Cette vie ou une autre @ Dan Chaon
Dans les livres de Dan Chaon, les chapitres loin de se
suivre linéairement, se croisent et se tissent de plus en plus intimement pour
former peu à peu ce motif dans le tapis dont les aspérités , les couleurs
et la résonnance éclatent juste à la toute fin du récit, dans toute leur fulgurance. Le lecteur suit ces
différents fils d’Ariane, un peu comme aux aguets, notant les échos, les indices
disséminés par l’auteur comme autant de petits cailloux, embarqué dans l’histoire,
sans plus aucune chance de répit à l’horizon.
Cette vie ou une autre (en anglais Await
your reply ) – j’avoue préférer le titre français, qui contient comme en
germe, le noyau du roman - reprend, en l’approfondissant encore le thème du
Livre de Jonas, celui de la quête d’identité, des racines, des « soubassements » de la
personnalité, qu’est-de qui fait que l’on est soi et rien que soi, pas un autre
…
Trois personnages centraux sont au cœur de cet épais roman, Lucy,
Miles et Ryan, trois personnages que des kilomètres et peut-être même des
années séparent, tous trois accompagnés, guidés, envoûtés, comme sous le charme (magique ou maléfique) d’un
autre personnage, George Orson, le prof de fac un peu charmeur, extrêmement
mystérieux, Hayden, le frère jumeau schizophrène disparu depuis des années, Jay
le père retrouvé….
Au premier abord, le point commun entre nos trois
personnages centraux est avant tout d’ordre spatial, ils se déplacent dans l’espace,
franchissent les frontières, en quête d’un ailleurs, en quête d’une autre vie.
Vaste jeu de piste ou courses poursuites après la vie rêvée ou la vie perdue…
Miles recherche son frère jumeau, Hayden, perdu quelque part
au beau milieu de sa folie et qu’il
soupçonne d’être à l’origine de la mort de leurs parents. Cela fait des années
qu’il le piste, s’use en vaines recherches, toutes inabouties, Hayden le
sème à chaque fois, le perd au tout dernier
moment, dans une pirouette. Hayden, le frère peut-être meurtrier, le fantôme de
plus en plus pâle de leur enfance, le seul témoin que sa vie d’avant a bien
existé. Sans lui, peut-être que tout s’effacera à jamais ?
Lucy, après la mort de ses parents, quitte tout pour partir,
presque aveuglément, avec son prof de fac, un homme un peu plus âgé qu’elle,
séduisant, brillant, ambigu. Avec lui tout est à créer, et surtout le meilleur,
pense-t-elle, loin de la médiocrité de sa petite ville et de sa petite vie. L’homme,
le dénommé George Orson, s’avère plus sombre et impénétrable que prévu, de l’argent,
oui, il en a et même à foison, mais les heures qu’il passe dans le cabinet de
travail de la maison familiale où il l’a tout d’abord emmenée, la plonge peu à
peu dans la perplexité et l’angoisse. Cette pièce se rend-t-elle compte n'est pas sans rappeler la pièce interdite de Barbe Bleue... Quant à la maison, elle ressemble presque à s’y méprendre
à celle de Norman Bates, le héros de Hitchcock, érigée près d’un motel désaffecté, sans
aucun voisin immédiat. Elle attend, et pendant ce temps-là, George se
métamorphose….
Quant à Ryan, par qui débute le roman, il passe d’un avion l’autre,
toujours autre, toujours différent, endossant autant d’identités que ses
activités hautement lucratives l’exigent… Ryan, est mort quelques mois plus tôt,
officiellement tout du moins, et
réellement aussi en quelque sorte. Avec son ancienne identité, enterrée,
pleurée par ses proches, beaucoup de choses de lui ont, qui étaient intrinsèquement
lui ont disparu. Vraiment ?
Qu’est-ce qui fait le « moi », le vrai, qu’est-ce
qui le constitue pour de vrai ? Un nom, une carte d’identité, un livret de
famille, des diplômes, un compte bancaire ? Peut-on vivre plusieurs vies ?
Peut-on devenir celui que l’on veut être, en totale liberté… Peut-on voler la
vie et l’existence de quelqu’un d’autre, sans même à la limite qu’il le sache
jamais ?
Toutes ces questions taraudent ce roman tout à fait fascinant
autant que dérangeant. Construit au cordeau, de main de maître, il envoûte
littéralement son lecteur , qui suit pas à pas, confiant, et comment ! Dan
Chaon est un maître du récit et du suspens, tout fait sens chez lui, tout sonne
et résonne merveilleusement.
Dan Chaon est un architecte des mots, des phrases et
chapitres. Un véritable artiste.
Traduit merveilleusement par Hélène Fournier, (comme
précédemment Le Livre de Jonas).
Editions Albin Michel – 2011.

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