02 juin 2010

Les Raisons du coeur @ Mary Wesley

L'histoire débute au printemps 1926 à l’hôtel Marjolaine de Dinard où se retrouve une joyeuse colonie d’estivants britanniques, adepte des bains de mer, du lèche-vitrine, des parties de bridge et du farniente.
Flora, tout juste dix ans, y réside seule avec sa gouvernante française en attendant le retour imminent mais toujours retardé de ses parents. Son père, haut fonctionnaire en Inde, ne revient que de loin en loin en Europe, sa mère, plus amante que maman (et c‘est un euphémisme...), ne quitte pas son mari d’une semelle, la gamine est laissée, toujours derrière, comme un petit chiot dont on ne sait que faire, et qu’à défaut d’avoir pu noyer à la naissance, on confie à droite à gauche pour ne pas l’avoir dans les pattes…

Et c’est d’ailleurs un chien dans les bras, de l’eau jusqu’à la taille, que Cosmo, un jeune ado de quinze ans, la découvre… Elle lui paraît alors, du haut de ses dix ans et de ses gambettes toutes maigres, si vulnérable qu’il ne peut s’empêcher de courir à son secours, furieux contre le chien, un certain « Tonton » de mettre ainsi en péril la vie de la gamine. Première rencontre, inoubliable pour l’un comme pour l‘autre, tous deux pourtant encore des enfants, première rencontre d‘une petite série… .
Car, peu après, c’est au tour d’Hubert, dit « Blanco » de croiser cette enfant, un chouia extravagante, souvent accompagnée de chiens à défaut d‘êtres humains (elle promène à longueur de journée les toutous de ces dames). Mais cette fois, elle est seule, habillée de pied en cape, et s’enfonce droit devant, les yeux fermés, dans la mer et vers le large… Il court, l’entraine de force hors de l’eau, et… se fait mordre par elle….
Quand il raconte cette étrange rencontre à son ami Cosmo, qui en retour lui fait part de la sienne, ce dernier ajoute, pensif et inquiet :
« - Je suis sûr que les enfants ne se….
Ni lui ni Blanco ne prononça le terme de suicide. Blanco décréta qu’il mourait d’envie de prendre un bain chaud. »
Un bain, chaud, l’équilibre de la famille (cette gamine n’est vraiment pas présentable), les courses et allers retours chez la couturière, autant de préoccupations qui feront que cet été-là, comme les suivants, personne ne voudra se pencher avec intérêt, compassion peut-être sur cette drôle de petite gamine, un peu sauvage, souvent silencieuse, et toujours seule.
Mais de son côté, Flora ne perd pas une miette de ce qui se passe autour d’elle. Attentive au moindre détail, d’une sensibilité à fleur de peau, elle note les moindres évènements, perce intuitivement les faux-semblants, et sonde les cœurs…
Aussi quand Félix, un jeune et beau Hollandais d’une vingtaine d’années, apparait dans son champ de vision et dans la vie de cette micro société, elle le remarque tout aussitôt. Il n’est pas comme les autres, il en impose, il irradie, et la séduit… sans qu’il n’en sache rien. Félix, l’idole de toutes les jeunes filles, insaisissable comme un coup de vent.
Cosmo, Blanco, Félix, ces trois noms tourbillonnent dans sa tête et jusque dans son ventre de petite fille et quand ils partent à la fin de la saison, la laissant seule comme d‘habitude (mais qui en a cure ?) , elle le sait déjà, elle sait qu’elle les aime tous les trois… A dix ans, d’une passion innocente, naïve, mais pleine et entière.
« A l’heure de sa vieillesse, Flora aurait beau oublier constamment le nom des gens, les évènements qui s’étaient produits une semaine plus tôt, les titres de livres, le côté éphémère de la vie, elle se rappellerait toujours aussi bien le quai de Dinard où, plantée sous la pluie battante, elle regardait les vedettes s’éloigner. »

Cinq ans plus tard, elle retrouvera Félix, Cosmo, Blanco… Et tous se rendront compte que la petite pensionnaire toujours laissée de côté n’est décidément plus une petite fille. Les années passeront encore, effilochant le lien invisible qui les lie tous les quatre sans pour autant le rompre… Ils se retrouveront.

Mary Wesley brosse ici un portrait sans concession de la haute société anglaise, ses faux semblants, son hypocrisie. Le « bon ton » et les convenances tombent sous le regard innocent d’une gamine, puis d’une jeune fille et d’une femme, qui n’a de délurée que l’apparence, et encore…
La plus sage d’entre tous, la plus « sensée », n’est pas toujours celle que l’on croit… Il y a chez cette enfant, très tôt en prise avec le désespoir et la rage d’être abandonnée, une telle acuité dans le regard, une telle tendresse finalement pour les autres, malgré leurs manquements et leur faiblesse, qu’elle en illumine ce roman et finalement l’apaise. Oui, la plus sensée de tous, c’est bien celle qui en ne choisissant pas, mais sans s’imposer ni se trahir, saura laisser la vie faire ou défaire les liens, sans souci des apparences et de la morale.

Une très belle histoire, un peu à la Jules et Jim, certes, mais beaucoup plus sereine et au final, lumineuse.


A découvrir absolument. Ce livre, n‘a résolument rien d‘une bluette, loin s’en faut !

Editions Héloïse d'Ormesson - juin 2010

Au sujet de Mary Wesley.

10 commentaires:

Mango a dit…

Tu le présentes magnifiquement ce livre et tu me donnes une envie furieuse de tout laisser tomber pour le lire immédiatement, là, tout de suite. J'aime les livres de Mary Wesley que j'ai lus mais je ne connais pas celui-ci! Pourvu qu'il soit à la librairie!

choco a dit…

Tu m'as convaincue !! Ton billet est très chouette : ce livre a l'air si beau que comme mango on a envie de le lire de suite !

dourvac'h a dit…

L'art de Mary Wesley méritait bien ce long article que je reviendrai lire ce w.-e. en entier... lu le début et la fin... les faux semblants sont le propre de toute "belle société"...

J'aime néammoins l'empathie pour ses personnages qu'a développé l'écrivain Henry James lorsqu'il nous parle de cette belle société où les apparences les plus policées masquent si peu les élans du coeur...

J'espère que tu apprécieras le prochain article du "fleuve Littérature" : "Portrait de femme"... et que tu découvriras aussi mon petit "PanGea" un jour...

A bientôt, donc !

L'or des chambres a dit…

Comment ne pas avoir envie de ne pas se précipiter sur ce livre quand on lit ton billet ??? Bravo, maintenant il me faut absolument aller voir ça de plus près... Ma pile en attente ne te remercie pas (!!!)
Bises

sandra a dit…

Comme c'est si joliment croqué ! Très beau billet Lily...Il y un quelque chose dans tes mots qui me fait penser à "Accès direct à la plage"

liliba a dit…

Longtemps que je n'étais pas venue te lire, faute de temps, et voilà que je note tous les livres dont tu parles, ou presque ! Tu es une dangeureuse agravatrice de PAL !!!

Juliette a dit…

Allez vlan... C'est à cause de billets comme celui-ci que ma PAL estivale virtuelle fait 10 pages; "Je vous demande de vous arrêter", comme dirait l'autre!

cocola a dit…

Ete anglais... mmm c'est très tentant ! Je pense que je pourrais passer un bon moment avec ce roman !

Lily a dit…

Ah, précipitez-vous, je vous promets un très beau moment de lecture ! vraiment :)
Dourvac'h, je suis un peu prise par le temps ces derniers jours, mais je viens chez toi très bientôt !

Karine:) a dit…

Tu le présentes très bien, en tout cas! J'ai "La pelouse de camomille" du même auteur dans ma pile... je vais commencer par celui-ci, je pense!