Sukkwan Island @ David Vann
Sukkwan Island… Rares sont les blogs à ne pas en avoir encore parlé… j’évitais jusqu’à présent de lire trop attentivement les billets qui lui étaient consacrés, persuadée et convaincue qu’il me fallait le lire, un jour… Quand mon amie Vanessa m’a très gentiment proposé de me le prêter, j’ai mis encore quelques semaines avant de l’ouvrir, il en va ainsi de tous les livres dont j’attends beaucoup, et que je réserve pour le meilleur, la plage de temps qui saura m’offrir tout le calme et la sérénité nécessaires.
Quel choc ! Je connaissais un peu le sujet, mais pas le cœur… Emportée dès les premiers mots, dès la première page (magnifique), je n’ai pas pu le quitter de la journée, l’absorbant d’une traite, en immersion presque totale.
Parler de ce livre n’est pas chose facile.
Vous connaissez le sujet, j’y reviens très rapidement.
Un père, Jim, demande à son fils alors âgé de treize ans, de venir passer une année en autarcie avec lui, sur une île quelque part en Alaska, seuls et isolés, totalement. L’idée de départ, rejouer les Robinsons, les pionniers, vivre exclusivement par eux-mêmes et de leur seule compagnie.
La cabane où ils s’installent est plus que précaire, les mois d’été vont bien vite passer, ils se hâtent tous deux, dès leur arrivée, de confectionner des réserves pour l’hiver qui arrivera très vite, et à trouver une cache qui saura préserver viandes et poissons fumés de la gourmandise des ours omniprésents.
Ce qui devait les réunir, une expérience hors du commun et en « fusion », les sépare très vite, pressés qu’ils sont d’en finir avec les préparatifs, de survivre déjà… Le rapprochement entre le père et le fils ne s ‘opère pas et très vite la situation dégénère, dramatiquement.
D'un côté le père, de l'autre le fils, jusqu'au bout. Roman à deux voix successives, qui ne surent, qui ne purent entrer en communion...
D’un côté le père, fragile et fragilisé par une récente rupture et le constat insupportable d’une vie ratée, de l’autre, le fils qui découvre, effaré l’ampleur du vide qui se creuse sous les pas de son père.
La brutalité, la violence n’est pas tant du côté des éléments et de la nature que la découverte insupportable pour un fils que la vie de son père ne tient qu’à un fil et que ce fil, c’est lui….
Découverte, ou confirmation en fait, puisque Roy ne peut que se l’avouer, s’il est là, tout seul avec ce père affaibli et instable, c’est bien parce que d’une certaine façon, il savait déjà, il en était persuadé tout du moins, très intimement, que s’il n’avait pas suivi son père dans cette aventure, celui-ci se serait suicidé, seul à Faibanks. Sa culpabilité est aussi intense que la responsabilité énorme qui s'est emparée de lui, le jour où sa mère n'a pas su, n'a pas voulu choisir pour lui... Fais ton choix Roy, quoiqu'il arrive ensuite... Mais Roy n'a que treize ans, et tout le monde l'oublie...
D’un côté le père, obsédé par ses propres problèmes, égocentrique, mais sans en prendre la mesure, de l’autre, le fils, comme sacrifié par lui-même, par devoir presque plus que par amour et qui s’en veut de tout cela… Culpabilité filiale, aigue, désespérée. Que peut un fils contre la désespérance d’un père qui de toute façon ne l’écoute pas, et ne l’a jamais écouté. Qui agit comme s'il n'était pas là, tout en le priant de ne pas le lâcher..
"Roy ne comprenait pas comment il pouvait être là, juste à côté de son père, alors qu'aux yeux de ce dernier c'était comme s'il n'existait pas."
L’image du père se délite, le peu que le gamin en avait tout du moins… De "l'homme installé" qu’il était, il devient un homme de rien, sans rien.
« Il ne ressemblait plus du tout à un dentiste, ni même à son père. Il ressemblait à un autre homme, un homme qui n’aurait pas grand-chose. », et peut-être même plus de fils, du tout…
Puis un instantané, un homme qui n'aurait plus qu'une dimension, celle de l’instant, presque intangible, dangereusement fluctuant :
« (Jim) semblait en cet instant aussi solide qu’une statue de pierre, ses pensées tout aussi immuables, et Roy ne pouvait rapprocher ce père de l’autre, qui pleurait et se désespérait et ne dégageait rien de rassurant. Roy avait de la mémoire, et pourtant il lui semblait que le père qui l’accompagnait à un moment précis de la journée était l’unique père qu’il pût avoir, et c’était comme si chacun des autres modèles successifs effaçait systématiquement les autres. »
Le père devient silhouette, fantôme immatériel que lui Roy, petit homme de treize ans se doit à tout prix de maintenir en vie, comme s'il le pouvait, comme si seulement cela était en son pouvoir (mais ne le lui a-t-on pas demandé ?) . Mais c’est impossible à présent.
« Observant l’ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop longtemps : que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy. (…) »
« Je ne puis plus supporter ça. »
Et cette phrase terrible qui laisse présager le pire à venir :
"Il commençait à se demander si son père n'avait pas échoué à trouver une meilleure façon de vivre. Si tout cela n'était qu'un plan de secours et si Roy, lui aussi, je faisait pas partie d'un immense désespoir qui collait à son père partout où il allait."
Et cette phrase terrible qui laisse présager le pire à venir :
"Il commençait à se demander si son père n'avait pas échoué à trouver une meilleure façon de vivre. Si tout cela n'était qu'un plan de secours et si Roy, lui aussi, je faisait pas partie d'un immense désespoir qui collait à son père partout où il allait."
Et le drame arrive, intolérable, insurmontable...
Le style de David Vann est précis, net et tranchant, il connaît bien l’Alaska qui hante et habite ce roman comme un troisième personnage imprévisible et cruel, mais dans le fond pas autant qu’il aurait pu paraître au premier abord. L’enfer n’est pas tant dans la nature aussi hostile soit-elle que dans le cœur de l’adulte que la douleur immerge, ravage et aveugle totalement jusqu'à en devenir fou.
Huis clos mortel et envoûtant, Sukkwan Island n’en finit pas de vous habiter, la dernière page tournée.
Un très beau roman, violent et fort tout à la fois, qui fait mal et qui foudroie. Inoubliable.
La chronique de Fabrice Colin sur Sukkwan Island
L'entretien de Fabrice Colin avec David Vann
Les très nombreux avis de Papillon, Sylvie, Ys, Cuné, L'or des chambres, Sylire, Cathulu, Choco, et Caroline... Je dois malheureusement en oublier beaucoup, ce roman fut un véritable raz de marée, et avec raison !
Un grand merci à Vanessa (vite un billet !) pour le prêt de ce livre :)
Extrait :
Premières pages... à partir de là, on ne décroche plus..
"ON AVAIT UNE MORRIS MINI, avec ta maman. C’était une voiture minuscule comme un wagonnet de montagnes russes et un des essuie-glaces était bousillé, alors je passais tout le temps mon bras par la fenêtre pour l’actionner. Ta maman était folle des champs de moutarde à l’époque, elle voulait toujours qu’on y passe quand il faisait beau, autour de Davis. Il y avait plus de champs alors, moins de gens. C’était le cas partout dans le monde. Ainsi commence ton éducation à domicile. Le monde était à l’origine un vaste champ et la Terre était plate. Les animaux de toutes espèces arpentaient cette prairie et n’avaient pas de noms, les grandes créatures mangeaient les petites et personne n’y voyait rien à redire. Puis l’homme est arrivé, il avançait courbé aux confins du monde, poilu, imbécile et faible, et il s’est multiplié, il est devenu si envahissant, si tordu et meurtrier à force d’attendre que la Terre s’est mise à se déformer. Ses extrémités se sont recourbées lentement, hommes, femmes et enfants luttaient pour rester sur la planète, s’agrippant à la fourrure du voisin et escaladant le dos des autres jusqu’à ce que l’humain se retrouve nu, frigorifié et assassin, suspendu aux limites du monde.
Son père fit une pause et Roy demanda: Et après?
Au fil du temps, les extrémités ont fini par se toucher. Elles se sont recroquevillées pour se rejoindre et former le globe, et sous le poids de ce phénomène la rotation s’est déclenchée, hommes et bêtes ont cessé de tomber. Puis l’homme a observé l’homme, et comme il était devenu si laid avec sa peau nue et
ses bébés pareils à des cloportes, il s’est répandu sur la surface de la Terre, massacrant et revêtant les peaux des bêtes les plus correctes.
Ha, lança Roy. Mais ensuite?
La suite devient trop compliquée à raconter. Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d’argent, d’impôts, et tout est parti en vrille.
Tu crois que tout est parti en vrille quand tu t’es marié avec Maman ? Au fil du temps, les extrémités ont fini par se toucher. Elles se sont recroquevillées pour se rejoindre et former le globe, et sous le poids de ce phénomène la rotation s’est déclenchée, hommes et bêtes ont cessé de tomber. Puis l’homme a observé l’homme, et comme il était devenu si laid avec sa peau nue et
ses bébés pareils à des cloportes, il s’est répandu sur la surface de la Terre, massacrant et revêtant les peaux des bêtes les plus correctes.
Ha, lança Roy. Mais ensuite?
La suite devient trop compliquée à raconter. Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d’argent, d’impôts, et tout est parti en vrille.
Son père le dévisagea d’un œil qui prouva à Roy qu’il était allé trop loin. Non, c’est parti en vrille un peu avant, je crois.


8 commentaires:
Tu parles sacrément bien de ce roman choc ! :)
Quelle richesse en effet dans ce roman, surtout en ce qui concerne les rapports psychologiques très complexes entre les deux personnages, qui ont d'ailleurs dérangé bien des lecteurs car tout ça est tout sauf convenu, ça choque, et c'est très bien.
Entièrement d'accord avec Choco, tu en parles très, très bien. J'avais eu du mal à faire mon billet sur ce livre tellement il touche, il choque, il bouleverse.
Un vrai coup de coeur alors... Très beau billet ! Comme tu le sais je n'ai pas du tout succombé à ses sirènes... Comme quoi c'est un vrai mystère la façon dont nous percevons un livre... Je dois même dire que je me suis ennuyée dans la deuxième partie du livre.
Et pourtant, le sujet me bouleversait...
A bientôt Lily
La psychologie des personnages semble avoir marqué les esprits de nombreux lecteurs. J'ai encore des réserves mais un jour...;)
Choco, merci :)
Ys, effectivement ce livre peut déranger, mais c'est un peu le but, non :)
Bienvenue Tulisquoi. Oui, une très belle lecture (j'attends le prochain, qui risque d'être dans la même veine... )
Oui je me souviens, L'or des chambres, ton billet, m'avait d'ailleurs intriguée ! Toute lecture est de toutes façons très subjective, et on est prêt ou non à recevoir de plein fouet un tel livre.. Je comprends tout à fait ta réaction. C'est un livre qui submerge ou que l'on rejette...
Oui Cynthia, un jour (moi aussi, tu vois j'ai attendu assez longtemps :)
Je vais certainement le lire, avec tout le bien que j'en entends!!!
Karine, les avis sont contrastés, mais il faut absolument tenter. C'est un livre très "fort"...
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