Cercueils et Cie @ Margery Allingham
Injustement méconnue de ce côté de la Manche, Margery Allingham fut pourtant considérée dès les années 30, époque où elle commença « à officier », comme l’un des auteurs phares du roman policier britannique.
A tel point que la célèbre Agatha dut partager avec elle son fameux titre de « Reine du crime », ce qui n’est pas peu dire…
J'aime à penser que dans une autre vie, éternelle celle-là (les personnages ne survivent-ils pas bien souvent à leur créateur ?) , Poirot et Miss Marple durent et rencontrent peut-être toujours à l’occasion, dans leur monde éthéré de papier, le jeune héros longiligne de Margery, j’ai nommé le charmant Albert Campion, héros récurent de l’œuvre de la romancière et tout aussi doué que ses deux alter égos précités…
Cercueils et Cie, publié pour la première fois en 1949, est l’un des rares romans de Margery Allingham a n’avoir encore jamais été traduit en français… Pourquoi ? Mystère… Et Albert n’est plus là pour résoudre cette énigme… Enfin, j’ai peut-être ma petite idée - pourquoi pas un coup tordu de Poirot, une basse vengeance pour se débarrasser de son coriace adversaire tout du moins dans le cœur des français qui commençaient forcément à l'excéder (souvenez-vous, les anglais le prenaient toujours pour un "petit détective français", lui, si belge et fier de l'être...)
Enfin, trêve de plaisanterie, les éditions BakerStreet ont enfin réparé cette injustice, puisque vous pouvez à présent, et depuis le mois de mai dernier, dévorer cette aventure policière dans la langue de Molière…
A ma grande honte, je dois reconnaître que je ne connaissais cette romancière ni d’Eve ni d’Adam. Que de temps perdu, et qu’il va me falloir rattraper, parce que oui, évacuons tout suspens, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette histoire de cercueils, de croque-morts et de vieilles dames indignes.
Alors certes, l’intrigue ne rebondit pas à tous les coins de page, certes, vous ne tremblez pas d’angoisse et ne frissonnez pas de terreur, mais l’intérêt à mon sens n’est pas là… Non, il est dans la peinture extrêmement précise, burlesque, et originale dont Margery dépeint et campe ses personnages.
Truculents, monomaniaques, bien trempés, ils auraient fortement plu à l'ami Balzac, lui qui aimait tant les « types », les physionomies, les trognes, les excentricités, et les particularités de costumes.
Et c’est peut-être, finalement, ce qui distingue nos deux « Reines du crime », Agatha Christie se distingue sans aucun doute par ses qualités de scénariste, Margery Allingham par ses qualités de portraitiste et de mise en scène (autant qu'on puisse en juger, bien sûr, sur un seul volume).
Mais qu’en est-il de l’histoire et des personnages ? Rapidement (parce qu’un roman policier, ça s’effleure, ça se feuillette rapidement chez le libraire pour s’en faire une petite idée vite fait, mais ça ne se déflore pas - au risque de se faire assassiner, même d’outre-tombe, par l’auteur).
Décors : Londres de l’après-guerre, dans une sorte de pension de famille, anciennement auguste maison familiale, reprise par une certaine Rose, et louée à l’ancienne famille à moindre coût (curieux déjà n’est-ce pas ? ). Les choses se compliquent quand deux membres de cette famille désargentée, les Palinode, meurent à quelques mois d’intervalle dans des circonstances pour le moins obscures..
Quelques lettres anonymes adressées à qui de droit, et l’affaire débute. Rose appelle à la rescousse le fameux Albert Campion, avocat, et potentiel neveu (enfin c’est ainsi qu’elle le présente, lui ne dément pas) pour l’aider à élucider l’affaire et à soulager la maisonnée (qui ne vit plus que de conserves et de boissons hermétiquement scellés, on ne sait jamais, une pincée de poison est si facilement arrivée.).
De petits coups de théâtre (c’est le cas de le dire, la famille Palinode est mordue de littérature et de dramaturgie), en révélations plus ou moins morbides, notre jeune détective improvisé va donner un sacré coup de main à la police et révéler au grand jour un trafic pour le moins surprenant…
Je vous le disais tout est dans le détail et dans l’ambiance créée de main de maître par notre romancière, ses coups d’œil acérés et ses coups de crayons très très affutés.
Le fiancé de la plus jeune Palinode est ainsi décrit comme :
« Un grand échalas osseux vêtu d’un de ces pulls rétrécis qui lui donne l’air d’un lapin écorché. »
Quant à Miss Evadne Palinode, Campion eut bien du mal à se remettre de leur première rencontre (outre le fait qu’elle le prit pour son valet) :
« Il l’aperçut alors, découvrant, choqué, qu’il l’avait prise dans la pénombre pour une couverture colorée jetée sur un fauteuil. Grande et plate, elle était vêtue d’une longue robe d’imprimé cachemire et coiffé d’un fichu rouge terne. Son visage ridé et tacheté, d’une teinte à peine contrastée, se fondait presque dans le brocart brun roux du siège.
Elle ne bougea pas. Jamais il n’avait vu de créature vivante, hormis un crocodile, observer une aussi parfaite immobilité. Mais ses yeux pétillaient d’intelligence malgré leur aspect vitreux. »…
Jessica Palinode, la « surdouée » de la famille - elle fait des mots croisés en latin, rien de moins, n'est pas moins surprenante. Son portrait est une petite merveille d'excentricité :
« Sa petite silhouette ramassée s’ornait d’un assortiment de vêtements de longueur diverse, et ses jambes croisées révélaient un fouillis de liserés multicolores tombant en festons sur des bas en accordéon. Vue de loin, sa chaussure paraissait remplie d’herbe. On en voyait jaillir de toutes les ouvertures, y compris celle située à l’extrémité. Malgré la chaleur du plein soleil, elle portait sur les épaules quelque chose qui eût pu être jadis de la fourrure ; elle leur tournait le dos, mais Campion aperçut des mèches mutines s’échappant des plis jaunissants d’une vieille voilette de voyage boutonnée sur dessus. Elle l’avait posée sur un morceau de carton grossièrement déchirée placé sur le haut du crâne, ce qui lui donnait un air excentrique, voire pitoyable, rappelant l’allure qu’ont parfois les petites filles déguisées. »
Quant au croque-mort qui habite et sous-loue le cellier, je vous laisse deviner, mais j’aime assez la répartie d’un des habitants de la maison à son sujet :
« Si vous entendez cogner, ce n’est que le croque-mort. ».Oui, bien sûr, normal....
Etrange.. Mais TOUT est étrange dans cette demeure, les habitants comme les meubles.
Et Rose, très curieusement, qui ferait tout pour eux :
« Elle trouve qu’ils sortent de l’ordinaire et qu’ils ont de la classe… c’est un peu comme si elle élevait des kangourous. »
Et tout est dit…
Irrésistible et si british, follement excentrique.
Personnellement j’adore..
Denier Extrait :
"Arrivé au sommet de la butte, l’homme mince ralentit l’allure et se retourna. Derrière lui, la scène s’étala en radieuse miniature, comme emprisonnée dans le globe en verre d’un presse-papiers. La pelouse scintillante, la ligne droite de l’allée et, au-delà, rétrécie à la taille d’une poupée, la silhouette chiffonnée à tête de champignon, énigme brouillée sur le banc sombre. »
Editions BakerStreet - Mai 2010
Je ne sais pas pourquoi, mais ce cliché de la famille Sitwell, me fait penser aux Palinode, à s’y méprendre… Ou est-ce mon imagination qui me joue des tours :)
Edith Sitwell avec ses frères Osbert and Sacheverell.


6 commentaires:
Oh mais ça a l'ait très bien! Si c'est british et ambiance Agatha, ça me va!
Je note en rouge dans ma liste !!! ça a l'air vraiment sympa, merci d'avoir mis tous ces extraits !
Tu n'as aucune pitié pour nos PAL
Keisha, il ne peut que te PLAIRE !!
J'envisage de lire ses autres romans très bientôt
De rien Liliba, c'est un plaisir :)
Michel, je sais oui, mais tu n'es pas le dernier non plus à nous ruiner :)
J'ai découvert récemment cette romancière grâce à un article et j'ai depuis très envie de la découvrir. Ton article me confirme cette impression.
Bonsoir, j'ai en effet repéré cette auteure. J'ai l'impression qu'on est en train de publier toute son oeuvre. Aux éditions Omnibus, sont rassemblés 4 romans et 3 nouvelles. Moi non plus, je ne connaissais d'Eve ni d'Adam. C'est bien que des éditeurs fassent (re)découvir des auteurs oubliés. Bonne soirée.
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