Mauvaise journée, demain @ Dorothy Parker
Mauvaise journée, demain, recueil de nouvelles écrites dans les années 30, est un petit bijou du genre. Les textes se succèdent, aucun n’est innocent, tout le monde y passe, sans concession…
Un exemple un seul, car vous vous y retrouverez, forcément - le temps n’a pas de prise, la situation décrite est intemporelle…
Imaginez-vous à un dîner, où vous vous ennuyez à mourir, placée à gauche d'un voisin aussi navrant que mutique. La conversation se traine, vous tentez de vanter les mérites de l'entrée, une excellente soupe au demeurant, vos propos tombent à plat, et le malheureux poisson qui lui succède ne sauve guère la situation. C’était écrit, cette soirée aura votre peau, vous mourrez bientôt de solitude.
« Je le savais. Je savais que si je venais à ce dîner, j’allais me retrouver avec ce genre de petite merveille à ma gauche. Ils me le gardent au chaud depuis des semaines. Oh, mais il faut absolument qu’on l’invite - sa sœur s’est montrée si gentille avec nous à Londres ; on n’a qu’à le coller à côté de Mme Parker - elle a bien assez de conversation pour deux. Oh, je n’aurais jamais dû venir. Jamais. Je suis ici contre mon gré. Vendredi, vingt heure trente : Mme Parker contre Son Gré, à statuer. Pas mal, ils pourraient graver ça sur ma tombe : « Où qu’elle se soit rendue - y compris ici - ce ne fut jamais de son plein gré. » Est-ce bien raisonnable de penser à des tombes juste en début de soirée ? Voilà l’effet que mon voisin à sur moi, déjà ! Et la soupe n’est pas encore refroidie. J’aurais dû rester dîner à la maison. J’aurais pu me servir quelque chose sur un plateau. La tête de saint Jean-Baptiste par exemple. Oh, je n’aurais jamais dû venir. (…)
Si seulement j’avais quelque chose à faire. Je déteste rester comme ça sans rien faire. Les gens devraient vous prévenir quand ils vont vous asseoir à côté d’un truc pareil pour que vous puissiez apporter de quoi vous occuper. Chère Mme Parker, soyez s’il vous plaît des nôtres à dîner vendredi prochain, et n’oubliez pas vos ouvrages en retard. J’aurais pu apporter le tiroir du dessus de mon bureau ; ça aurait été l’occasion d’y mettre un peu d’ordre, ici, sur mes genoux. Ou bien l’album photo, histoire d’y coller enfin les photos de toute la bande sur la plage. Je me demande si mon hôtesse trouverait ça bizarre que je lui demande un jeu de cartes. Je me demande s’il n’y aurait pas une vieille édition du St. Nicholas dans les parages. Je me demande s’ils n’auraient pas besoin d’un petit coup de main à la cuisine. Je me demande si ça ne ferait pas plaisir à quelqu’un que je fasse un saut au coin de la rue pour acheter un journal du soir. »
Mais celui à ma droite - The New Yorker 19 octobre 1929
Ne me dîtes pas que vous n’avez pas vécu au moins une fois dans votre vie une situation de ce genre…
Chère Dorothy Parker…
Mrs Parker and the Vicious Cercle - Jennifer Jason Leigh (1994)

11 commentaires:
J'ai lu plusieurs de ses recueils, très acides en effet, un bonheur!
Quant au film, hélas, je n'ai pas aimé le jeu de l'actrice...
Une nouvelliste hors-pair c'est vrai et ses poèmes sont aussi acides!:)
Pour avoir déjà lu d'autres nouvelles de Dorothy Parker, je ne peux louper ce nouveau titre ! :)
Ah j'étais sûr que tu aimerais, je ne connaissais pas cette édition!
L'extrait est brillant et pas du tout "passé". Une nouvelle lecture que je vais encore devoir mettre sur le compte d'une visite chez toi ;oD
Je n'aime pas du tout les nouvelles en général mais c'est vrai que l'extrait est convaincant !
Bon week end Lily
J'ai vraiment envie de découvrir Dorothy Parker ! Et l'extrait que tu nous propose est plein d'esprit, très amusant !
Keisha, j'ai vu le film à sa sortie, cela fait donc pas mal d'années, je me souviens surtout de quelque chose d'assez confus en fait, beaucoup de soirées (très arrosées) et de costumes et décors magnifiques :)
Cathulu, il faut que je découvre ses poèmes à tout prix !
Clarabel, ça tombe bien, il est réédité ce mois-ci :)
Vanessa, Comment je n'aurais pas pu aimer ?, tu est merveilleuses tout simplement !
ICB, J'en suis désolée, mais à charge de revanche je me ruine chez toi :)
L'Or des chambres, c'est vrai que le rythme des nouvelles est très particulier, mais pour les réussir, il faut vraiment avoir beaucoup de talent ! Ah tente, je t'en prie, tu ne le regretteras pas !
Cocola, je me suis tellement retrouvée dans ce billet, je crois que chacun a, un jour ou l'autre, vécu un truc de ce genre :)
Oh je note !! Ca me tente !
Antigone, il ne faut pas hésiter une minute :)
Je m'en vais garder cette référence sous le coude, moi! J'avais lu un autre truc d'elle, ironique a priori, mais il s'agissait de critiques littéraires. Ne connaissant pas tous les tenants et aboutissants des textes publiés, j'étais resté un peu extérieur à tout cela.
Celui-ci me parlera sans doute davantage! Merci!
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