Quand Willard Daniels réinvestit sa propriété de Winsville, en Virginie, qui plus est marié, la petite bourgade n'a plus d'yeux que pour ce couple aux allures étrangement exotiques.
Il faut dire que Vienna, la jeune épousée, détonne dans ce milieu provincial et étriqué. Très vite, on la catalogue, on l'épingle et on la jalouse... N'est-elle pas ce "Bas bleu de New York qui avait deux ans d'université derrière elle et des déshabillés en provenance de Paris, qui savait jouer du piano et parlait des langues étrangères, qui avait les cheveux blonds et une femme de chambre blanche, des chaussures et des gants pour les différents moments de la journée, un buste en marbre de Quintilien et quatre malles pleines de livres - plus que dans tout le reste de Winsville.". Pensez donc, un oiseau rare qui ne daigne pas rester pour le thé et s'envole à la moindre occasion...
Willard et Vienna auront deux enfants avant que le maître des lieux ne s'échappe à son tour, la laissant seule avec tout le domaine à gérer...
Loin de "rentrer dans le rang", Vienna fuit désormais tout contact avec la micro société de Winsville, s'adonnant dès lors exclusivement à son long poème ("une épopée censée imiter Virgile par la structure, Dante par l'ampleur et Pope par le fond, ambition qu'elle annonçait timidement mais sans ironie"), à l'éducation de ses enfants, ou à la culture de ses arbres... Le tout sans une once d'académisme.
"De cette façon, elle avait atteint un singulier équilibre, dans lequel le cérébral et le séculier s'entremêlaient au physique et au spirituel comme les branches croisées des arbres fruités taillés. Elle prenait modèle sur les arbres qu'elle connaissait et aimait, et imitait le génie de la nature qui leur permettait d'être solidement ancrés dans le sol et par la force de la gravité, tout en couronnant vers le ciel, embrassant du même coup la terre et les cieux."
Willa et Elliot, les enfants, grandissent entre lectures, cours de latin et balades à travers les hectares de la propriété, petits sauvageons hyper cultivés et à la sensibilité exacerbée.
Mais que dire d'une mère qui place les livres plus que haut que tout et certainement bien au-delà de la religion :
"Promets moi que tu les liras, lui avait murmuré Vienna un jour, levant la main pour montrer les rangées de volumes qui tapissaient son bureau. Ils peuvent te sauver."
Des arbres, des livres, et une allure par moments, de folle... Folle de douleur, en fait, la vie décidément ne lui aura pas fait de cadeau...
Mais folle, le terme est lâché et à plus d'une reprise. Folle pour "différente", tout le drame est là et les malheurs qui s'en suivent. Comment peut-on être différent dans un monde si petit, si pétri de préjugés sans passer pour la folle du logis. Du logis et des jardins tout entiers. Cette femme capable de fixer le bec de lièvre d'une autre avec intérêt, tandis que les autres détournent le regard, dégoûtés...
Ce long regard, indécent pour les autres, marquera à jamais, celle que l'on traite d'infirme :
"Pour agir comme cela avec une étrangère, je crois qu'il faut être quelqu'un de spécial. Alors souviens-toi, être différent ne fait pas de vous quelqu'un de spécial, mais être spécial fait de vous quelqu'un de différent."
Tout le reste du livre est à l'aune de cette phrase, entre humanisme, exubérance et fierté de demeurer celui que l'on est au tout au fond de soi dans l'extravagance la plus complète, un bon coup de pieds aux conventions de tous crins.
Et au premier plan, bien sûr, l'enfance, personnifiée par Willa et Elliot, deux petits énergumènes à l'image de leur mère, excentriques et profondément attachants.
"Tu vois ses petites mains ? Elle prie, Buba. Ca veut dire qu'il y a forcément un Dieu si même les abeilles prient quand elles meurent !", s'exclame Elliot, enflammé...
Passionnant, touchant, bouleversant, dramatique, vous ne serez pas prêts d'oublier Vienna, Willa et encore moins le petit Elliot, la dernière page du roman tournée.
Ardent, oui, c'est le bien terme... Quant à Sanctuaires, vous verrez pourquoi...
"L'important, c'est ici, maintenant. Le paradis c'est le nocturne de Chopin que tu viens de jouer au piano, ce sont les champs et les arbres qui l'ont entendu. Ce n'est pas au futur que tu dois chuchoter, mais au présent."
Le marron : "Une couleur tellement mélancolique, comme le dos d'un moineau : c'est la parfaite couleur du regret."
Editions Quai Voltaire - Septembre 2010