12 octobre 2010

Ma mère @ Richard Ford

Le livre que consacre Richard Ford à sa mère est bouleversant. Bouleversant parce que très pudique, tout dans la retenue et le respect, à l’image de ce dût être leur relation, sans faux-semblant, sans égoïsme. 
« J’ai aimé ma mère comme un enfant heureux, sans la moindre arrière-pensée, le moindre doute. Quand je suis devenu adulte, notre relation à son tour est devenue celle de deux adultes qui éprouvent du respect l’un pour l’autre ; nous nous disions « je t’aime » lorsqu’il semblait nécessaire d’éclaircir la situation, mais sans jamais nous y attarder. Aujourd’hui comme hier, cela me semble parfait. »

Et pourtant, tout les portait à être fusionnels, à entrer dans la vie l’un de l’autre, mêlant l’une et l’autre, le père de Richard meurt alors que celui-ci n’a que seize ans.
Mais rien de tout cela… Pas de pathos, jamais, et une acceptation en profondeur de ce qu’est la vie au fond.
Voilà ce que lèguera la mère de Richard à son fils, une certaine sagesse, une certaine désinvolture (toute en apparence, mais si élégante) devant ce que la vie vous réserve pas toujours très gentiment, une certaine perspicacité aussi, et la conviction que quoi que nous en pensions, nos actes et notre devenir sont finalement assez insignifiants  à l’échelle de tout le reste…
Le portrait qui se dessine en creux de cette femme, une petite brune pétillante et qui fut jolie (Richard Ford note au passage, comme il est curieux lorsque l’on est un enfant de découvrir sa mère par le regard des autres – ainsi sa mère était « jolie », il ne la voyait pas ainsi, comme tous les enfants pour qui la mère reste avant tout une mère, une maman), dévoile plus le rapport qui unissait la mère et le fils que la femme elle-même, comme si l’auteur se refusait à dépeindre l’être qui lui était le plus cher au monde mais qu’objectivement il ne pouvait pas connaître (est-il possible de « connaître vraiment » quelqu’un).
C’est donc avec beaucoup de prudence et sincérité que Ford évoque cette femme, sa mère et les liens, proches, éloignés qui les unissaient. Et par-là même il évoque presque l’universel, ce qui nous relie tous au fond à nos parents, ce sentiment profond mais intangible sur lequel nous ne pouvons pas mettre de mots, tant il est par essence « mystérieux », indicible.
«Pourtant à travers ma mère, que j’ai connue et aimée, je me sens relié à tout ce monde étrange, à cette chose autre qu’était sa vie, et dont j’ignorais à peu près tout. C’est là une particularité de notre vie avec nos parents, que l’on oublie souvent et qui passe donc inaperçue. Nos parents nous relient – aussi isolés que nous soyons dans notre existence – à une chose que nous ne sommes pas, mais qu’ils sont ; il y a là une coupure, peut-être un mystère, si bien que même ensemble nous demeurons seuls. »

Leur vie « à tous les deux » commence avec la mort brutale du père, elle s’achève avec l’entrée de Richard à l’université et le train qui emmène sa mère au loin, chez elle,  une fois les préparatifs de l’année terminée. Juste une larme, puis, plus jamais…
« Et je la vis, son visage blême en retrait derrière la vitre teintée, une paume collée contre le verre pour que je la voie bien. Elle pleurait. Au revoir, disait-elle. J’agitai un bras dans l’air froid en disant : « Au revoir. Je t’aime », et je regardai le train disparaître à travers le dédale en briques de cette vieille ville industrielle. A cet instant, me semble-t-il, ma vie a réellement commencé et tout ce qui restait de mon enfance s’est achevé. »

Puis la maladie, un cancer, un regret (immense), un seul, mais jamais reproché…
Et ce sentiment très fort, que finalement tout est parfait, parce que l’amour, dit, épelé, mais jamais grimé ou sur joué, reste le fondement de ce qui les liait et les lie encore par-delà la mort. L’amour comme un prisme ou une pierre angulaire qui sous-tend, supporte et donne à la vie et à ses conséquences leur vraie dimension. 

« A-t-on jamais une « relation » avec sa mère ? Non, je ne crois pas. Le pittoresque n’existe que dans l’esprit des insensés. Nous n’avons jamais été liés par la culpabilité et par la gêne, ni même par le devoir. L’amour englobait tout. Nous espérions pouvoir lui faire confiance et il ne nous déçut pas. »
« J’ai vécu avec elle ce moment auquel nous aspirons tous, ce moment où l’on peut dire : « Oui. Les choses sont ainsi. » Cet acte de connaissance qui est la preuve de l’amour. Je l’ai vécu. »
Richard Ford, 
photo de Katja Heinemann

3 commentaires:

niki a dit…

voilà un livre qui me paraît bien beau

Stéphanie a dit…

Merci pour cette référence, je cherche justement des livres où les écrivains parlent de leur mère.

Lily a dit…

Niki, oui vraiment ! Emouvant parce que juste et tout en humilité.

Stéphanie, alors il faut absolument que tu lises aussi "Portrait de Margaret Ogilvy par son fils" de James Matthew Barrie, récemment traduit par Céline-Albin Faivre. J'espère en parler très bientôt, mais rends toi plutôt sur son site, "Les roses de décembre"...