Où j'ai laissé mon âme (extrait) @ Jérôme Ferrari
"Je me souviens de vous, mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu. C’était un froid matin de printemps, mon capitaine, c’était il y a si longtemps, et pourtant, un court instant, j’ai vu apparaître devant moi le vieillard que vous êtes finalement devenu. Vous m’aviez demandé comment il était possible que nous ayons laissé un prisonnier aussi important que Tahar sans surveillance, vous aviez répété plusieurs fois, comment est-ce possible ? comme s’il vous fallait absolument comprendre de quelle négligence inconcevable nous nous étions rendus coupables – mais que pouvais-je bien vous répondre ? Alors, je suis resté silencieux, je vous ai souri et vous avez fini par comprendre et j’ai vu la nuit tomber sur vous, vous vous êtes affaissé derrière votre bureau, toutes les années qu’il vous restait à vivre ont couru dans vos veines, elles ont jailli de votre cœur et vous ont submergé, et il y eut soudain devant moi un vieil homme à l’agonie, ou peut-être un petit enfant, un orphelin, oublié au bord d’une longue route désertique. Vous avez posé sur moi vos yeux pleins de ténèbres et j’ai senti le souffle froid de votre haine impuissante, mon capitaine, vous ne m’avez pas fait de reproches, vos lèvres se crispaient pour réprimer le flux acide des mots que vous n’aviez pas le droit de prononcer et votre corps tremblait parce que aucun des élans de révolte qui l’ébranlaient ne pouvait être mené à son terme, la naïveté et l’espoir ne sont pas excuses, mon capitaine, et vous saviez bien que, pas plus que moi, vous ne pouviez être absous de sa mort. »
Première page et début de la deuxième. Voilà le roman le plus fort, le plus beau, le plus émouvant et le plus "dérangeant" qu'il m'a été donné de lire cet été, ces derniers mois...
Ce livre vous happe littéralement, vous transporte et vous malmène... Le bien, le mal, la frontière entre les deux, s'il en est une, le bourreau et sa victime, ou la victime et son bourreau. Et la place de l'homme dans tout cela, sa nature profonde, un dieu, un animal ?
Je reviendrai plus précisément sur cette lecture, le temps de prendre le temps de le relire encore, par plaisir tout simplement.
Lisez tout haut la première page de ce roman, et vous verrez... A aucun moment la voix ne trébuche, bien au contraire, elle semble se laisser porter par ces phrases, si douloureuses, et si magnifiques, et les faire siennes. C'est très troublant...
"Où j'ai laissé mon âme", compte et comptera bien au-delà de cette rentrée littéraire si chargée de livres, parce que là nous avons affaire à de la vraie et belle littérature, de celle qui vous égratigne et vous accompagne.
Editions Actes Sud - Août 2010

5 commentaires:
Tu as mille fois raison de donner un extrait, oh que c'est convaincant!
Oh là, là encore une de ses oeuvres dont on ne sort aps indemne, Jérôme FERRARI ne nous laissera pas en paix (pour notre plus grand plaisir)... et dire que je n'ai toujours pas parlé d'"Un dieu un animal"... peut-être pour pouvoir le relire une troisième fois d'ici quelques mois ?
J'attends avec impatience vos prochains commentaires sur ce roman qui comme tous ceux de J. Ferrari a besoin de cheminer un temps avant que l'on puisse en parler.
Mais,dès à présent, je suis frappée de votre remarque sur la lecture à voix haute de la première page qui me semble mettre en lumière l'importance - non seulement esthétique mais aussi signifiante - que j'accorde également à la musique du style de cet auteur.
Très beau, très beau.Tu sais donner envie.
Je viens de le terminer et j'ai été comblé par cette lecture, un roman très dense, riche, fort et terriblement humain
ce dilemne du bien et du mal qui accompagne tout homme mais si prégnant lorsque les événements se bousculent
impossible de porter un jugement sur les 3 personnages qui sont autant de facettes de l'homme
magnifique, je pesne que je lirai à nouveau J Ferrari
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