Le chagrin @ Lionel Duroy
Le chagrin, roman autobiographique, autofiction ou biographie romancée… Et en fait peu importe, l’auteur, Lionel Duroy, se penche avec sensibilité, douleur et ferveur mêlées, sur l’histoire de sa famille, de ses parents, de toute sa jeune enfance jusqu’à ses années d’adulte où il découvre l’écriture, le pouvoir magique et presque miraculeux des mots qui blessent et secouent autant qu’ils guérissent, apaisent, malgré la tornade familiale qu’ils ne manquent pas d’entrainer.
Les blessures d’enfance ne cicatrisent jamais, à peine la plaie béante finit-elle tout de même par se refermer, sans jamais guérir pour autant, laissant tout au long de la vie, une douleur tenace, un pincement au cœur qui se rappelle à la mémoire, régulièrement à l’occasion de tel ou tel évènement. Au célèbre « Deviens ce que tu es », pourrait s’adjoindre les éternelles réminiscences proustiennes, un pied qui trébuche sur un pavé... Le passé est gravé dans notre corps et dans notre âme, il faudra faire avec, devenir avec cet héritage pas toujours désiré mais qui fait de nous ce que nous sommes…
Le chagrin pourrait bien être le Livre impossible évoqué par Marc Vilrouge dans son roman éponyme, ce livre impossible à écrire tant les obstacles et interdictions familiales sont nombreuses voire insurmontables, s’il n’avait été précédé par « Priez pour nous » écrit par Lionel Duroy plusieurs années auparavant, salué par la critique, vilipendé par ses proches, au point de le bannir, lui et ses enfants du cercle familial.
Ecrire sur sa vie et celle de ses proches n’est pas sans danger, même si l’étiquette « roman » est pourtant clairement affichée sur la couverture du livre achevé… Et pourtant, pourtant, une telle entreprise, pour de nombreux écrivains relève souvent de la survie, comme s’il y avait urgence, nécessité vitale, à aligner et peser les mots pour le dire… .
On pense, aussi au héros de Arnaud Cathrine, Benjamin Lorca, ce jeune écrivain dont le livre essentiel ne put voir le jour, à moins qu’il ne fut en fait ce fameux journal retrouvé après sa mort, matériel, matériau, du livre interdit…
Le chagrin… ou le poids de toute une vie, de plusieurs vies même qui pèsent comme un couvercle sur le jeune adulte et l’auteur en devenir…
Lionel Duroy retrace en près de 550 pages le parcours de ses jeunes années, depuis le mariage de ses parents le 17 juin 1944, alors que les alliés se battaient sur les terres de France, les rêves de grandeur suivis d’amères désillusions, le grand appartement à Neuilly, suivi quelques années plus tard par le repli en banlieue parisienne. Dégringolade sociale qui anéantit les rêves de sa mère et la rendra amère, à jamais…
Onze enfants (dont un mort en bas âge) naitront de cette union alors que le couple bat de l’aile souvent, la mère sombrant parfois dans une dépression proche de la folie, tantôt glaciale face à l’adversité, tantôt farouchement hostile… Toto, le père, surnage, mais avec panache, toujours optimiste, presque sûr du lendemain quitte à l’inventer de toutes pièces, sans jamais payer les factures.
Dix enfants grandiront donc, entre le désespoir de la mère et l’étonnant optimisme du père, entre courage et défaut de responsabilité. Ils « font avec », ils deviennent ce qu’ils sont, à jamais marqués par cette histoire familiale qui les brûle au fer rouge sans même qu’ils s’en rendent compte tout à fait… Juste cette haine tenace de la mère, haine pas vraiment perçue comme telle au début, entre peur et désir de plaire, mais qui gagne, qui grandit, et hurle sa rage au fur et à mesure que les années passent… Cette mère quasiment inaccessible, à bout, de tout ou presque, déçue, tellement déçue par la vie que lui offre Toto, son mari, bien malgré lui…
Il faut dire que les Dunoyer de Pranassac ne choisiront jamais la bonne voie, toujours à rebours de l’histoire, dans le « mauvais camp », pétainistes convaincus depuis deux générations, hostiles encore à de Gaulle pendant la guerre d’Algérie, en retrait et pestant contre le mouvement de mai 68 et ses odieux « gauchistes »…
Il faudra à ce fils, futur écrivain, se construire lui-même, loin de archétypes familiaux, pour prendre position, et défendre ses propres convictions, à l’opposé de celles de ses parents. Sauvé par les mots, la création littéraire, quitte à perdre tout lien avec sa famille.
Travail de mémoire, de construction, de déconstruction, pour saisir le fin mot, l’essence de ce qui fut, le sauver de l’oubli et de la mort.
« Je ne veux pas que les choses meurent. J’essaie de toutes mes forces de les retenir. ».
Voilà un livre magnifique, juste, sans concession, courageux, sincère et d‘une belle sensibilité.
Roman initiatique, celui du parcours d’un enfant devenu grand, un enfant qui ne cesse pourtant de hanter la vie adulte de l’écrivain qu’il est devenu….
« Parce que nous sommes deux sous mon crâne : celui qui songeait à la tuer en écrivant et dont l’âge oscillait entre neuf et quinze ans (« tu as choisi une voix d’enfant, m’a dit Bernard Barrault, mais il y a d’autres partis possibles »), et le type de quarante ans que je suis à présent, qui confie ses enfants à la femme qu’il veut dézinguer, leur grand-mère. Celui de quarante ans est profondément attaché à l’autre, il peut le refaire exister tout au long d’un livre, mais dans la vraie vie il ne peut se remettre à parler comme lui. »
Eternel jeu de miroirs entre passé et présent, enfance et âge adulte.
Le chagrin se dévore et se lit d’une traite…
Bouleversant et passionnant.
« J’étais bien placé pour savoir combien les livres peuvent être destructeurs, et cependant je ne connaissais pas de plus sûrs moyens de garder auprès de soi ceux que nous aimons le plus. »
Editions Julliard - Mars 2010
« J’étais bien placé pour savoir combien les livres peuvent être destructeurs, et cependant je ne connaissais pas de plus sûrs moyens de garder auprès de soi ceux que nous aimons le plus. »
Editions Julliard - Mars 2010

5 commentaires:
Les histoires du "passé qui ne passe pas" sont toujours très émouvantes.
Te voilà de retour Lily... Tant mieux.
Bonne semaine à toi
Merci l'Or, bonne semaine aussi à toi :)
J'ai eu connaissance de ce roman à l'occasion du passage de l'auteur ce week-end à Thé ou Café sur France 2. Comme apparemment il creuse le sillon de sa famille depuis plusieurs romans, peut-être profite-t-on mieux de celui-ci en ayant d'abord lu les autres ? Avais-tu, toi, lu les autres auparavant ?
ICB, c'est suite à un article que j'ai eu très envie de découvrir ce livre, je n'ai pas (encore) lu ses précédents livres, mais je le ferai c'est sûr. Lecture à rebours donc...
Je ne pourrai te faire part que de cette découverte en "sens inverse" !
"Le chagrin" est vraiment un livre magnifique, je suis sûre que aimeras (mais peut-être commenceras-tu par "Priez pour nous" ?)
Ce livre me tente depuis sa sortie. Ton billet accroit encore ma tentation !!!
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