Un bonheur parfait (II) @ James Salter
"Light Years" - je préfère de loin le titre anglais - est un roman qui se lit lentement et invite à la lecture paresseuse, entendez par là que deux à trois pages suffisent parfois avant de refermer le livre et les yeux fermés ou grands ouverts, cogiter, savourer, reprendre.
Salter a le don des phrases,
des images qui font mouche, vous surprennent et vous touchent exactement là où
vous ne l’attendiez pas, exactement là où ils fallaient qu’elles piquent,
égratignent, apaisantes ou poignantes, presque blessantes.
Salter est le romancier des
«sens», un sensuel comme je les aime, un de ces êtres, les pieds sur terre et
la tête dans les étoiles, tout lui parle et fait sens. Hommes, femmes, animaux,
paysages, et maisons, tout et tous lui parlent parce qu’il sait les entendre,
et si bien.
Il y a un je ne sais quoi de
Colette chez lui, un air de famille qui m’a tout de suite enchantée, et je ne
croyais pas si bien penser, il aime Colette bien sûr et certainement tout
autant que moi et même plus encore.
Colette aimait les femmes,
les hommes, les enfants, les animaux, les maisons et les jardins avec le même
enthousiasme et la même force virile. Pas de compassion, ni de mièvrerie, juste
de l’amour et de l’émerveillement.
Colette aurait aimé le
passage, c'est certain, où Viri retrouve la nonchalante Ursula, elle n’était pas bien loin...
«Calme et sombre, Ursula est
debout près de la porte de la cuisine. Elle mange une pomme. Il lui effleure
les lèvres. Elle lui mordille le poignet. Elle a des yeux noirs et brillants,
de longs cils entremêlés de femme ivre. Sa robe est soyeuse, son haleine très
douce.
«Ursula», dit-il.
L’animal tourne légèrement
les oreilles, puis oublie.
«Où étais-tu ? Qui a ouvert
ta stalle ?"
Ursula bien sûr, leur poney.
Qui n’a jamais approché un cheval d’un peu près ne pourra jamais apprécier
réellement cette image, c’est tellement ça :
«Il lui caresse une oreille
: elle est chaude, solide comme une chaussure.»
«Un bonheur parfait» pour
reprendre le titre en français que je n’aime vraiment pas en raison de l’ironie
qu’il sous-entend et que je ne trouve pas justifiée (on comprend tout de suite que le couple va mal et qu’il va
droit au mur), est, bien plus que l’histoire d’un couple qui chavire sans réel
avis de coup de vent , l’histoire d’une maison, d’une maison avec un grand M,
murs, toit, jardin, serre et écuries, mais aussi l’enfance qu’elle abrite et
qu’elle protège et les racines qu’elle fait pousser dessous vos pieds sans même
que vous n’y preniez garde, le lieu d’où vous venez, la famille dont vous êtes
issu. On la quitte un jour, on la vend, on s’en va même très loin, et pourtant
elle reste là nichée, lovée quelque part dans votre poitrine, vous savez qu’un
jour vous y reviendrez d’une façon ou d’une autre. Pas étonnant que Viri soit
architecte, pas étonnant que Nedra passe tout son temps ou presque à décorer toutes ses demeures, même les
plus éphémères, même celles de ses amants. La maison est un symbole, elle est
la Terre, sa propre terre.
Et puis, il y a les
histoires, les contes qui habitent les lieux et les êtres. Les personnages de
Salter aiment les mots et aiment raconter, ce sont des conteurs, chacun à leur
façon, et chacun à leur façon portent tout un monde en eux. Ils donnent et
reçoivent, ils prennent, ils volent un peu aussi, ils perdent et se perdent, se
trompent, se fourvoient, mais reviennent à l’essentiel, presque
instinctivement, les mots.
« Jivan était sombre, plein
d’histoires comme le serpent des mythes ; chacune des ses dents blanches
contenait une histoire et chaque histoire, une centaine d’autres ; elles
étaient toutes en lui, entrelacées, endormies. L’étranger bardé de légendes est
invincible. Une fois qu’ils lui ont échappé, ces hymnes, ces plaisanteries, ces
mensonges se mélangent à l’air, on les respire, on ne peut les filtrer. Il est
comme la proue d’un navire qui fend les océans de sommeil. Le silence est
mystérieux, mais les histoires nous remplissent comme le soleil. Elles sont
pareilles à des éclats de miroir qui reflètent des images brisées ;
rassemblez-les, et une forme plus grande commencera à apparaître : l’histoire
des histoires"
Et puis bien sûr, Salter aime les femmes, et
pas seulement pour leur pouvoir de séduction ou leurs charmes, parce que, dit-il
souvent en interview, elles sont bien plus courageuses, bien plus fortes que les hommes,
beaucoup moins ennuyeuses aussi !
Nedra est un personnage à la
Colette, comme elle, elle aurait pu tout quitter pour monter sur les planches,
tout risquer. Comme elle, elle a tout risqué, certains diront perdu...
![]() |
| Colette |
Il ne s’agit finalement que d’une course folle contre la mort, le temps passe trop vite, il faut trouver les mots et les écrire pour ne pas oublier...
"Un jour parfait commence dans la mort, ou son apparence, dans l’abandon complet. Le corps est atone,
abandonné par l’âme, la force et le souffle. Le bien et le mal sont impuissants,
la surface lumineuse d’un autre monde, toute proche, vous enveloppe, les
branches d’arbre frémissent. Le matin, il s’éveille lentement, comme si le
soleil lui caressait les jambes. Il est seul. Une odeur de café flotte dans la
maison. Le pelage roux de son chien absorbe la lumière intense."



1 commentaires:
Merveilleuse langue : simple, personnelle et sensuelle, non apprêtée et poétique... Je retrouve la fluidité du style d'un conteur - la langue de Yachar Kemal - et celle des grands romanciers des destinées humaines (Simenon, Hamsun). Merci de nous avoir présenté cet auteur, Lily, et avec plus d'un mos de retard, te souhaite la bonne année !!! Bises...
(PS : mon avant-dernier article était littéraire, mais vu comme il a "intéressé", ce sera sans doute le dernier... La plupart des lectrices/lecteurs de notre pays préfèrent désormais continuer à broûter leurs Beigbeder/Houellebecq/Despentes : pâture inepte qu' "on" leur propose régulièrement, déjà prédigérée...)
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