Le monde de Marcelo @ Francisco X. Stork
Marcelo n’est pas tout à fait un adolescent comme les autres, il est autiste asperger, sa vie n’est pas celle de tout un chacun, loin s’en faut.... D’un côté il y a le monde, celui des autres, de l’autre, il y a SON monde et la musique intérieure qui l’habite et rythme son quotidien, mystérieuse, envoûtante (et qu’il appelle la MI), rassurante. Avec la MI, il peut se remémorer les choses, prendre le temps de les comprendre, des les analyser, mais aussi entrer dans son monde, là où il est bien, là où son esprit peut s’adonner à ce qui est le plus cher, ses passions exclusives, des marottes pour les autres, mais qui lui tiennent à coeur et sont au centre de sa vie
Pour vivre dans le monde «normal», Marcelo a besoin d’un emploi du temps, d’un plan, il a besoin de temps pour analyser toutes les informations qui lui arrivent comme des boulets, les expressions des visages, les intonations, les formules toutes faites, les non-dits, tout ce qui appartient au non-verbal et qu’il ne maîtrise pas naturellement.
Naïf, souvent :
« - Parfois, je raisonne comme un enfant.
-Tu es comme tu es.» lui répond sa mère.
Mais son père, Arturo, un avocat très en vue, aimerait qu’enfin il se frotte et se mêle à ce qu’il considère comme étant la vraie vie. Marcelo aimerait passer l’été à s’occuper des poneys de son école (une école un peu particulière pour enfants différents), Arturo en a décidé autrement, cette année il ira en stage dans son cabinet d’avocats... L’injonction est sans appel, il veut que Marcelo lui prouve qu’il peut tout aussi bien entrer dans le moule et s’échapper un temps de l’environnement ultra protégé que sa mère a tissé autour de lui.
«Arturo me demande en gros de faire comme si j’étais normal, selon ses propres critères, pendant trois mois. C’est absolument impossible, autant que je sache, dans la mesure où j’ai le plus grand mal à ne pas me sentir normal. Pour quelle raisons les autres ne pensent-ils pas comme moi et ne voient-ils pas le monde comme je le vois ?»
Immense question....
Arturo se rendra au cabinet d’avocat de son père, et personne ne peut encore soupçonner les immenses conséquences, pour Marcello, et pour le Monde de Marcelo, son entourage.
Des conventions, des pactes secrets, des querelles et des conflits d’intérêts, Marcelo n’en a cure, lui qui résonne et agit selon son «affect», sa petite musique intérieure. Ce qu’il découvre sur le lieu de travail de son père le stupéfie autant qu’il le révulse. Entre les apparences et la réalité des êtres il y a souvent un précipice, une faille immense. Rien ne prépare Marcelo à une telle découverte, lui qui déjà a tant de mal à décrypter les non-dits et les double-sens. En ce sens, Le monde de Marcelo est un drame, une histoire d’apprentissage cruelle, mais au final salvatrice.
Ce que découvre Marcelo au sein de ce cabinet d’avocats, ce ne sont rien d’autre que des combines judiciaires pour sauver les plus puissants au détriment des victimes, les plus petits. Et quand la victime prend un visage, entre les mains de Marcelo, sous les traits d’une photo repêchée in extrémis de la poubelle où elle a été volontairement jetée, le jeune homme sait, ressent que plus rien ne sera comme avant. Qui est cette jeune fille, que lui est-t-il arrivé ? Pourquoi ce visage tailladé ?
Marcelo, poussé par un sentiment qu’il ne peut, ne sait pas encore nommer, se lance, avec l’aide de Jasmine, la responsable du courrier, dans une enquête aux conséquences particulièrement explosives.
Roman d’apprentissage, roman sur la différence surtout, et sur la force, la richesse que cette différence apporte aux autres, tous les neurotypiques (vous, moi, comme les autistes asperger aiment à nous appeler.)
Force est d’avouer que j’ai été très surprise (dans le bon sens) par le naturel avec lequel l’auteur, Francisco X. Stork, entre la vie et l’esprit de Marcelo. Connaissant assez bien l’autisme de haut niveau (autant qu’une mère peut l’appréhender ce qui est peu et beaucoup à la fois), je n’ai pas trouvé de «fausses notes», mais bien au contraire, un portrait assez saisissant.
N’y attendez pas bien entendu, le «portrait-type» d’un ado asperger, ce dernier n’existe pas, et l’auteur prend soin de le préciser, et avec les mots de Marcelo :
«Je me considère différent dans ma façon de penser, de parler et d’agir, mais pas comme quelqu’un d’anormal ou de malade. Mais comment expliquer la différence aux gens ? Cela les arrange d’avoir un terme prétendument scientifique. Mais, en réalité, je trouve malhonnête de dire que j’ai un syndrome d’Asperger, parce que les effets négatifs de ma différence sur ma vie sont extrêmement faibles comparés à ceux des enfants qui souffrent véritablement du syndrome d’Asperger ou de toute autre forme d’autisme. J’ai toujours l’impression de faire du tort à ceux-ci en employant le terme médical, parce que ensuite les gens peuvent dire m «Oh, ça n’a pas l’air si grave. Pourquoi en faire toute une histoire ?"
Le syndrome d’Asperger ne résume pas une personne, et est l’usage de dire, et avec raison qu'il y a autant «d’autismes» que d’autistes. J’ai d’ailleurs entendu Daniel Tammet réagir assez vivement (lui si calme) à cette volonté que nous avons tous de vouloir les identifier, les «classer», les «ranger» comme formant un tout, une «classe" à part. Ils ne se ressemblent pas, tout en partageant, c’est un fait, certains traits, certaines difficultés et certaines irréfutables qualités.
J’aime l’humilité du Monde de Marcelo, tout comme sa volonté indéniable de faire, autant qu’il le peut, bouger les choses. Angélisme ? Peut-être, mais de temps à autres, cela fait du bien, et cela ne peut faire que du bien puisque ce livre s’adresse avant tout à des adolescents, ceux qui ont encore tout à bâtir.
Un roman à découvrir et à faire voyager autour de soi, pour tout plein de raisons, vous l’aurez compris.
Le monde de Marcelo a obtenu le prix .....
"People sometimes ask me how I came upon Marcelo’s voice, a voice that resembles the voice of so many young people with Asperger’s syndrome, and ultimately I have no answer other than to say that the voice was a gift and also that somewhere in me I too must have Marcelo’s voice, I too must see the world the way he sees it, if only in a small way." écrit Fancisco Stork dans son journal (source)
Editions Gallimard jeunesse - Août 2010

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