29 mars 2011

Louisa et Clem @ Julia Glass


Louisa et Clem, deux soeurs que séparent quelques années et à priori tout ou l'essentiel, une certaine conception de la vie, le sens de la vie même. Elles sont comme deux flèches, ces deux soeurs, c'est du moins telles qu'elles m'apparaissent en refermant cet épais roman que l'on voudrait ne jamais vouloir finir, deux flèches tirées d'un carquois et qui fendent l'air, vibrantes et vives, mais volant à tout jamais dans deux directions différentes, quasi perpendiculaires.... Les lois de la physique voudraient qu'elles ne se rejoignent jamais, mais il n'y a pas de loi ni d'axiome pour l'âme humaine... Louisa et Clem restent liées même à des miles de distance, plus proches que jamais alors même que leur trajectoire respectif les éloignent dans la distance, géographique comme existentielle.
Le titre français "Louisa et Clem" les lie, à juste titre, soulignant le noyau du roman, mais le titre anglais, l'original donc, saisit avec plus de finesse et de complexité le lien qui les enserre et les retient l'une à l'autre malgré toutes les apparences dès le début du roman. "I See You Everywhere", et même alors que tu n'est plus là, à tout jamais.
J'aime la citation que Julia Glass met en exergue à son roman, quelques phrases tirée de Green Grass de Tom Waits et Kathleen Brennan. Quatre vers qui révèlent déjà, subrepticement, subtilement, la tonalité tout en clairs et en  obscurs  de son roman :

"Ne me dis pas au revoir
Raconte moi le ciel
Et si le ciel tombe, crois-moi
Nous attraperons des oiseaux moqueurs".

Clem et Louisa, ou Louisa et Clem, auraient presque pu être la même personne, totalement schizophrène certes, partagée, scindée, une face pile, l'autre face, à la Janus, contradictoire au possible et pourtant...
Toutes deux font résonner dans leur vie la même question, celle du sens justement, de la vie, de leur vie et des limites de cette interrogation. Limites terrestres, matérielles auxquelles l'une d'entre elles se brûlera inexorablement les ailes, tandis que l'autre découvrira effarée, et apaisée in fine que le fantôme de son alter ego, aimée autant que détestée  parfois même, ne cessera de la hanter et de toute évidence de l'accompagner. L'ombre et la lumière, l'être et le néant, le désespoir et l'espérance, les autres et la solitude.
Ne vous attendez pas à une banale fiction, divertissante certes, ce qui ne serait pas déjà si mal, mais bien à autre chose, de profondément plus complexe, humain, enthousiasmant, éprouvant et terriblement émouvant et "parlant" au plus secret de vous.
De chapitre en chapitre nous suivons ces deux soeurs, de trois ans en trois ans (une quasi petite éternité quand on a pas encore trente ans), puis de trois mois et trois mois tandis que les années passent, pour s'achever après une pause de douze ans sur le dernier chapitre, intitulé  "Le dernier mot" qui n'est pourtant pas le dernier mot de cette histoire qui ne peut s'achever, vous vous en doutez, sur un point final... Le dernier mot est ailleurs et il n'est pas celui que vous pensez...
Trois, le chiffre 3 domine et hante ce roman, 3 le deuxième nombre premier, celui qui fait écho et pas pour des raisons mathématiques, aux 33 ans de Clem, "nombre mystique - écrira Clem - si on a un penchant pour ces choses."
Mystique, initiatique..
Je me résous à grand peine à tenter de dépeindre ces deux soeurs platement, de manière plus pragmatique, tant l'exercice ne fera, je le sais, qu'aplanir le roman, l'écorner et lui retirer toute la belle profondeur et la complexité qui en font la richesse
Sachez toutefois, que si  l'une est universitaire, passionnée par l'art, en quête de l'amour solide, fondateur, l'autre, Clem, la plus jeune est une casse-cou tout à la fois fragile et forte,  l'un de ces êtres qui ne peut réellement se sentir vivant que dans la nature la plus extrême (que ce soir l'Alaska ou le Wyoming) en compagnie des bêtes les plus féroces. La nature, comme sa deuxième matrice en quelque sorte... Quant aux hommes, elle les collectionne, sans autre but que de partager un temps de son existence, comme une césure, un soupir, entre deux phases, deux mouvements...
Deux personnalités, deux divergences, deux interrogations qui s'entrechoquent et s'enrichissent par-delà les épreuves et les manquements, les incompréhensions aussi. 
Un formidable portrait de l'âme humaine.
J'ai aimé jusqu'à dévorer ce livre, tout en prenant tout mon temps, paradoxe qui sied bien à ce  roman...
Un grand et beau coup de coeur qui fait du bien à l'âme...


Extrait :
La trajectoire en question...
"(...) Je ne crois rien de tout cela ; je pense qu'elle a été emportée par le courant, comme la plupart d'entre nous. Vous nagez avec application, droit devant vous, attentif à chacun de vos mouvements, quand vous levez la tête et vous rendez compte, médusé, que vous avez été imperceptiblement déporté de votre trajectoire."

Editions des Deux Terres - Mars 2011.


28 mars 2011

Enterrement d'un hamster...


 Et pas n'importe lequel, puisqu'il s'agit de Fry ou "Fraye", on n'a jamais su écrire ce drôle de nom donné par Thomas il y a un peu plus de deux ans et demi...


 C'est un jour un peu triste pour les enfants, alors il a fallu le célébrer dignement, faire la démarche de dire adieu tout simplement. Un petit cercueil de carton dans lequel il repose endormi sur un lit de coton, un carré de chocolat blanc, le préféré de Thomas, pour le "voyage", une fleur en tissu posée sur le "sarcophage" et des coquillages récoltés au bout du monde sur le petit monticule, juste pour "marquer" l'endroit.... Et une petite croix, une marque....


 Adieu l'ami Fry, bonne route. 

17 mars 2011

Les carnets de Victor Frankenstein @ Peter Ackroyd

Décidément, Frankenstein, le créateur comme sa créature, n'ont pas fini de faire couler d'encre, voire d'impressionner à n'en pas douter pas mal de rouleaux de pellicules et ce près de deux cents ans après leur naissance sous la plume de l'étonnante Mary Shelley...
Mais il faut du talent, et finalement pas mal de culot pour s'y risquer, un oeil nouveau aussi - qu'a-t-on à apprendre de plus, au final qui n'ait déjà été dit ou illustré cent fois ?
Et la vérité est que Peter Ackroyd s'en sort plutôt bien, très bien même, nous entrainant littéralement dans son récit, dès la première page tournée, comme si de rien n'était, comme si c'était bien la première fois que nous entrevoyions dans le miroir ou la fenêtre obscurcie, le visage déformée de la créature...
D'emblée il entrouvre pour nous les carnets de ce fameux Frankenstein, le créateur et non pas la créature, Victor lui-même,  dont la destinée fut finalement effacée dans l'imaginaire populaire par LE monstre issu de ses mains, de sa science, de son imagination et de son idéal...
C'est par la bouche de Victor que nous entrons dans dans cette histoire, à priori fort connue donc et qui pourtant semble presque vierge tant le suspens y demeure entier... Point de Mary Shelley comme relai ou interprète , mais la confession quasi directe d'un génie ou d'un fou de l'expérimentation, un démiurge, un Prométhée d'un nouveau type...
Nous sommes au tout début du XIXéme siècle, Victor quitte sa Suisse natale pour l'Angleterre où deux rencontres vont à tout jamais sceller son destin. Celle d'un pays et plus précisément d'une ville, monstrueuse, grouillantes, quasi abyssale : Londres, où le crime et la pauvreté se disputent à l'envie, où l'enfer côtoie le paradis à chaque détour de ruelle.... Londres, un monstre déjà qui lui révèle peut-être les véritables dessous de la nature humaine :
"Je pense sincèrement, que cette percée dans le ventre de Londres m'ôta les derniers vestiges de foi chrétienne. L'homme n'était pas la créature de Dieu.Je le pensais alors. Aujourd'hui, je le sais."
Et puis il y aura  Bysshe, autrement dit Shelley, rencontré à Oxford avant que ce dernier ne soit évincé du collège, Bysshe et son extrême originalité qui le frappe dès le premier regard, lui le provincial un peu emprunté, Bysshe et son idéal politique, ses rêves de liberté et de justice.
La rencontre fracassante de ces deux entités, leur frottement donnera l'étincelle d'où jaillira finalement le feu créateur. Et s'il était en son pouvoir  de trouver l'introuvable, d'atteindre l'inatteignable, pour le meilleur bien sûr ? ... Bannir à tout jamais la souffrance, peut-être pas du monde, mais de l'homme. Créer une nouvelle race d'hommes, ni plus ni moins...
"Je me concentrai sur la méthode de fabrication d'un être vivant, doué de sensations, qui ne serait pas encombré par les notions de classe, de société ou de confession ; ce serait l'enfant fétiche de Bysshe, pour ainsi dire, libre de toutes les mesquines tyrannies du préjugé qui entachent la société humaine."
Les récentes découvertes sur l'électricité, les théories de Galvani, les expériences de Mesmer et de Faraday, tout cela prend sens et corps, Victor franchit le pas, et sans le dire à son ami, se lance après des mois d'études dans l'expérimentation non plus seulement animale, mais humaine.
Sa visite inopinée à  La maison des morts à Paris, sorte de morgue où sont entreposés des corps non identifiés afin qu'ils puissent être éventuellement reconnus par des proches, l'étrange vision qu'il eut alors devant la dépouille d'un vieil homme, une larme figée sur sa joue encore mouillée, puis la mort de sa soeur adorée quelques semaines plus tard, tout cela et bien plus encore propulse le jeune homme dans une autre réalité, bien loin de la morale et des valeurs ordinaires. Si Dieu n'existe pas, alors il faut le remplacer. Vision folle ou avant-gardiste ???
Plus rien dès lors ne freinera l'étrange passion qui le meut littéralement, le pousse à hanter les bars des "résurrectionnistes" ou "hommes du jugement dernier" afin de se pourvoir en cadavres.

Au fur et à mesure que ses expériences aboutissent plus ou moins victorieuses mais toujours porteuses de sens, les questions commencent à poindre, inquiètes et  aussi fragiles qu'une flamme de chandelle vite mouchée.
"D'ailleurs j'avais peur de moi-même, pour ainsi dire, peur de ce que je pourrais accomplir, peur de ce dont je pourrais être témoin. Quels autre secrets allaient m'être révélés au fil de mes expériences ?"

Quels autres secrets, oui en effet... Vous en connaissez déjà quelques-uns, vous imaginez déjà à la lueur du récit de Mary Shelley ce qu'il adviendra peu après, mais l'essentiel est encore ailleurs, dans une réalité toute autre, dans l'entre-deux, entre la vie et la mort, entre lucidité et clairvoyance. ...
La fin du roman de Peter Ackroyd tombe comme un couperet, vous obligeant par là-même à revoir définitivement votre copie...
Enlevé, saisissant, pittoresque, "Les carnets de Victor  Frankenstein" n'en finiront décidément pas de vous hanter !

Edition Philippe Rey. 

Un grand merci  Babelio, pour sa patience et sa gentillesse !