Brève histoire de pêche à la mouche @ Paulus Hochgatterer
Trois psychiatres partent ensemble pour une petite partie de pêche à la mouche. Nous sommes au mois de septembre, exactement le 11 de l’année 2001, telle que l’indique la première phrase, très innocemment du moins en apparence…
« Lorsque nous nous retrouvons, nous ne savons rien de ce qui va se passer ce jour-là, ni de l’histoire du World Trade Center ni du fait que Julian tombera dans un buisson d’herbe du diable, puis dans la rivière. Le temps n’est pas celui que nous avions imaginé, ça, nous le savons. »
Il ne fait pas très beau en effet, mais les trois compères en sont plutôt satisfaits, au moins, ils seront au calme…
Quand ils s’arrêtent sur une aire d’autoroute pour prendre des forces et un petit déjeuner, une jeune serveuse attire passablement leur attention. Il faut dire que son chemisier blanc légèrement transparent et laissant deviner son soutien gorge n’est pas pour leur déplaire… Ils l’auraient bien inviter à se joindre à eux, mais bon…
Ils reprennent leur route, sans cesser de deviser et d’imaginer, ensemble ou séparément comment se serait passé cette partie de pêche avec elle, comment elle se serait habillée par exemple et même ce qu’elle aurait fait, ce qu’elle aurait pensé….
« Bon. Alors je lui demande simplement : est-ce que nous pouvons vous inviter pour la journée de pêche à la mouche ? » « Elle pense à Robert Redford et Brad Pitt et à Au milieu coule une rivière, et elle nous accompagne, dit L’Irlandais. A propos de pêche à la mouche, tout le monde pense à Robert Redford et à Brad Pitt. »
« Lorsque nous nous retrouvons, nous ne savons rien de ce qui va se passer ce jour-là, ni de l’histoire du World Trade Center ni du fait que Julian tombera dans un buisson d’herbe du diable, puis dans la rivière. Le temps n’est pas celui que nous avions imaginé, ça, nous le savons. »
Il ne fait pas très beau en effet, mais les trois compères en sont plutôt satisfaits, au moins, ils seront au calme…
Quand ils s’arrêtent sur une aire d’autoroute pour prendre des forces et un petit déjeuner, une jeune serveuse attire passablement leur attention. Il faut dire que son chemisier blanc légèrement transparent et laissant deviner son soutien gorge n’est pas pour leur déplaire… Ils l’auraient bien inviter à se joindre à eux, mais bon…
Ils reprennent leur route, sans cesser de deviser et d’imaginer, ensemble ou séparément comment se serait passé cette partie de pêche avec elle, comment elle se serait habillée par exemple et même ce qu’elle aurait fait, ce qu’elle aurait pensé….
« Bon. Alors je lui demande simplement : est-ce que nous pouvons vous inviter pour la journée de pêche à la mouche ? » « Elle pense à Robert Redford et Brad Pitt et à Au milieu coule une rivière, et elle nous accompagne, dit L’Irlandais. A propos de pêche à la mouche, tout le monde pense à Robert Redford et à Brad Pitt. »
C’est que vous-même auriez imaginé tout de suite, n’est-ce pas ? Mais n’oubliez pas, nous sommes en compagnie de psys… Et la psychiatrie peut-elle être romantique ? Bonne question... Le sujet tombe immédiatement sur tapis, malicieuse.
« Julian s’étire. « Ce serait intéressant de se demander s’il n’y aurait pas du romantisme dans la pêche à la mouche. ». Tom Waits chante Ruby’s Arms. « De même qu’il serait intéressant de se demander s’il n’y aurait pas du romantisme dans la psychiatrie » dit l’Irlandais. Parfois je me dis qu’il devrait écrire quelque chose comme un Manuel des comparaisons qui vous la coupent. A la vérité Julian n’est pas très impressionné. « Et alors ? » demande-t-il.
« Quoi - et alors ? »
« Est-ce qu’il y a ou non du romantisme dans la psychiatrie ? »
« La psychiatrie est du romantisme », dit l’Irlandais.
« Et la pêche à la mouche aussi ? »
« Exactement. »
En vérité, m’est avis que Julian cherche à se faire absoudre pour tous les poissons qu’il a assommés et pour tous ceux qu’il a l’intention d’assommer encore. Mais comme pour l’instant, on peut s’attendre à coup sûr à une analogie psychiatrique avec l’électrochoc et la piqure qui vous envoie un bonhomme au tapis, il se tait.
The morning light has washed your face, everything is turning blue now. « ça aussi, c’est du romantisme, dit l’Irlandais. Je commence à en avoir marre. Quand, quelques heures plus tôt, on a envoyé des neuroleptiques à haute dose dans les veines d’un maniaque en délire, on a une vue particulière sur les choses - tout au moins provisoirement. Je dis : « Tu m’expliqueras le point commun entre Tom Waits et la psychiatrie. » L’Irlandais rigole. »
Les idées s’enfilent comme des perles, en vastes associations plus ou moins décousues, brisées, au rythme de la conversation et des images qui s’imposent, ironiques, désinvoltes. Une partie de pêche entre potes, bien innocente, en apparence...
En apparence seulement. La pêche est une chasse, aux poissons tout autant qu'aux idées, une traque minutieusement préparée, qui vous expose tout autant que votre proie. L’esprit court la forêt tandis que le poisson flaire l’hameçon. Le pêcheur divague et se fait peur, tandis que l'ombre reconnait le leurre, le salue bien gentiment et passe son chemin. Prendra ou prendra pas, mais qui au fait ?
La pêche, les hameçons, les mouches, un collègue commun qui a tout du pervers narcissique et qu’ils aimeraient tous tuer, la jolie serveuse, toutes ces pensées virevoltent dans l’esprit de nos pêcheurs du dimanche…. Ils se lorgnent les uns les autres, ce sera à qui débusquera le premier poisson, qui en tirera le plus hors de l’eau… une certaine rivalité s’installe, même s’ils savent tous de toutes façons lequel d'entre eux remportera la mise. L’important finalement n’est pas là. L’important ce sont ces regards croisés, ce qu’ils s’imaginent les uns sur les autres, leurs pensées aussi futiles ou légères que l’air et qui pourtant semble presque prendre vie. Ils s’ébrouent parfois, comme pour rejoindre la réalité, Julian est-il vraiment tombé dans l’eau, ou pire encore ? Les monde rêvés et fantasmés s’entremêlent et se confondent, les pensées les plus noires ou les plus réjouissantes émergent pour se noyer à peine écloses dans l’eau dans la rivière. Etat contemplatif, pas si paisible que cela…
Et tandis que leurs mini drames, fantasmés ou vécus, se déroulent, il y a là-bas, de l’autre côté de l’océan….
Coupés de la « civilisation« , à l’abri pensent-ils du vaste monde, les trois hommes retomberont bientôt sur terre, mais dans un ricanement, un peu blêmes :
« Vous ne croirez jamais ce qui s’est passé, dit-il, vous le croirez pas. ». Lui, le poisson continuera, un peu plus rusé, peut-être, après cette leçon de pêche.
Entre court roman ou longue nouvelle, « Brève histoire de pêche à la mouche » ferre son lecteur dès la première page. Le rythme est lent (n‘attendez pas des rebondissements à n‘en plus finir, mais auriez-vous imaginé le contraire? ), les réparties rapides, vite interrompues, les pensées fugaces, les rêves éveillés et trompeurs...
Décidément, le lancer de mouche est tout un art et berner le poisson aussi…
Une jolie découverte, très étonnante et qui n'en finit pas de tourner ensuite dans votre tête...
« Julian s’étire. « Ce serait intéressant de se demander s’il n’y aurait pas du romantisme dans la pêche à la mouche. ». Tom Waits chante Ruby’s Arms. « De même qu’il serait intéressant de se demander s’il n’y aurait pas du romantisme dans la psychiatrie » dit l’Irlandais. Parfois je me dis qu’il devrait écrire quelque chose comme un Manuel des comparaisons qui vous la coupent. A la vérité Julian n’est pas très impressionné. « Et alors ? » demande-t-il.
« Quoi - et alors ? »
« Est-ce qu’il y a ou non du romantisme dans la psychiatrie ? »
« La psychiatrie est du romantisme », dit l’Irlandais.
« Et la pêche à la mouche aussi ? »
« Exactement. »
En vérité, m’est avis que Julian cherche à se faire absoudre pour tous les poissons qu’il a assommés et pour tous ceux qu’il a l’intention d’assommer encore. Mais comme pour l’instant, on peut s’attendre à coup sûr à une analogie psychiatrique avec l’électrochoc et la piqure qui vous envoie un bonhomme au tapis, il se tait.
The morning light has washed your face, everything is turning blue now. « ça aussi, c’est du romantisme, dit l’Irlandais. Je commence à en avoir marre. Quand, quelques heures plus tôt, on a envoyé des neuroleptiques à haute dose dans les veines d’un maniaque en délire, on a une vue particulière sur les choses - tout au moins provisoirement. Je dis : « Tu m’expliqueras le point commun entre Tom Waits et la psychiatrie. » L’Irlandais rigole. »
Les idées s’enfilent comme des perles, en vastes associations plus ou moins décousues, brisées, au rythme de la conversation et des images qui s’imposent, ironiques, désinvoltes. Une partie de pêche entre potes, bien innocente, en apparence...
En apparence seulement. La pêche est une chasse, aux poissons tout autant qu'aux idées, une traque minutieusement préparée, qui vous expose tout autant que votre proie. L’esprit court la forêt tandis que le poisson flaire l’hameçon. Le pêcheur divague et se fait peur, tandis que l'ombre reconnait le leurre, le salue bien gentiment et passe son chemin. Prendra ou prendra pas, mais qui au fait ?
La pêche, les hameçons, les mouches, un collègue commun qui a tout du pervers narcissique et qu’ils aimeraient tous tuer, la jolie serveuse, toutes ces pensées virevoltent dans l’esprit de nos pêcheurs du dimanche…. Ils se lorgnent les uns les autres, ce sera à qui débusquera le premier poisson, qui en tirera le plus hors de l’eau… une certaine rivalité s’installe, même s’ils savent tous de toutes façons lequel d'entre eux remportera la mise. L’important finalement n’est pas là. L’important ce sont ces regards croisés, ce qu’ils s’imaginent les uns sur les autres, leurs pensées aussi futiles ou légères que l’air et qui pourtant semble presque prendre vie. Ils s’ébrouent parfois, comme pour rejoindre la réalité, Julian est-il vraiment tombé dans l’eau, ou pire encore ? Les monde rêvés et fantasmés s’entremêlent et se confondent, les pensées les plus noires ou les plus réjouissantes émergent pour se noyer à peine écloses dans l’eau dans la rivière. Etat contemplatif, pas si paisible que cela…
Et tandis que leurs mini drames, fantasmés ou vécus, se déroulent, il y a là-bas, de l’autre côté de l’océan….
Coupés de la « civilisation« , à l’abri pensent-ils du vaste monde, les trois hommes retomberont bientôt sur terre, mais dans un ricanement, un peu blêmes :
« Vous ne croirez jamais ce qui s’est passé, dit-il, vous le croirez pas. ». Lui, le poisson continuera, un peu plus rusé, peut-être, après cette leçon de pêche.
Entre court roman ou longue nouvelle, « Brève histoire de pêche à la mouche » ferre son lecteur dès la première page. Le rythme est lent (n‘attendez pas des rebondissements à n‘en plus finir, mais auriez-vous imaginé le contraire? ), les réparties rapides, vite interrompues, les pensées fugaces, les rêves éveillés et trompeurs...
Décidément, le lancer de mouche est tout un art et berner le poisson aussi…
Une jolie découverte, très étonnante et qui n'en finit pas de tourner ensuite dans votre tête...
Paulus Hochgatterer, né en Autriche en 1961, est écrivain et psychiatre pour enfants à Vienne. Il a été récompensé de plusieurs prix et distinctions, dont dernièrement la bourse Elias Canetti de la ville de Vienne.
Quidam Editeur - Avril 2010


11 commentaires:
Je l'ai eu en mains mais j'ai hésité...
Cathulu, Si tu veux, je peux te l'envoyer lundi...
C'est pas sérieux de ma part mais je veux bien, merci !:)
Très étonnant comme petit bouquin !
Bon week end Lily
Le titre et ton billet m'interpellent... Je le note, ne serait-ce que pour le pêcheur à la mouche de ma connaissance !
Cathulu, il part aujourd'hui :)
L'Or, étonnant, oui !
Isabelle, ah, il devrait fait un adepte alors :)
L'éditeur m'a envoyé un mail que je n'ai pas réussi à décrypter véritablement : simple info publicitaire ou proposition d'envoi. Dans le doute j'ai juste dit que j'aimais bien le titre et la couv. Les deux attirent forcément l'oeil et titillent d'autant plus l'imagination que le thème est original.
Cécile, il faut se laisser tenter :)
Très jolie couv en effet, et un sujet qui m'a tout de suite "fait de l'oeil". Il est un peu différent ce à quoi je m'attendais, et c'est tant mieux, j'ai été surprise et étonnée, puis conquise... Un livre qui se déguste, et laisse à penser...
Livre bien arrivé! Merci et bonne fin de semaine!
De rien Cathulu :)
J'ai beaucoup apprécié cette hitoire ! assez drôle et j'aime bien la manière dont il montre l'imagination au travail... ce que nous faisons tous... MERCI pour ce livre voyageur...
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