel, poétique et dansant…
« - Regardez le mouvement de la main tenant le levier qui cherche un caractère sur la casse, ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à celui d’un papillon volant à la recherche du nectar des fleurs ? ».
Quand l’un des caractères de plomb casse ou se brise, il faut alors gravir l’escalier poussiéreux qui monte au dépôt. Là, derrière une vitre dépolie officie le gardien des caractères d’imprimerie, homme sans visage, dont on ne distingue que la main, teintée irrémédiablement de gris, celui du plomb et des caractères qu’il chérit par-dessus tout, petite entité douée de vie et d’un fort pouvoir sensuel, érotique…
« Il fit courir ses doigts sur le bi blessé, sur le kô déséquilibré. Caresse les courbes, pince les protubérances, applique sa chair sur les interstices. Il souffle dessus, les réchauffe de ses lèvres, les lèche. Comme il s’attarde minutieusement sur les endroits qui manquent, on dirait que sa langue y adhère et on a presque l’illusion qu’elle ne peut plus s’en détacher. C’est pour ça que sa langue elle aussi a pris la couleur du plomb. »
Et puis, il y a La guide, ou plutôt son enfant, un jeune ado, qui rencontre, au cours de l’une des expéditions organisée par a sa mère, un vieil homme, un peu en retrait, doux et tendrement distant.
C’est un poète retraité qui a choisi de ne plus écrire pour ouvrir un magasin, une« titrerie», un peu comme la "chemiserie" de la seule amie de sa mère (chemiserie un peu étrange elle aussi, puisque toutes les chemises se doivent d'avoir un "défaut" une particularité, une poche dans le dos, qui leur donne un certain pouvoir, une aura indispensable les jours où l‘on se sent un peu plus vulnérable que les autres….
Une titrerie... « Mon travail, c’est de mettre un titre sur les souvenirs que m’apportent les clients », afin que plus jamais, ils ne les oublient…
Rencontre inoubliable, comme les autres, un peu « surréaliste », portée au rêve et à l’ailleurs…
« Pourquoi avez-vous arrêté d’être poète ?
Ne sachant quoi répondre, il gardait la tête baissée, la main sur le menton. Je ne savais pas trop s’il était blessé par cette question indiscrète ou s’il cherchait des mots qu’un enfant pouvait comprendre. Au moment où j’allais m’excuser d’avoir posé une question idiote, il a enfin ouvert la bouche.
- Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas de poèmes, mais il n’y a personne qui n’ait pas de souvenirs. »
Editions Actes Sud - Avril 2009.


5 commentaires:
Te voilà de retour ! Chouette !!! As tu passés de bonnes vacances ?
Pour le recueil je t'avoue que je n'aime pas trop les nouvelles et que je lis très peu de littérature Japonaise... Mais c'est vrai que les extraits que tu donnent sont très convainquants...
Bonne semaine Lily
L'or, je ne suis pas encore rentrée à vrai dire, mais mon mini ordinateur me suit partout...
Ceci dit, peu de temps en fait pour faire ma petite visite des blogs, peut-être la semaine prochaine (mais je serai en Bretagne, donc un peu plus à l'Ouest :)
J'aime beaucoup Ogawa, que j'ai découverte il y a 11 ans exactement avec l'annulaire, une très belle "rencontre", depuis je la suis...
J'aime beaucoup Yoko Ogawa mais je n'ai pas lu celui-ci, à rajouter dans ma liste donc :)
Ogawa découverte il y a 2 ans...un coup de foudre littéraire qui fait que maintenant, j'ai tout lu d'elle !
Adalana, ah oui, il faut !
Wictoria, cela ne m'étonne pas du tout que tu l'aimes aussi ! Un point commun supplémentaire :))
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