16 février 2010

Les femmes du braconnier @ Claude Pujade-Renaud

Les femmes du braconnier, lui, le poète, le bientôt célèbre Ted Hughes, le mari de Sylvia, l’amant d’Assia, le père de Frieda, de Nicholas et de Shura…. Tout ces « A » qui ne cessent pas de résonner et de s’entrelacer.
« Voués au pire, ces prénoms en a ? Excepté Frieda. »….
Un braconnier, un prédateur ? Un homme au charme puissant et envoûtant, animal, ressemblant à s’y méprendre au fauve évoqué en ces termes par Sylvia Plath dans l’un de ses poèmes écrits pourtant bien avant la rencontre….
« Un braconnier ? Dans mon poème, encore pataud et mal léché (il me fallait le travailler, aiguiser ses griffes), je désignais ce fauve qui me traquait par les termes de noir maraudeur. Chasseur animal ? Chasseur humain ? Je les mettais dans le même sac, ils m’angoissaient et m’attiraient. Mais je ne voulais pas être un trophée supplémentaire dans le tableau de chasse de ce Ted Hughes. Si nous devions nous rejoindre, je souhaitais que ce fût par la poésie. »
Le magnifique « Froidure » de Kate Moses, évoquait le dernier hiver de Sylvia Plath, alors que fuyant Court Green, elle trouve refuge à Londres, avec ses deux enfants, par un hiver particulièrement rigoureux, au 23 Fitzroy Road exactement, la maison de Yeats.
Les femmes du braconnier, remonte tout en amont, lorsque Sylvia rencontre Ted, l’épouse, connaît la plénitude, met au monde deux enfants, puis… le perd. Une femme, poète tout comme elle, Assia, aussi brune qu’elle-même est blonde, la détrône semble-t-il dans le cœur du colosse, elle le chasse avant d’être quittée. Tous les hommes, pense Sylvia, viscéralement, trahissent un jour, comme Otto, le père, mort brutalement, la laissant enfant, avec sa mère, la trop parfaite « Méduse. »
Tout le talent de Claude Pujade-Renaud est de mettre en scène, comme un livret d’opéra où se mêlent et s’entremêlent les voix de ceux qui partagèrent ou furent témoins de cette histoire cruelle, tragique, triangulaire, singulière.
Sylvia et Assia, tout les opposait et tout les reliait néanmoins, comme si l’une se reflétait en l’autre jusqu’à la vampiriser à tout jamais.
Et Ted, généralement honni ou profondément admiré (selon que l’on se trouve de l’un ou de l’autre côté de l’Atlantique, du côté de Plath ou du côté de Hughes) , au centre de cette histoire, démuni, comme un grand fauve blessé, appelé deux fois en urgence au chevet de femmes que la vie a quittées, gazées, volontairement….
Abandonnant une fois pour toutes, l’éternel clivage, Claude Pujade-Renaud, brosse un portrait en creux et tout en nuances du poète partagé entre deux femmes, complexes et torturées, partagé entre l’amour et la poésie, sa raison de vivre…
En face, Sylvia, tourmentée, inspirée, crucifiée, aussi violemment éprise de poésie que son mari. En face également, Assia, poète, et femme meurtrie, hantée par l’Holocauste et les enfants qu’elle n’a pas eus, qu’elle n’a pas pu mettre au monde, ou qu‘elle a violement retirés du monde. Le gaz toujours, pour finir… L’Holocauste, trait d’union imperceptible entre les deux femmes, le sang des règles aussi, grumeleux, rouge foncé ou écarlate, symbole de mort et d'échec. Femmes au reflet inversé dans le miroir, femmes en négatif  l’une de l’autre. C’est troublant, très …

Au plus près des textes, poèmes, journaux intimes, roman de Sylvia Plath, et de ceux de Ted, et plus précisément les magnifiques Birthday Letters qu’il écrivit à Sylvia après sa mort, Claude Pujade-Renaud nous livre ici un roman inoubliable, une version pourquoi pas plausible de cette histoire d’amour et de mort inextricablement mêlés, hantée, littéralement habitée par la poésie et le spectre de la mort.

Magnifique.

Les avis de Papillon, Cathulu, ...

Edition Actes Sud - Janvier 2010

Pour aller plus loin. De temps en temps, au risque de s'y laisser engloutir tout à fait...

15 février 2010

Une enfance australienne @ Sonya Hartnett

L’histoire commence par une disparition, étrange, angoissante, terrorisante, celle de trois enfants, envolés, disparus, mystérieusement rayés de la carte, alors qu’ils étaient tout simplement partis acheter une glace, récompense d’une après-midi passée sagement à la maison.
On les a bien aperçus, ici ou là, alors qu’ils marchaient bien tranquillement, Christopher Metford «cinq ans et un petit bedon de bambin » , et ses deux sœurs, un peu plus grandes, « tout en jambes » jusqu’à ce fameux milk-bar où ils s’évaporèrent pour de bon…
Adrian, neuf ans, n’habite pas très loin de chez eux, une vingtaine de minutes tout au plus en voiture, il ne connaissait pas les Metford, mais le drame qui les touche, torture leurs parents et passionne toute la région et le village, le plonge dans un abîme d’angoisse et de perplexité. Adrian est un enfant inquiet, anxieux, élevé par sa grand-mère, sans en connaître vraiment la raison, il redoute plus que tout d’être englouti dans des sables mouvants, perdu dans un supermarché à l’heure de la fermeture, s’embraser en une combustion spontanée aussi imprévisible que fatale. Disparaître, être abandonné de tous, se retrouver seul, tout seul…

Comme un fil rouge, trame dans le tapis, la disparition des trois enfants parcourt le récit et cristallise pour Adrian tout ce qui inconsciemment alimentait jusqu’alors ses cauchemars éveillés.
« Jamais il n’avait pensé - et il rougit un peu d’avoir été aussi naïf - que des enfants pouvaient disparaître. Or les Metford ne se sont pas perdus. Ils n’ont pas été abandonnés. On les a fait disparaître. »
«En fait, il n’avait jamais envisagé qu’un enfant ordinaire pouvait être désirable. »

La vie est fragile, comme un fil prêt à se rompre à tout moment, comme l’oiseau moribond , si léger, si délicat, qu’Adrian découvre avec sa nouvelle voisine (mais qui est-elle au juste ?). L’oiseau qui meurt dans un silence…
« L’oiseau s’est envolé, ne laissant que ses plumes et ses os entre les mains de son défenseur. (…). C’est fascinant de mourir si doucement, sans un bruit. Un oiseau est un bruit perpétuel, son silence le signe de sa fin. ».
Sans un bruit, comme les trois enfants Metford…

Le cadavre de l’oiseau, la coquille vide aussi dont l’image ne cesse de hanter le roman, l’existence vidée de toute substance, une autre forme de disparition, à la vie, aux autres…
« Dans sa tête résonnent encore les lamentations de la mère des Metford. Il se soucie aussi du visage du père avec son air de chat traqué. Leur perte les ronge. Ils paraissaient aussi fragiles qu’une feuille de papier.
Adrian repense à l’oiseau mort. Il semblait si vide… Si l’on ne retrouve pas leurs enfants, les Metford aussi sont destinés à disparaître. Leur peau n’abritera plus que des coquilles vide qui marcheront, parleront, respireront.
Vides. »
Car finalement, derrière la disparition, et le fantôme de la mort, c’est bien d’amour dont il est question ici, l’amour maternel comme seul et unique rempart à la folie, à la solitude, et à l’abandon… L'amour maternel absent, confisqué ou mourant à l'image de la mère de ses trois nouveaux petits voisins, répliques fantomatiques des trois petits disparus , inquiétants, fascinants.
Tout se tisse, se tresse et prend forme au fur et à mesure que les pages se tournent et que le personnage d’Adrian se dessine, infiniment touchant, complexe et bouleversant. Entouré de personnages tourmentés, son oncle, « l’homme des cavernes » qui ne quitte plus la maison depuis son terrible accident, mais aussi le fantôme de sa mère que l’on dit à demi-folle mais dont on lui cache tout. Adrian est « comme un oiseau en cage. Il devine la vérité qu’on lui dissimule. ».
Toute la force et le talent de Sonya Hartnett est de nous dévoiler le monde au travers du regard d'un enfant dans tout ce qu'il a de fantasque, de perspicace et de troublant. Monde peuplé de personnages extratordinaires, monstre marin échoué, capturé, râvi à ses hauts fonds, angelot sur la soupière dont émane une force insoupçonnée, une révolte latente qui n'attend que son heure pour exploser, fillette-jument qui piaffe sa colère et la hurle à la face du monde entier...
Une histoire cruelle, noire est magnifique tout à la fois. Le monde dans toute sa cruauté vu par un enfant.
Inoubliable. 


Edition Le Serpent à plumes - Février 2010.

Bonne nouvelle, "Finnigan et moi" est disponible en "J'ai lu"... 

11 février 2010

Une catastrophe naturelle @ Margriet de Moor

Le 1er janvier 1953, des vents d’une puissance inouïe s’abattent sur les Pays Bas, entraînant un véritable raz de marée qui rompant digues et amarres engloutit littéralement la Zélande.
Cette catastrophe naturelle  sans précédent, coûta la vie à 1835 personnes. Maisons, fermes, exploitations, bétail, tout disparut sous les flots sans que le moindre secours ne leur parvienne, c’était un dimanche…
Le jour précédent, Lidy, une jeune maman de 21 ans, s’apprête à partir pour une « petite excursion imprévue et insolite », en Zélande, à la demande de sa jeune sœur, Armanda qui lui a demandé de la remplacer à l’anniversaire de sa filleule. Lidy se laisse assez facilement convaincre, n’est-ce pas l’occasion finalement pour elle de reprendre enfin le volant, de retrouver un peu d’indépendance ?  Et puis deux jours, c’est si vite passé… Armanda la remplacera tout aussi bien à la soirée à laquelle elle devait se rendre avec son mari… Deux ans séparent les deux sœurs, elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau, ou presque. L’inversion des rôles commence….
Ni l’une, ni l’autre, ne peut imaginer alors, en ce samedi matin, que leur vie entière allait basculer à jamais en ce début d’année, froid et venteux, et que cette innocent changement de rôle allait perdurer des années durant…
Lidy ne rentrera pas de Zélande… Disparue à tout jamais.
Armanda, peu à peu, prendra sa place auprès du mari de sa sœur, l’épousera un an et demi plus tard, et deviendra la seule maman que Nadia, la petite fille de Lidy, ait jamais connue…
Telle est la trame de ce roman, mais la trame seulement. Car l’histoire, loin d’être platement linéaire, mêle et entremêle  les temps du récit, impitoyablement. Les chapitres se suivent, alternant le temps de la catastrophe vécue par Lydie, le récit presque heure par heure de ses deux jours d‘apocalypse, et les trente, quarante années qui suivirent et durant lesquels Armanda vécut presque par procuration la vie de sa sœur disparue… Un peu plus de quarante huit heures qui n’en finissent pas de finir, dont seule Lidy aurait pu témoigner, et qui pourtant n’en finissent pas de peser sur l’existence de sa jeune sœur, sa vie durant jusqu’à la mort. Les récits s’entrecroisent, le passé et le présent se bousculent, se chevauchent et vont main dans la main, liés, inéluctablement.
Tandis que nous suivons, transis, Lidy se débattre contre l’horreur, la force impitoyable des éléments déchainés, luttant heure par heure, pour survivre une minute de plus, Armanda poursuit son existence ou plutôt celle qui aurait dû être celle de sa sœur, heureuse, un peu au début, vite submergée par cette présence invisible et pesante. Non cette vie n’est pas la sienne, et Armanda ne s’appartient plus vraiment, devenue l’ombre d’elle-même, l’ombre de sa sœur. D’une certaine façon, c’est elle qui est morte, ou c’est elle qui est morte aussi, au petit matin de ce 2 janvier, dans les eaux glaciales de ce bras de mer devenu l’océan même. Jamais le passé n’aura été aussi présent.
Le livre s’achève sur une note douce et triste tout à la fois, réconciliant passé et présent, réconciliant les deux soeurs, comme de l'au-delà.

Voilà un roman tout à fait magnifique, profondément bouleversant, émouvant, cruel.
J’ai beaucoup aimé (et j’ai aussi beaucoup appris - je ne connaissais rien de cette terrible catastrophe qui s’abattit sur les Pays-Bas, il y a 57 ans, tout juste… )

Un grand merci à Masse Critique de Babelio!

Editions Libella - Maren Sell - 28 janvier 2010.

08 février 2010

Qu'as-tu fait de cet amour ? @ Arnaud Molinié

Un vieil homme, monsieur Berthe, vient de se donner la mort dans son appartement du XVème arrondissement, (à moins qu'il ne s'agisse d'un meurtre un peu étrange...), le narrateur, un commissaire, est appelé sur les lieux. Enfumées, négligées, les quelques pièces qu’habitait Berthe sont chagrines à souhait, l’homme ne sortait presque plus, vivait la nuit, dans l’attente toujours qu’apparaisse enfin dans le ciel, celle qui désormais régissait sa vie, une étoile, son grand amour… Quelques lettres, glissées dans des enveloppes non timbrées, pas de destinataire, mais « Cher ami » en en-tête, dévoilent ce que furent ses derniers jours, ses dernières attentes. Le commissaire fouille, exécute son boulot, « Dans ma carrière de flic, j’avais pour habitude de violer l’intimité des gens », tombe sur cette pile de courriers, interroge le ciel, comme ça, presque pour rire et s’entend répondre tout aussitôt :
« - C’est moi !
- Qui ça, moi ?
- Moi, à gauche de la casserole, entre les deux salopes… »
Comme quoi, les étoiles ne sont pas toujours les créatures policées que l'on s'imagine…
Et le dialogue s’engage, et le lien se crée, et le commissaire attrape le virus, celui des étoiles et de leurs sautes d’humeur.
« je voulais que l’étoile témoigne en ma faveur. En la faveur de tous ces gens qui, un jour ou l’autre, se persuadent qu’une évasion insensée leur est offerte. Ces gens qui désirent s’échapper du carcan de banalité et d’absurdité que nous offre chaque jour la vie. »
Un soir, alors qu’il se carre confortablement dans son fauteuil devant la fenêtre grande ouverte, son vœu sera pour le moins exaucé. Eh oui , non seulement l’étoile lui parle, mais lui confie une histoire, celle de Pavlo, un écrivain à succès, macho de la pire espèce (mais dont le lectorat est essentiellement féminin, allez comprendre). L’histoire de Pavlo est une histoire d’amour, une vraie pour une fois, de celles qui finissent mal, bien entendu. 
Désormais, le commissaire n’aura plus qu'une obsession, retrouver Pavlo et finalement le réconcilier avec la vie, avec Justine…
La vie entière de Pavlo n’est qu’un secret. C’est un homme à part, un homme qui se cache, un homme traqué. Mais pour le commissaire, rien de vraiment insurmontable.

Suspens, ambiance un peu fantastique (enfin surtout au début), amour (sans sentimentalité). On y plonge, quelques longueurs ici ou là, mais on a envie de savoir… La fin surprend, bien trouvée, abrupte…
Au final, j'ai bien aimé, tout en trouvant qu'il manquait un petit quelque chose  qui m'aurait permis d'adhérer plus totalement à l'histoire.
J'ai regretté notamment que le  rôle de l'étoile n'ait pas été plus développé, elle disparait sans crier gare, c'est dommage....

« Qu’as-tu fait de cet amour ? » est un premier roman publié près de 20 ans après son écriture.
L’auteur, Arnaud Molinié n’a en effet que 17 ans lorsqu’il le rédige, et … le brûle tout aussitôt. Vingt plus tard, le manuscrit réapparait après la mort de son meilleur ami qui en avait secrètement conservé une copie.
« (…) Je lui devais cette publication.
Il est mort. Le jeune homme que j’ai été,
lui, ne l’est pas. »

Editions du Rocher - Novembre 2009.

06 février 2010

Alice aux pays des merveilles @ Tim Burton

Le 24 mars prochain - il va falloir encore attendre un peu :((


Alice Au Pays des Merveilles - Bande-Annonce/Trailer HD [VF]


Bon week-end à tous :)

05 février 2010

La commissaire n'aime point les vers @ Georges Flipo

Quand une affaire « littéraire » se présente à la 3éme DPJ, la commissaire ( « Viviane tenait beaucoup à ce la et se moquait des bons usages ») est bien prête à en perdre son latin. La poésie est loin d’être sa tasse de thé et n’eut été la succession de crimes qui allait en découler, elle ne l’aurait jamais prise au sérieux. Oui mais voilà, il semblerait qu’un sonnet, vraisemblablement commis par Baudelaire, tuerait à des années de distance tous ceux qui pour une raison ou une autre s’en seraient approchés… Il va falloir étudier les rimes de près pour remonter, vers après vers au serial killer qui hante désormais les rues des XVème et XIVéme arrondissements parisiens et les média plus sûrement que les émissions de téléréalité. Coup de chance, hasard ironique du destin, un jeune inspecteur fait son entrée dans la brigade, le jeune Monot en personne, un féru des Lettres assez bien mis de sa personne. Gaffeur, quelque peu intrépide, mais terriblement séduisant, Monot devient vite l’indispensable alter ego de Viviane. Elle le couve comme une mère en mal de progéniture, avant de sentir pointer les premiers assauts de la jalousie… Toute commissaire qu’elle est, Viviane est une femme, une femme énergique à la tête d’une équipe d’hommes, mais une femme, une vraie, une femme un peu contrariée par son physique, une femme luttant contre les kgs, ces petits bourrelets disgracieux conquis à coup de Mars et autres barres chocolatées, une femme un peu seule depuis que son dernier grand amour, un juge (ne quittons pas la partie), l’a lâchement et sournoisement trompée, qui plus est, chez elle…

Cette affaire de sonnet, personne ne veut entendre parler, surtout pas le Quai de Orfèvres, qui la lui repasse avec joie et délectation, sous réserve qu’elle débusque le tueur et vite.

Si la première victime ressemble presque trait pour trait à Victor Hugo à la fin de sa vie, les autres suspects ou victimes (ou les deux à la fois) n’en sont pas moins truculents et hauts en couleurs. Georges Flipo excelle à créer des personnages plus vrais que nature, avec le petit détail qui fait mouche et vous donne à penser que celui-ci vous avez dû forcément le rencontrer (des « types » que Balzac, ce physiognomoniste de génie, n’aurait certainement pas reniés…).

Bref, on plonge avec délectation et forts gloussements de rires dans ce policier un peu particulier où les lettres sont à l’honneur et tuent aussi sûrement que des armes de poing.

Le lecteur baladé, comme Viviane un peu essoufflée par ses multiples régimes (il lui faut absolument rentrer dans son petit ensemble rose), passera d’hypothèse en hypothèse avant de se rendre à l’évidence, la dernière page tournée. Mais oui bien sûr ! Les enquêtes sont un peu comme les poèmes, elles donnent lieu à une multitude de possibilités…

A présent, je n’ai qu’une hâte, retrouver Viviane et vite !!

Un deuxième volume de ses enquêtes est prévu pour 2011 - « La commissaire n’a point l’esprit club ».

Julie Lescaut a du souci à se faire, c’est moi qui vous le dis !! ( A quand l'adaptation télé ? !!)

Au fait, savez-vous ce qu’est un red herring ?
Une invention des anglais, « un de ces harengs saurs très poivrés que les contrebandiers jetaient derrière eux pour perturber le flair des chiens policiers quand ils couraient sur leurs talons. »

Les avis de Papillon, Cathulu, Keisha... 

Editions de la La Table Ronde - Février 2010

04 février 2010

Pièces importantes et effets personnels de la collection Lenore Doolan et Harold Morris, comprenant livres, prêt à porter et bijoux...

C'est fou ce que les objets accumulés tout au long d'une vie peuvent en dire long sur une personne. Alignés, mis bout à bout, ils réécrivent un peu l'histoire, racontent par le petit bout de la lorgnette, une vie intime avec tout ce que cela comporte de manies, de passions, de mauvais ou de bon goût. Certains héritages passent directement en salle des ventes, sans même faire un petit tour chez les héritiers.  A Drouot ou ailleurs, ce sont des pans de vie entiers qui s'éparpillent au rythme du marteau. Un deux trois et puis s'en vont. Plus de preuves, plus de témoins...
Mais quand les objets "inanimés" ont appartenu à une "célébrité", acteur, chanteur ou même écrivain, ils revêtent tout à coup une importance toute particulière, élevés au rang de réceptable et même de récipiendaire d'un pan de leur personnalité, de leur intimité... La moindre petite chose s'arrache à prix d'or, le prix supposé pour entrer dans "leur" monde, le faire un peu sien.

Dans ce catalogue, pas d'objets ayant appartenu à des stars du show-biz, juste les objets témoins d'une passion amoureuse, d'une liaison amoureuse comme tant d'autres. 


Ils ont entre trente et quarante ans, elle - Lenore Doolan est critique culinaire, lui, Harold Morris est photographe. Ils vivent à New York,  se rencontrent à une soirée, se retrouvent à la suivante, pour Halloween, il est déguisé en Harry Houdini, elle en Lizzie Borden la meurtrière (photo - lot 1005. 25 - 30 $)  Elle lui donne son adresse mail griffonnée sur une serviette en papier (lot 1006). Il lui offre un T-shirt de "Marjan Pejoski" ( Lot 1008.  Taille S, couleurs passées, légèrement abîmé), elle lui répond en lui envoyant huit lettres de scrabble dans une enveloppe en papier, composant les mots "THANK YOU" (lot 1009 - 20-30 $). Et l'histoire se poursuit... Ils s'aiment, se disputent. Il voyage beaucoup, elle l'attend trop. 
Négligemment (?), oubliée dans ce livre d'Alice Munro "Lives of Girls and Women", cet mot de Harris à Lenore " Je pense que tu réagis trop vivement. Je suis désolé d'avoir raté le dîner, vraiment désolé, et c'est vrai j'aurais dû t'appeler, mais j'étais à cette fête pour le travail. Essaie de comprendre, ces obligations sont ennuyeuses, mais importantes..." Lot 1148.
La mère d'Harold n'a pas l'air commode, comme en témoigne le petit mot adressé  à Lenore par sa soeur: "Ce dîner avec sa mère, quel cauchemar ! Comment t-a-t-elle repris sur ta prononciation ? est-ce que Hal t'a défendue ?"  La "Mother" ressemblerait-elle à Virginia Woolf :) Lot 1165 ci-dessous (cliquez pour agrandir)
Roman photo ou catalogue de vente ? Roman dont les objets sont les héros, porte-paroles ou témoins d'une histoire d'amour, défunte et enterrée... Roman policier dont chaque objet est un indice, une pièce à conviction, un pas de plus vers l'élucidation de cet étrange assassinat, celui de leur amour... Notez la date de la vente aux enchères : un 14 février, le jour de la Saint Valentin... 

Vêtements, livres, lettres, petits mots, photos, vaisselle, vanity case, trousse de toilette, tout y passe, comme si plus rien ne pouvait servir encore, après..
Il y a un je ne sais quoi de tragique dans cette mise aux enchères, cette mise en scène un peu burlesque, un je ne sais quoi de "On liquide et on s'en va", une forme d'auto flagellation, un espoir d'éternité malgré tout... Une envie de se la jouer, comme les stars de la grande et belle époque...
Etrange, passionnant, curieux, amusant et hautement intrigant !!

- Ce cendrier était près du lit - du côté de Madame.
- Je chérirai ce souvenir, dis-je.
- Si les cendriers pouvaient parler, Monsieur.
- Oui, en effet.
Graham Greene, La Fin d'une liaison. Cité en exergue.

Attention, SPOILERS :)

 Cliquez pour agrandir

Alors roman photos ou roman policier ?  Un peu des deux à la fois, merveilleusement mis en scène et agencé par Leanne Shapton*
Lenore et Harold, n'existent pas, tout est un leurre, mais tout aurait pu être vrai.
Présenté comme un "vrai" catalogue de ventes, maison de ventes "Strachan § Quinn - New york . Londres . Toronto", sans mention de l'éditeur (L'Olivier en France), on s'y laisserait presque et même tout à fait prendre. L'amour  se résumerait-il donc à une succession d'objets, vains, dérisoires... Ou ces derniers ne seraient-ils pas plutôt les témoins, les garants de ce qui a été, petites pierres blanches ou noires qui agissent comme une morsure. Oui cela a été, n'est plus et tout cet inventaire avant liquidation a de grandes chances de nous survivre...
Les Choses... Bien sûr, impossible de ne pas penser à Pérec...

 Cliquez !

Un livre bizarre, étonnant, particulier, comme je les aime...

Edition de l'Olivier - novembre 2009.

* Illustratrice, éditrice, directrice artistique de la page contre-éditoriale du New York Times, cofondatrice de J&L Books, une maison d'édition à but non lucratif spécialisée dans la photographie, l'art et la littérature de fiction. Elle est née à Toronto et vit à New York
Le site de Leanne shapton
ET le petit film de présentation ICI.

03 février 2010

Tout contre @ Marie-Florence Gros

« Parce que le temps imaginaire est à angle droit du temps réel, il se comporte comme une quatrième dimension spatiale. Il ouvre donc sur un éventail de possibilités beaucoup plus riches que la voie ferrée du temps réel ordinaire. » Stephen Hawking - cité en exergue au roman.
Tout contre, à contretemps… Un homme et une femme se rencontrent, un quatre avril très exactement, mais pas de la même année… Le temps, par un étrange caprice, les réunit en même temps qu’il les sépare. Lui vient de l’avenir, elle du passé..
« Le premier jour de l’un est le dernier jour de l’autre. »
Le temps parfois est contrariant, contrarié, un petit bug, et pour certains, il s’inverse. Combien sont-ils à vivre dans des temporalités inverses, personne ne le sait, car dans la réalité, la notre, rien ne devrait les rapprocher... Oubliez vos a priori spatio-temporels et plongez dans cette histoire d’un autre temps, à la jonction du réel et de l’imaginaire, comme si vous plongiez à corps perdu dans une quatrième dimension.
Quand Andréa entre dans la vie de Nestor, il vient de passer plus de cinq années à ses côtés, elle n’en sait strictement rien. Plus les jours passent, plus il oublie et plus elle apprend…
L’aventure n’est pas sans danger, il est avocat, elle est écrivain, il enquête sur un atroce trafic de femmes, elle l’écoute, s‘inspire de ses paroles… Imaginez un auteur qui connaîtrait l’avenir et écrirait au présent sur un fait d‘actualité…
Tandis que leur vie s’écoule, en sens inverse, et comme mû par un accord tacite, juste eux et rien autour, ni amis ni passé, tandis qu’elle comprend peu à peu ce que lui a saisi presque aussitôt, ils s’approchent après mille et une nuits passées ensemble, comme dans les contes, de ce point de non retour, l’unique nuit commune de leur calendrier, le seul trait d’union, où il seront pour la seule fois de leur existence, exactement ensemble, dans le temps, Tout contre.
Cette nuit précise, ils décident de briser le pacte, de tout se raconter, passé comme avenir, d’unir les deux fragments de leur histoire pour rompre l’enchantement. Mais y arriveront-ils ?

Pas un instant l’histoire ne paraît incongrue, elle se dévoile à nous, par petites touches sous le regard d’Andréa, puis l’inconcevable s’explique et s’éclaire sous celui de Nestor. Les deux temporalités se rejoignent, les questions trouvent leurs réponses, étonnantes, angoissantes, et incroyablement… logiques !
Il y est question de vie et de mort, du danger à braver le temps ou d’en habiter plusieurs, il y est question d’amour et de la nécessité aussi de le vivre dans le temps, pleinement.

Un très joli premier roman, merveilleusement construit (Marie-Florence Gros jongle avec le temps avec une aisance tout à fait prodigieuse), une histoire percutante et troublante.

En librairie le 4 février, à l’occasion de la Saint Valentin (enfin 10 petits jours avant... :)

Extrait
« Le matin où tu m’as rencontré, moi je vivais avec toi depuis plus de cinq ans. Et l’inverse est vrai aussi. J’imagine trop bien comme j’aurai peur de te perdre ce jour-là, ce dernier jour, le jour de ton déménagement et, pour toi le jour de notre rencontre : tu ne me connaîtras pas, tu n’auras jamais vu mon visage, alors que je t’aimerai déjà depuis longtemps, et que depuis longtemps, plus longtemps qu’aujourd’hui, j’attendrai cette rencontre. Comment expliquer cela à une femme qui croit à la vie ordinaire…
Il ne me suffira pas d’ouvrir un livre de mathématiques et de te parler du temps imaginaire comme d’une hypothèse nécessaire à expliquer la réalité… Même si elle sort des règles admises, notre vie à nous est bien réelle. »

L'avis beaucoup moins enthousiaste de Sylvie, et bientôt d'Antigone.... 

Editions Héloïse d’Ormesson - Février 2010.

02 février 2010

Championzé @ Eddy Vaccaro et Aurélien Ducoudray


Amadou M’Barick Fall, dit Battling Siki devint champion du monde de boxe au stade Buffalo de Montrouge le 24 septembre 1922 et pourtant à peine une note en bas de page des meilleures encyclopédie consacrées à ce sport…

La rumeur, l’ostracisme auront perduré pendant des années, injustes, révoltantes.

 (Cliquez pour agrandir)
De ce combat truqué et pourtant remporté à la légale par Siki, le champion ne se relèvera pas. Victime du racisme le plus odieux, poursuivi par les médisances, il finira sa vie, un peu perdu, entre combats et soirées passées dans les bars. On retrouvera son corps criblé de balles dans une rue de Harlem, trois ans plus tard, en 1925.

Et pourtant Siki avait tout du sportif de légende, un homme résolument à part.
Le recueil que lui consacrent Eddy Vaccaro au crayon et Aurélien Ducoudray à la plume est tout simplement formidable. Au plus proche de l’homme et du sportif, ils retracent son itinéraire avec passion, sensibilité et on le ressent, beaucoup d’émotion. Sous leurs plumes, Siki reprend vie, remonte sur le ring et se bat, pour le pire comme pour le meilleur.

Les planches d’un beau sépia se succèdent pour faire pénétrer le lecteur comme par magie dans un film en noir et blanc. Les dialogues s’échappent de leurs bulles, on y est… Dorénavant, plus rien ne pourra détourner votre attention des ces pages, tout autour de vous est noir et obscur comme dans une salle de cinéma.

Un très très bel album, une histoire hors du commun, et une destinée enfin sauvée de l’oubli.
 
La bande annonce :

envoyé par Futuropolis

Editions Futuropolis - Janvier 2010.

Le blog d'Aurélien Ducoudray et celui d'Eddy Vaccaro

01 février 2010

Gloire @ Daniel Kehlmann

« Nous sommes toujours dans des histoires. (…) Des histoires dans des histoires dans des histoires. On ne sait jamais où l’une finit ni ou l’autre commence ! En vérité, elles se confondent toutes. Elles ne sont clairement séparées que dans les livres. »
Et de fait, « Gloire », « Rhum » dans la version originale, est un bien un roman en neuf histoires, tel que l’auteur tient à le préciser en sous-titre.
Vous ne vous êtes jamais demandé ce qu’il advenait du personnage évoqué au fond à droite, entraperçu juste de profil ?
« Gloire » aurait pu être un recueil de nouvelles juste reliées entre elles par un simple fil un peu ténu, or il n’en est rien, construit comme un roman dont les différents chapitres sont des histoires où apparaissent et réapparaissent les personnages de second plan successivement en « guest star » ou en simple figurant, il fonctionne un peu comme ces poupées russes dont vous ne savez plus trop si vous arriverez à débusquer la dernière…

Des histoires qui s’imbriquent et s’enchainent, drôles cocasses et cruelles et qui toutes posent la même question : Qui sommes-nous, au fond ? N’existons-nous pas uniquement à travers le regard des autres, selon leur bon vouloir et leurs propres fantasmes ? Ne sommes-nous pas réduits à simple un reflet, celui que les autres ne cessent de nous renvoyer mais qui pourrait tout aussi bien s’effacer, le jour où ils nous auront tout à fait oubliés, effacés de leur rétine ?

Le cas de Ralf Tanner, est à cet égard, aussi amusant qu’angoissant. Acteur, playboy fanfaron et capricieux, il se croit abandonné de la terre entière le jour où son portable cesse très étrangement de sonner (normal me direz-vous, il sonne chez un obscur informaticien, héros de la première histoire), en raison d’une erreur des télécoms que le chef (avant-dernière histoire) risque bien de payer un jour… Et si finalement la célébrité le tuait à petit feu ? S’observant dans un miroir, et ne s’y reconnaissant pas, il en vint à souhaiter « de toutes ses forces être de l’autre côté de la surface lisse »… De fil en aiguille, il débarque, quasi incognito dans une soirée de sosies où bien évidemment il est pris pour le sosie de lui-même. Et ce n'est encore que le début de ses mésaventures.  « (…) cela prouvait qu’aucun homme, vu de l’extérieur avec lucidité, ne ressemble à lui-même. »

La vie des personnages de roman ne serait-t-elle finalement que l’allégorie de notre propre existence ?  Disparaissez de la vue et des pensées des autres, et vous n’existez plus…. Rosalie est un personnage de roman, elle va mourir, c’est décidé, et comment pourrait-il en être autrement puisque c’est quasiment écrit sur le papier ou sur le point de l’être. Elle est âgée certes, mais l’auteur ne pourrait-il pas corriger sa copie, évincer ce méchant cancer du pancréas dont il l’a accablée ? Elle s’insurge, il se révolte, jeter à la poubelle tous ces laborieux brouillons, ça non… Et il craque pourtant, il la sauve in extremis, la rajeunit même, mais c’est pour la voir disparaître toute virevoltante et jeunette dans ses vêtements de vieille, se fondre dans la fin du chapitre et cette fois mourir pour de bon, déjà oubliée du lecteur, tombée dans la trappe de l’oubli… Comme nous, un jour, personnages de chair et de sang quand plus personne ne pensera, ne serait-ce qu’une seconde à notre petite et minuscule personne….
« Car comme Rosalie je n’arrive pas non plus à m’imaginer que je ne suis rien sans l’attention d’un autre et que mon existence à demi réelle cesse dès que celui-ci détache son regard de moi - de même que maintenant, au moment où je quitte définitivement cette histoire, l’existence de Rosalie s’éteint. »
Oubliée de tous, tout comme  l’écrivaine de la cinquième histoire, malheureuse remplaçante à un voyage culturel dans les pays de l'Est de  l’écrivain pompeux et égocentrique de la  deuxième histoire. Oulbiée de tous, quasiment au beau milieu de la steppe et sans... son portable !
Ah le portable !! Le portable, et les relations étrangement mystérieuses qu’il instaure entre les êtres, démultipliant les identités, poussant même certains à la schizophrénie. Etre plusieurs, ou partout à la fois… Perdre son identité ou la démultiplier...  Et puis de toutes façons qu'est-ce qui nous prouve que nous ne sommes pas tout simplement des personnages de roman, pantins bondissant et gesticulant au rythme du bon vouloir d'un mystérieux et tout puissant romancier (ne riez pas c'est ce qui arrive dans la neuvième histoire à la compagne de l'odieux écrivain, celui-même qui évita de justesse le voyage dans les pays de l'Est qui eut raison de l'écrivaine de la cinquième histoire....)

Daniel Kehlman pose un regard sans concession sur notre société, cet éternel théâtre où nous nous agitons, communiquons, sans cesse sur le qui-vive et sous le feu des regards… Mais à quoi bon ?
Percutant, passionnant  et réjouissant  !

Les avis de Cuné,  Antigone,...

Editions Actes Sud - Février 2009