L'équilibre des requins @ Caterina Bonvicini
« J’aime Turin vide.. Elle me semble plus vraie quand elle est silencieuse.
De toute façon, je la remplis moi-même : de requins. Oui, parce que dans mes œuvres, Turin devient une ville engloutie. Entre les immeubles nagent des requins blancs, des requins-tigres, des carcharins, des gris de récifs, des requins à pointes noir et blanc, des requins-marteaux. J’utilise le matériel de mon père, je passe des heures et des heures devant l’ordinateur à monter des images. Paradoxalement, au bout du compte, ce n’est pas le poisson qui ressort, mais la façade baroque. Celle devant laquelle on passe tous les jours, sans la voir. »
Sofia est une jeune photographe, dans sa vie il y a Turin, la ville aimée dont elle traque les émotions, son père, un spécialiste des requins, toujours aux quatre coins du monde, deux amants et la… dépression..
La dépression, c’est un peu une histoire de famille, un mal qu’on se lègue, visiblement de mère en fille, puis que l’on recherche un peu comme une vieille amie, une incontournable.
Aussi n’est-ce pas vraiment un hasard si son premier mari, épousé, puis laissé pour un temps sur le bord de la route, est maniaco-dépressif et que ses deux amants (qui se renvoient la balle lâchement) sont également tous deux portés à la mélancolie, parfois la plus noire…
Mais il y a les poissons qui nagent et se laissent porter sur le fil de l’eau, les poissons ,leur équilibre et leur calme apparent.
« Face à un requin blanc il faut rester calme, immobile. Seulement moi je n’en suis pas capable : calme jamais, c’est ce qui me perdra. Ma squalité. J’appartiens à cette espèce condamnée au mouvement. »
Le mouvement qui sauve et tue tout à la fois.
Quand Sofia se réveille, tout au début du roman, c’est à l’hôpital, pour une « tentative d’autolyse par absorption de Noctamide et de Xanax ». A-t-elle voulu trouver l’équilibre, le calme apparent des requins, vaincre l’angoisse terrible qui l’a submergée depuis la lecture des brouillons de lettres que sa mère envoyait à sa amant ?
« Au fond quand je dors, à moi l’équilibre. Immobile, horizontale, droite comme un i. Dans le sommeil, personne n’est fou. »
La vie de la fille semble vouloir marcher sur les pas de celle de la mère, Margherita, tout au bord du précipice, comme celle de Sylvia Plath, égérie maternelle, sujet d’étude et on l’imagine, d’angoisses…
Mais Sofia n’est pas Margherita, et la plongée en eaux troubles de la jeune femme dans l’univers fantomatique de sa mère n’est peut-être finalement qu’une façon d’apprivoiser sa propre peur, son requin blanc, à elle…
Voilà un très beau livre, sur la dépression, oui, mais qui n’a rien de déprimant, l’humour y côtoie la peine à vivre et même à survivre avec tout le recul nécessaire pour ne pas sombrer.
Et puis il y a, en fond marin, Turin, omniprésente et fidèle…
Extraits :
« Ecoute, on trouvera un équilibre.
- Je ne suis pas tellement convaincu par cette histoire d’équilibre, Sofia.
- Moi, non plus pour être franche.
- Alors fais-moi plaisir. Arrête de répéter cette phrase à la con. »
« Je pleurais sur son lit, elle me regardait. « Qu’est-ce que tu as, maman ? » elle m’a demandé. Et moi : « Rien, ça va passer. J’ai juste perdu l’équilibre. » Alors Sofia s’et approchée de moi sur la pointe des pieds : « Maman ? C’est comment un équilibre ? Comme ça je te le dessine et tu en as un nouveau. » J’ai éclaté de rire. Je riais et pleurais en même temps. Je l’ai prise dans mes bras et lui ai couvert le visage de baisers. « C’est un poisson, j’ai répondu. Un poisson qui nage tout droit. »
Editions Gallimard - Janvier 2010

6 commentaires:
Vile tentatrice, tu as juste glissé le nom de Sylvia Plath dans ce beau billet pour me donner envie mais je résisterai vaillamment vu l'état de ma PAL et attendrai sagement qu'il sorte en poche. Je m'intéresse de plus en plus à la littérature italienne mine de rien !:)
Je ne suis pas sûre cette fois... Mais les extraits que tu donnes sont plutôt bien écrit ! A voir donc...
Bonne soirée
Premier billet que je lis sur ce livre noté uniquement à cause de la couverture : je peux donc le garder dans ma liste, car tu donnes très envie de le lire !
Cathulu, il peut venir à toi. Quand le coeur t'en dit, fais moi signe. Eh oui, encore Sylvia :)
L'or, c'est un livre un peu "spécial", c'est vrai, mais pas du tout démoralisant (à mon sens..)
Belle journée à toi :)
Kathel, ah oui, la couv est très chouette, et illustre très bien l'ambiance du roman... important les couv tout de même ... :)
Tu es très convaincante, c'est noté, forcément !!
La couverture est chouette, c'est vrai, mais ce sont surtout les extraits qui m'ont séduite et ton billet.
J'en suis très heureuse, Antigone :))
C'est vraiment un livre particulier pour lequel j'ai beaucoup d'affection :)
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